Enfance et formation

Né de parents barbadiens ayant un goût prononcé pour le chant, Oliver Jones voit le jour dans la Petite-Bourgogne, à Montréal. Ce quartier est le berceau d’un grand nombre de musiciens, dont Oscar Peterson, qui deviendra vite son ami et son mentor. Dès sa tendre enfance, Jones est fasciné par la musique. Enfant prodige, il peut déjà, à trois ans, jouer de mémoire au piano des chansons entendues à la radio. À l’âge de cinq ans, il joue à l’église unie Union, à Montréal et à neuf ans, il présente en solo un numéro de genre au Café Saint-Michel ainsi qu’à d’autres clubs et théâtres de Montréal tels le Rockhead’s Paradise. Il étudie le piano classique, d’abord avec Madame Bonner puis avec la sœur aînée d’Oscar Peterson qu’il admire tant, Daisy Peterson Sweeney. Lorsqu’il lui demande si elle veut bien l’aider à perfectionner son art du piano, celle-ci accepte en le prévenant qu’il s’agit d’une discipline difficile à laquelle il faut consacrer beaucoup de temps. Sa maîtrise de cet instrument, devenu sa plus grande passion, l’amène bientôt à se produire aux États-Unis dans le spectacle de tournée The Bandwagon, aussi créé au Café Saint-Michel. Oliver étudie la théorie et la composition avec Sweeney en 1959 et 1960.

Carrière

Après avoir travaillé dans la région de Montréal de 1953 à 1963 et effectué une tournée au Québec avec Richard Parris, Al Cowans, Allan Wellman et d’autres musiciens, il s’établit à Puerto Rico et devient directeur musical d’un orchestre de variété de style calypso, le Kenny Hamilton Show Band, de 1964 à 1980. Le groupe fait beaucoup de tournées dans les Caraïbes et aux États-Unis en jouant principalement les chansons des 40 premières places au palmarès. Lorsqu’il n’est pas sur scène, Jones regarde jouer les musiciens de jazz et, souvent, se joint à eux.

Il retourne à Montréal en 1980, et le contrebassiste Charles Biddle lui propose une association. Ils se produisent ensemble dans des boîtes et des bars d’hôtel et Jones devient le pianiste attitré du tout nouveau club Biddle’s Jazz and Ribs (aujourd’hui la House of Jazz) de 1981 à 1986. Il commence alors à se faire un nom comme pianiste de jazz, un style musical auquel il se consacre désormais. Il se produit dans le cadre de la deuxième édition du Festival international de jazz de Montréal (FIJM) en 1981 et y joue ensuite chaque année jusqu’en 1999, participant à l’ouverture et à la clôture de l’événement à sept reprises. En 1985, avec Biddle, il enregistre pour Spectra Scène au FIJM l’album Oliver Jones et Charles Biddle. Alors qu’il joue au club de ce dernier, il attire l’attention du producteur de disques Jim West, qui s’apprête à lancer l’étiquette de jazz Justin Time. Un contrat est vite signé et l’année suivante, Justin Time lance Live at Biddle’s Jazz and Ribs. Sur cet album, Oliver Jones joue avec Charles Biddle à la basse et Bernard Primeau (1939‒2006) à la batterie et il dirige pour la première fois ce qui deviendra son type d’ensemble préféré, le trio. Son premier album solo, The Many Moods of Oliver Jones, paraît en 1984. Ses apparitions au Biddle’s se font moins régulières au fur et à mesure que sa carrière, nationale puis internationale, se déploie.

Jones est l’étoile montante des années 1980 parmi les jazzmen canadiens, devançant de beaucoup ses seuls concurrents, les Shuffle Demons. En 1985, il se déplace partout au Canada et se produit lors de concerts, de festivals et de spectacles dans des clubs, en solo ou en trio avec, successivement, les contrebassistes Michel Donato, Skip Beckwith, Dave Young et Steve Wallace et les batteurs Bernard Primeau, Jim Hillman, Nasyr Abdul Al-Khabyyr et Archie Alleyne. En 1986, il fait une tournée en Australie, en Nouvelle-Zélande et aux îles Fiji et il donne ses premiers concerts aux États-Unis, notamment aux festivals de jazz de Newport (Saratoga Springs, N.Y.) et de Greenwich Village (New York).

C’est en 1987 qu’il effectue la première de ses nombreuses tournées européennes, dont l’itinéraire inclut la Grande-Bretagne, la France, l’Espagne, l’Irlande, l’Écosse, le Portugal, l’Allemagne et la Suisse. Il est aussi invité dans les principaux festivals de jazz tels La Haye, en Hollande (North Sea, 1987), Monterey, en Californie (MJF, 1988) et New York (JVC, 1989). Entre 1987 et 1989, il s’illustre lors de concerts avec des orchestres de renom comme le Symphony Nova Scotia, l’Orchestre métropolitain de Montréal, l’Orchestre symphonique de Québec, l’Orchestre symphonique de Kitchener-Waterloo ainsi que l’Orchestre symphonique de Montréal dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal.

