Jeunesse, famille et éducation

Jeanne-Mathilde Sauvé (née Benoît) naît le 26 avril 1922 à Prud’homme, en Saskatchewan. Elle est la cinquième des sept enfants de Charles et Anna Benoît. Son père, un entrepreneur, est originaire d’Ottawa, et s’y réinstalle avec sa famille en 1926. Jeanne Sauvé dit que son père l’amenait souvent visiter la Colline du Parlement. Parfois, il lui montrait le buste d’Agnes Macphail, la première femme canadienne élue au poste de députée parlementaire, et lui disait : « Un jour, tu pourrais devenir députée si tu veux. »

À Ottawa, Jeanne Sauvé fait son primaire et son secondaire au Collège Notre-Dame-du-Rosaire. Elle étudie par la suite à l’Université d’Ottawa, suivant des cours le soir et travaillant en tant que traductrice pour le gouvernement pendant le jour afin de payer ses études. Elle devient la présidente nationale du groupe de la Jeunesse étudiante catholique en 1942 — ce qui lui demande de déménager à Montréal — et elle continue d’occuper le poste jusqu’en 1947.

En 1948, elle épouse l’économiste (et futur politicien) Maurice Sauvé, et le couple déménage à Londres la même année, car Maurice Sauvé obtient une bourse à la London School of Economics. À Londres, Jeanne Sauvé devient enseignante et tutrice à temps partiel. Deux ans plus tard, le couple s’installe à Paris pour que Maurice Sauvé puisse compléter son doctorat à l’Université de Paris. Jeanne Sauvé travaille à Paris en tant qu’assistante du directeur du Secrétariat de la jeunesse de l’UNESCO (l’agence sociale et culturelle des Nations Unies). Elle obtient aussi un diplôme en Civilisation française à l’Université de Paris.

Les Sauvé ont un fils, Jean-François, né en 1959.

Journalisme

À son retour au Canada en 1952, Jeanne Sauvé commence une carrière de journaliste et de diffuseuse indépendante, travaillant pour la CBC et sa station-sœur de langue française, Radio-Canada, pour CTV, ainsi que pour plusieurs réseaux de radiodiffusion américains et d’importants journaux canadiens. Peu après son arrivée à la CBC et à Radio-Canada, elle commence à couvrir la politique, un sujet traditionnellement réservé aux hommes. En plus des émissions de télévision qu’elle crée, écrit et anime, on compte Opinions, un débat populaire d’une demi-heure pour les jeunes qui porte sur les sujets controversés du moment. Elle travaille avec CBC/Radio-Canada jusqu’en 1972, année où elle se lance en politique électorale.

En 1964, Jeanne Sauvé devient la première femme canadienne à être élue présidente de l’Institut canadien des affaires publiques, un groupe de réflexion qui tient des conférences annuelles sur des questions d’importance nationale. Quelques années plus tard, elle est élue vice-présidente de la Fédération des auteurs et des artistes du Canada, un syndicat d’auteurs et d’artistes francophones.

Politique fédérale et Cabinet

S’étant construite une solide réputation en tant que commentatrice politique, Jeanne Sauvé est contactée par le Parti libéral du Canada, qui l’encourage à les représenter en tant que candidate dans la circonscription montréalaise d’Ahuntsic à l’élection fédérale de 1972. Elle trouve la campagne difficile, remarquant que « Je me suis sentie mal à l’aise pour la première fois de ma vie en faisant campagne. J’avais l’impression que les gens me toisaient et se demandaient si une femme était adéquate pour le poste… Ils se demandaient ce qui allait arriver à mon époux et à mon fils. Je dois dire que j’avais moi-même des doutes à ce sujet. » Malgré tout, Jeanne Sauvé est élue aisément, puis réélue en 1974, en 1979 et en 1980.

Après son élection de 1972 au sein du gouvernement minoritaire du premier ministre Pierre Trudeau, Jeanne Sauvé est nommée ministre d’État de la Science et la Technologie. Elle est la première femme québécoise à occuper un poste au Cabinet. Selon le Globe and Mail, « C’est la première fois depuis Pierre Trudeau, Jean Marchand et Gérard Pelletier en 1965 que les électeurs québécois envoient à Ottawa un nouveau député parlementaire libéral ayant un statut de célébrité égal à celui de Jeanne Sauvé. »

Jeanne Sauvé est nommée ministre de l’Environnement après l’élection de 1974 (et la restauration du gouvernement majoritaire de Trudeau). Son programme est dominé par des questions comme la pollution de la voie maritime du Saint-Laurent, les dangers du PCB et la croissance de la population mondiale. En 1975, elle est nommée ministre des Communications, ce qui la ramène en terrain connu : celui de la politique de diffusion. Elle est aussi nommée conseillère au secrétaire d’État pour les Affaires extérieures, avec le mandat spécifique d’entretenir les relations avec le monde francophone.

Présidente de la Chambre

Avec la défaite libérale de 1979, Jeanne Sauvé devient brièvement critique en matière de communications pour l’opposition. Quand les libéraux reviennent au pouvoir avec une majorité en 1980, Pierre Trudeau demande à Jeanne Sauvé de devenir présidente de la Chambre des communes — la première femme à remplir ces fonctions. Pierre Trudeau croit qu’il s’agit d’un choix logique parce qu’elle a le tempérament approprié, sait bien s’exprimer en public, et n’a jamais été excessivement partisane par le passé.

