Débuts

La division mécanique de la Bell Telephone Company of Canada (Bell Canada), basée à Montréal, est constituée sous le nom Northern Electric and Manufacturing Company le 7 décembre 1895. En 1914, l’entreprise fusionne avec une autre division de Bell Canada, Imperial Wire and Cable, et devient Northern Electric Co. Ltd. Northern Electric produit le matériel nécessaire au réseau de Bell Canada, mais également une foule d’autres produits. En effet, en plus de fabriquer des sonneries de téléphone, par exemple, elle produit aussi des cloches de traîneau. De même, c’est cette entreprise qui fabrique les premiers gramophones du Canada pour le compte de la E. Berliner Gramophone Company.

Pendant la Première Guerre mondiale, Northern Electric produit le commutateur portable, un standard télégraphique utilisé par les forces armées sur le terrain. Après la guerre, l’entreprise manufacture toute une gamme d’électroménagers, dont des grille-pain, des fours électriques et des machines à laver. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Northern Electric fabrique des radios pour les navires, les avions et les chars d’assaut de l’armée, en plus d’équiper les contre-torpilleurs de la Marine royale canadienne de multiples appareils électriques et de radars servant aux systèmes de communication.

Northern Electric a recours à l’expertise technique et aux conceptions de produits de Western Electric Co. (WECO). WECO est une division d’AT&T, propriétaire du système américain de Bell et détenteur de 40 % des parts de Northern Electric avant 1949, année où le département de la Justice des États-Unis intente une action au titre des lois antitrust contre AT&T. En 1956, AT&T accepte de limiter les activités de WECO à la fabrication de matériel téléphonique pour le marché américain et vend ses parts de Northern Electric à Bell Canada. La transaction rompt ainsi les liens entre Northern Electric et les innovateurs travaillant dans les laboratoires de Bell aux États-Unis.

Recherche et développement

En 1957, Northern Electric fonde des installations de recherche et développement (RD) à Belleville, en Ontario, et crée les Northern Electric Research and Development Laboratories en 1959. L’entreprise ouvre également des installations à Ottawa en 1961. Quelques innovations technologiques dignes de mention naissent dans ces laboratoires, notamment le Trans-Canada Skyway, le système de transmission par micro-ondes le plus long du monde s’étendant sur plus de 6 100 km et mis en fonction en 1958, et la Precision Satellite Tracking Antenna de 1966 (voir Communication par satellite). Cela étant dit, Northern Electric dépose relativement peu de brevets à ses débuts. En 1964, seulement 1 % de ses produits sont conçus en interne; en 1969, ce nombre ne monte qu’à 6 %.

La véritable percée de Northern Electric en matière de technologie a lieu dans les systèmes de commutation numérique. Après avoir adapté le système de commutation électrique no 1 d’AT&T pour le marché canadien, Northern Electric se lance dans la conception d’un commutateur qui pourrait être vendu dans les marchés ruraux américains où des entreprises de téléphone indépendantes refusent de faire affaire avec AT&T. Le SP-1 est donc lancé en 1971, ce qui permet à Northern Electric de s’emparer d’une part du très lucratif marché américain.

La même année, Bell Canada fusionne ses activités de RD à celle de Northern Electric, créant un campus de recherche à Ottawa appelé Bell-Northern Research (BNR). Grâce aux innovations de BNR, Northern Electric poursuit son avancée en matière de ventes et de produits numériques, particulièrement sur les marchés américains. À l’époque, Northern Electric offre deux types de produits essentiels : les systèmes de commutation centraux utilisés par les entreprises téléphoniques, et l’équipement installé dans les locaux ou l’entreprise des abonnés (CPE) et qui leur permet de commuter sur le terrain. En 1972, la société lance le Pulse, son premier commutateur privé. L’appareil n’est pas entièrement numérique, mais permet aux abonnés d’exercer eux-mêmes les commutations.

Vers le milieu des années 1970, 75 % des produits de Northern Electric sont de conception interne.