Poursuivant ses tournées internationales, le jazzman se produit à Cuba et au Brésil en 1988, puis en Afrique en 1989 (Égypte, Côte d’Ivoire, Nigéria). À cette occasion, l’Office national du film tourne le documentaire Oliver Jones in Africa (1989). Il se rend aussi en Namibie en 1990.

Albums et enregistrements

De 1982 à 1999, Oliver Jones enregistre plus de 15 albums, notamment Lights of Burgundy (1985), Cookin’ at Sweet Basil (enregistré en 1988 à la boîte de nuit Sweet Basil de New York) et Just in Time (1998).

Au cours de la décennie 1990, il se produit plus de 130 fois par année. En 1992, il célèbre le 350e anniversaire de Montréal en compagnie de Vic Vogel et son Big Band ainsi que du Montreal Jubilation Gospel Choir lors d’une soirée de clôture du Festival de jazz. En 1993, il enregistre son deuxième album solo, Just 88, qui inclut ses compositions « Blues for Laurentian U » et « Dizzy-Nest » et qui lui vaut un prix Félix en 1994. La même année, à l’invitation du gouvernement canadien, il donne une série de concerts en Chine. En 1995, il lance From Lush to Lively, son premier enregistrement avec grand orchestre, et en 1997, il enregistre un autre album trio, Have Fingers, Will Travel, avec le bassiste Ray Brown et le batteur Jeff Hamilton, aux studios Capitol à Los Angeles.

Jones annonce sa retraite au jour de l’an 2000 alors qu’il est considéré comme l’un des pianistes de jazz canadiens les plus connus et les plus doués de l’histoire. Toutefois, celle-ci n’est que temporaire car en 2002, il retourne en studio avec le bassiste Skip Bey pour terminer un album, Then and Now, commencé en 1986. Cette année-là, il devient aussi directeur artistique de la section jazz du Festival de musique de chambre de Montréal. Deux ans plus tard, pendant le FIJM, il joue à la Place des Arts avec Oscar Peterson, son modèle et son idole de jeunesse, pour la première fois en public. En 2005, il lance Just You, Just Me, enregistré avec Ranee Lee; l’album est salué par le public et la critique. La même année, il fait la une dans la cadre du Festival de musique de chambre d’Ottawa et est nommé directeur artistique de la House of Jazz (anciennement le club de jazz Biddle’s) à Montréal. Trois autres enregistrements, One More Time (avec le bassiste Dave Young et le batteur Jim Doxas), From Lush to Lively (avec un « big band » et un orchestre à cordes) et Serenade (DVD), sortent en 2006. Enfin, un album intitulé Just for my Lady paraît en 2013.

Ayant eu des ennuis de santé en 2015, Oliver Jones annonce sa retraite officielle en janvier 2016, à l’âge vénérable de 81 ans, à l’occasion du 10e Festival international de jazz de Port-au-Prince. Cet artiste légendaire amoureux du jazz, du blues et du gospel quitte alors le monde de la scène en souhaitant avoir réussi à transmettre à de jeunes interprètes sa passion pour la musique.

Style

L’essor tardif de la carrière d’Oliver Jones le place dans l’ombre d’Oscar Peterson, avec qui il partage des origines culturelles et stylistiques ‒ la communauté noire du quartier Saint-Henri, à Montréal, et une fusion idiomatique du swing et du bebop ‒ ainsi qu’une agilité technique remarquable. Loin de minimiser leurs points de ressemblance, Jones semble encourager les comparaisons, au point de jouer et d’enregistrer avec d’anciens collègues de Peterson, tels Clark Terry, Herb Ellis et Ed Thigpen. « Hors de tout doute, Peterson est ma plus grande source d’inspiration », affirme-t-il (La Scena Musicale, juin 2004).

Son expérience en musique populaire et classique lui donne une technique phénoménale, et aussi l’intuition de ce que le public veut entendre et des limites à ne pas dépasser. Il se laisse aller à des envolées pianistiques complexes, mais il maîtrise également la retenue et sait faire ressortir l’expressivité d’une mélodie sans la noyer dans des élans de virtuosité. Comme on peut s’y attendre d’un pianiste dont les influences sont Bach et Chopin, il exprime une préférence pour les ballades et trouve que le bebop est répétitif et manque de potentiel pour le développement. Cela ne l’empêche pas de donner à sa musique la vitalité rythmique et le dynamisme qui caractérisent un fervent joueur de bebop. Dans le compte rendu d’un concert de Jones au club Positano, à New York, John S. Wilson écrit : « On remarque une légèreté de touche évoquant la facilité de [Art] Tatum et de [Oscar] Peterson, mais dans un contexte qui rappelle les grandes structures mélodiques et exubérantes d’Erroll Garner » (New York Times, 23 avril 1987). Les critiques font souvent l’éloge de la dextérité technique de Jones et le comparent fréquemment à Oscar Peterson.