Initialement, Jeanne Sauvé hésite à devenir présidente, car le gouvernement séparatiste du Parti Québécois à Québec a organisé un référendum sur la souveraineté pour mai 1980, et elle désire promouvoir l’unité nationale. En acceptant le poste de présidente, elle doit demeurer neutre sur ce genre d’enjeux. Pierre Trudeau lui permet toutefois de prendre position publiquement sur la question de la souveraineté, et les chefs des autres partis minoritaires sont d’accord. Jeanne Sauvé accepte donc le rôle et, en avril 1980, devient la première femme (ainsi que la première personne n’ayant pas exercé le métier d’avocat) à occuper le poste.

En tant que présidente, Jeanne Sauvé rencontre un bon nombre de difficultés. Elle se trompe souvent quand elle nomme les députés ou leurs circonscriptions. À une reprise, elle appelle le premier ministre Trudeau « chef de l’opposition », au grand amusement de la Chambre. Plusieurs députés mettent en doute sa compétence.

Jeanne Sauvé préside certaines des séances en Chambre les plus mouvementées de toute l’histoire du Canada. Le fait que les évènements dans la Chambre sont désormais télévisés y est peut-être pour quelque chose, notamment en ce qui concerne le comportement de certains députés. Lors d’une séance, chacun des 32 députés du Nouveau Parti démocratique est sorti de la Chambre pour protester la décision de la présidente, selon laquelle les libéraux ont droit à plus de questions que les membres des autres partis. Il y a aussi une obstruction systématique d’une semaine contre le projet de loi constitutionnel du gouvernement. La Chambre se trouve également complètement paralysée en mars 1982 à la suite du refus des progressistes-conservateurs de se présenter pour voter sur le projet de loi gouvernemental sur l’énergie, ce qui mène à l’épisode tristement célèbre où l’on sonne les cloches (appelant les députés au vote) 15 jours consécutifs.

En orchestrant d’ambitieuses réformes des finances et de l’administration de la Chambre, Jeanne Sauvé élimine aussi des pratiques inefficaces, réduit le nombre d’employés de la Chambre, en baisse le budget d’activités et allège les procédés bureaucratiques. Elle ouvre aussi le premier service de garde sur la Colline du Parlement, la seule installation du genre en existence à l’époque au sein du gouvernement fédéral. Elle finit éventuellement par gagner le respect de la Chambre, et même ses adversaires reconnaissent sa fermeté et son impartialité.

Gouverneure générale

Jeanne Sauvé termine son mandat de présidente le 30 novembre 1983. Le 23 décembre de la même année, elle devient la première femme à occuper le poste de gouverneure générale du Canada, une nomination qu’elle qualifie de « percée importante pour les femmes. »

Le mois suivant, cependant, Jeanne Sauvé passe plusieurs semaines à l’hôpital à cause de ce que l’on croit être une maladie grave. Ed Schreyer, son prédécesseur en tant que gouverneur général, reste en poste alors que l’investiture de Jeanne Sauvé est mise en pause. Après avoir retrouvé la santé et avoir été investie gouverneure générale en mai 1984, Jeanne Sauvé reste muette sur la nature de sa maladie, disant seulement au public qu’elle est en assez bonne santé pour assumer son rôle.

À son investiture, Pierre Trudeau déclare qu’« il est juste et bon que Sa Majesté ait finalement une femme pour la représenter ici. Nous sommes rassemblés ici aujourd’hui pour célébrer une personne remarquable, mais aussi une évolution bienvenue de notre société. » Il insiste aussi que Jeanne Sauvé n’a pas été choisie seulement à cause de son sexe. « Dans l’opinion de tous, vous êtes la candidate idéale pour la position. »

Jeanne Sauvé choisit l’unité nationale, la paix et la jeunesse comme les trios thèmes de son mandat. Dans le cadre de ses fonctions, elle voyage considérablement à travers le pays et entreprend des visites officielles en Europe, en Amérique latine et en Asie.

Elle crée deux prix pour les étudiants désirant entrer dans le domaine de l’éducation spécialisée destinée aux enfants doués. Parmi les activités qu’elle affectionne particulièrement à Rideau Hall, on compte la fête annuelle de Noël qu’elle organise pour le Boys and Girls Club of Ottawa et le Patro d’Ottawa. Au cours de cet événement, les enfants arrivent à Rideau Hall pour un le repas du midi et une visite du père Noël, et Jeanne Sauvé, coiffée d’un chapeau de fête en papier, se mêle aux invités. Jeanne Sauvé établit aussi la Fondation Sauvé, un projet de 10 millions de dollars visant à encourager l’excellence auprès de la jeunesse canadienne.

Elle crée aussi le Trophée Jeanne Sauvé pour le championnat de la coupe du monde en hockey sur gazon féminin, et la Coupe Jeanne Sauvé pour les championnes canadiennes de ringuette. Elle crée également le Prix Jeanne Sauvé de l’esprit sportif pour honorer les athlètes amateurs au Canada qui se distinguent par leur respect et leur non-violence dans le sport. Enfin, elle établit le Prix du gouverneur général Service de la sécurité au travail.

Jeanne Sauvé fait l’objet de nombreuses critiques pour avoir fermé les grands espaces extérieurs de Rideau Hall au public en 1986, bien que l’identité exacte du responsable de cette décision fait l’objet d’une controverse; certains en effet la tiennent pour responsable, tandis que d’autres soupçonnent plutôt les fonctionnaires chargés de la sécurité et la Commission de la capitale nationale. Quoi qu’il en soit, les terrains sont rouverts au public en 1990 par le successeur de Jeanne Sauvé, Ray Hnatyshyn.

Après avoir terminé son mandat en janvier 1990, Jeanne Sauvé prend sa retraite et rejoint son mari à Montréal. Elle meurt le 26 janvier 1993, après une longue période de maladie.