Introduction en bourse

Le succès du Pulse est tel qu’il permet à Northern Electric d’entrer en bourse pour la première fois en tant que société ouverte. En 1973, 10 % de ses actions sont émises à la Bourse de Toronto au prix unitaire de 15 dollars, tandis que Bell Canada conserve 90,1 % des parts en circulation. En 1975, des actions de Northern Electric commencent à circuler à la Bourse de New York, et les parts de Bell Canada tombent à 69,2 %. À cette même époque, Northern Electric possède 24 usines de fabrication au Canada et 6 aux États-Unis. BNR, en collaboration avec une des usines de Northern Electric, fonde également un laboratoire de recherche à Palo Alto, en Californie, ce qui assure à la RD et aux télécommunications canadiennes une certaine présence à Silicon Valley.

LE SAVIEZ-VOUS ?
Silicon Valley est le surnom donné à la région au sud de la baie de San Francisco, dans le nord de la Californie, où de nombreuses sociétés de technologie se sont établies. Située principalement dans la vallée de Santa Clara, la région tire son nom des nombreux fabricants de puces électroniques en silicium (« silicon » en anglais) qui s’y trouvent.

Northern Electric enregistre des ventes record d’un milliard de dollars en 1975. En 1976, la société augmente à 70 % ses parts de BNR et lance un système de transmission multiplex numérique (DMS) appelé « Digital World » (« Monde numérique »). Il s’agit du premier système de commutation central entièrement numérique au monde. Au même moment, Northern Electric commence à faire l’acquisition d’usines et d’entreprises de technologie américaines.

Northern Telecom Inc.

Dans le cadre d’une refonte en 1976, Northern Telecom Canada Ltd est créé afin de gérer les activités de commerce et de fabrication de Northern Electric au Canada. Son siège social est ouvert dans le banlieue torontoise d’Etobicoke. La division américaine, Northern Telecom Inc., est basée à Nashville, au Tennessee. En plus de Bell-Northern Research (BNR), Northern Telecom crée également B-N Software Research Inc., une coentreprise fondée avec Bell Canada. En tout, la multinationale emploie plus de 23 500 personnes, dont 15 000 au Canada (incluant 2 200 à BNR), 4 000 aux États-Unis et environ 2 300 en Turquie, en Suisse, en Irlande, à Singapour, en Malaisie et à son siège social des Caraïbes et de l’Amérique latine en Floride.

Si elle vit quelques années houleuses à cause de ses nombreuses acquisitions aux États-Unis et de la concurrence de la société canadienne Mitel, Northern Telecom connaît néanmoins un immense succès dans les années 1980. La société signe en effet un contrat d’approvisionnement DMS avec AT&T en 1980, et son système SL-1 devient ainsi le plus populaire commutateur privé de la planète. En misant sur la montée de l’industrie des technologies de l’information (TI), Northern Telecom devient dès 1991 le plus important fournisseur de commutateurs privés au monde grâce à sa gamme de produits Meridian, qui utilise une architecture de réseau local d’entreprise (LAN) exclusive nommée LANSTAR. LANSTAR supporte les messages écrits et oraux, les courriels, les feuilles de calculs, la gestion de données, le traitement de texte et même un calendrier électronique. En concevant ces produits, Northern Telecom devient un joueur majeur dans le secteur des TI.

Un réseau local d’entreprise (RLE ou LAN, en anglais) est un réseau de communications qui relie les ordinateurs et autres appareils inscrits dans une zone spécifique, comme les bureaux d’une entreprise ou un campus universitaire.

L’internet

Malgré une augmentation importante de ses revenus, de 2,7 milliards de dollars en 1983 à plus de 8,2 milliards en 1991, Northern Telecom fait face à la concurrence d’une nouvelle avancée dans les TI fondée sur les ordinateurs personnels et l’Ethernet. Dans les bureaux d’entreprise et les universités, les LAN sont convertis en WAN, des réseaux à grande distance; ceux-ci utilisent les lignes téléphoniques et un ensemble de protocoles de communication appelé « TCP/IP » pour créer un tout nouveau phénomène dans le monde des communications : l’internet. L’achalandage mondial annuel sur l’internet – mesuré à l’aide de paquets de données – augmente de façon exponentielle, d’à peine 12 millions de paquets en 1989 à plus de 21 milliards en 1994.