Les compositions enregistrées d’Oliver Jones, dont plusieurs sont dédiées à des amis et collègues ‒ notamment « Blues for Chuck » et « Big Pete », offertes à Chuck et Oscar Peterson respectivement ‒ incluent « Gros Bois Blues », « Lights of Burgundy », « Snuggles », « Fulford Street Stomp », « Here Comes Summer Again », « Dumpcake Blues », « Hilly », « The Sweetness of You », « Looking for Lou », « Bossa for CC », « Stay Young », « Blues for Hélène », « Last Night in Rio », « Sophie », « Abunchafunk », « What a Beautiful Sight », « Jordio », « Katatura », « Mark My Time », « Tippin’ Home from Sunday School », « Stan Pat » et « Peaceful Time ».

Enseignement et récompenses

Jones enseigne à l’Université Laurentienne de 1987 à 1995 et à l’Université McGill de 1988 à 1995. En 1984, il reçoit le prix Procan pour sa contribution au jazz. Le Festival international de jazz de Montréal lui décerne en 1990 le Prix Oscar-Peterson, remis par Charles Dutoit, (alors directeur de l’Orchestre symphonique de Montréal). La même année, il reçoit le Golden Dukat lors du Festival du film de Mannheim (Allemagne) pour le documentaire Oliver Jones in Africa. En 1992, on lui remet le prix Martin Luther King Jr. pour son apport à la communauté noire du Canada et à sa ville natale, Montréal.

Jones est nommé chevalier de l’Ordre national du Québec en 1993 et officier de l’Ordre du Canada l’année suivante. En 1992, l’Université Laurentienne lui décerne un doctorat honoris causa. Trois autres universités font de même par après : McGill en 1995, St. Francis Xavier en 1996 et Windsor en 1999. Il reçoit le prix Opus Hommage 1997-1998 du Conseil québécois de la musique et le prix du Gouverneur général pour les arts du spectacle en 2005. Également, l’album Just You, Just Me remporte le prix de l’enregistrement de l’année et Jones est couronné claviériste de l’année aux National Jazz Awards en 2006.

En 2010, l’arrondissement de Montréal-Nord lui rend hommage en donnant son nom à la salle de spectacle de sa Maison culturelle et communautaire. Au cours de sa carrière, Oliver Jones remporte par ailleurs plusieurs prix Félix (en 1989, 1994, 2007 et 2008) et deux prix Juno : l’un en 1986 pour Lights of Burgundy (dans la catégorie Best Jazz Album), l’autre en 2009 pour Second Time Around (Traditional Jazz Album of the Year). Deux de ses albums, Pleased to Meet You et Live in Baden, sont mis en nomination pour un prix Juno en 2010 et 2012 respectivement.

En février 2013, à l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, Postes Canada émet un timbre à l’effigie de Jones. En 2015, il est nommé « Grand Montréalais » par la Chambre de commerce du Grand Montréal et remporte le prix RIDEAU Hommage 2015 du Réseau indépendant des diffuseurs d’événements artistiques unis pour sa présence assidue sur les scènes du Québec.

Discographie

Live at Biddle’s Jazz and Ribs (1983). Justin Time JUST 1.

The Many Moods of Oliver Jones (1984). Justin Time JUST 3.

Oliver Jones et Charlie Biddle – FIJM (1985). Spectra Scène SS-1708 et Justin Time JTR 8405.

Lights of Burgundy (1985). Justin Time JUST 6.

Speak Low/Swing Hard (1985). Justin Time JUST 17.

Requestfully Yours (1986). Justin Time JUST 11.

Cookin’ at Sweet Basil (1988). Justin Time JUST 25.

Just Friends (1989). Justin Time JUST 31.

Northern Summit (1990). Justin Time JUST 34.

A Class Act (1991). Justin Time JUST 41.

Just 88 (1993). Justin Time JUST 51.

Yuletide Swing (1994). Justin Time JUST 71.

From Lush to Lively (1995). Justin Time JUST 73.

Have Fingers, Will Travel (1997). Justin Time JUST 102.

Just In Time (1998). Justin Time 120.

Oliver Jones & Skip Bey – Then and Now (2002). Justin Time JUST 180.

Just You, Just Me (2004). Justin Time 213.

One More Time (2006). Justin Time JUST 217.

Second Time Around (2008). Justin Time JUST 229.

Pleased to Meet You (2009). Justin Time JUST 236.

A Celebration in Time (2010). Justin Time JUST 234.

Live in Baden Switzerland (2011). Justin Time JUST 243.

Just For My Lady (2013). Justin Time JUST 251.

Albums d’autres artistes auxquels Jones a participé

Quiet Song (1989). Justin Time JUST 33.

Ranee Lee, I Thought About You (1994). Justin Time JUST 68.

Montreal Jubilation Gospel Choir, Jubilation VI: Looking Back (1994). Justin Time JUST 66/67.

Charles Biddle, In Good Company (1996). Justin Time JUST 90.

Richard Ring, Ring In Minor (1996). Justin Time JUST 82.

DVD

Oliver Jones: Serenade (2005).

Filmographie

Crossroads – Three Jazz Pianists (1988).

Oliver Jones in Africa (1989).

Une version de cet article est d'abord parue dans l’Encyclopédie de la musique au Canada.