L’Ethernet est un type de technologie réseau utilisé dans les réseaux locaux d’entreprise (LAN) et à grande distance (WAN). Il s’agit du réseau par lequel le protocole TCP/IP, la « langue » de l’internet, est transmis. Le protocole TCP/IP, vu de façon générale, est la manière dont les appareils d’un réseau formatent et transmettent des données entre eux.

Bien qu’elle développe une expertise mondiale dans deux des technologies de communications qui connaissent la plus forte croissance de la décennie, soit les réseaux optiques et sans fil, Northern Telecom ne prend pas la montée de l’internet au sérieux. En effet, elle mise plutôt sur une technologie utilisée pour les paquets de données appelée MTA (ou mode de transfert asynchrone), convaincue de sa supériorité par rapport au protocole TCP/IP. En 1994, l’entreprise tente de promouvoir l’« infostructure », un réseau de sa conception censé faire compétition à l’internet. Malgré tous ses efforts, cependant, Northern Telecom n’arrive pas à freiner l’expansion titanesque de l’internet.

Nortel Networks Corp.

À la fin des années 1990, Nortel domine le marché en matière de prestation de réseaux mobiles sans fil et optiques à haute vitesse. Toutefois, la société sous-estime la popularité de l’internet. En 1997, John Roth, un ingénieur et l’ancien président de BNR, est promu au poste de président-directeur général de Nortel. John Roth reconnaît bien évidemment le fossé technologique dans lequel l’entreprise s’est empêtrée et s’affaire donc à amoindrir ce déficit en faisant l’acquisition d’autres sociétés, en particulier de jeunes entreprises disposant de nombreux brevets à la fine pointe de la technologie, mais n’ayant que très peu de ventes substantielles. En juin 1998, Nortel entame une suite effrénée d’achats d’entreprises de technologie internet en annonçant l’acquisition, pour la somme de 9,1 milliards de dollars américains, de Bay Networks, à Santa Clara, en Californie.

En avril 1999, l’entreprise change de nom, de Northern Telecom Ltd à Nortel Networks Corp. Les parts de Bell Canada Enterprise (BCE), à cette époque, passent de 51 à 41 %. Nortel continue d’acheter des entreprises, dépensant plus de 19,7 milliards de dollars américains en acquisitions pour l’année 2000. Au lieu d’utiliser de l’argent, Nortel acquiert la majorité de ces nouvelles entreprises à l’aide de ses actions de trésorerie (la portion d’actions non émises à la bourse).

Scandale comptable

De 1997 jusqu’au début de 2001, Nortel surfe sur la vague d’investissements du web et connaît une montée spectaculaire à mesure que ses actions sont distribuées à grande échelle. Les particuliers et les investisseurs institutionnels (y compris les fonds de pension), convaincus que les ventes des sociétés de l’internet ne cesseront jamais de croître, misent massivement dans le secteur, ce qui fait escalader la valeur des actions. La montée du cours de Nortel, toutefois, est freinée par les règles strictes du domaine de la comptabilité. En effet, selon les principes comptables généralement reconnus (PCGR) au Canada et aux États-Unis, Nortel ne peut pas utiliser la méthode de mise en commun des intérêts pour acquérir d’autres entreprises. Cette méthode traite les acquisitions comme des fusions, si bien que la société acheteuse n’a pas à comptabiliser le prix de ces achats. Ces mises en commun sont rarement acceptées pour faire l’acquisition d’une entreprise au Canada, parce qu’une fusion doit nécessairement impliquer des sociétés de taille similaire. En outre, en vertu des règles comptables américaines, Nortel ne se qualifie pas à la méthode de mise en commun parce qu’elle n’est pas une entreprise indépendante, comme en témoigne le fait que BCE possède d’importantes parts de la société et que c’est elle qui nomme les membres de son conseil d’administration. Nortel doit donc se contenter de la méthode de l’achat pur et simple et déduire ou amortir la valeur des actifs des sociétés acquises. À mesure que Nortel accumule des actifs totalisant plusieurs milliards de dollars, ses dépenses déclarées font chuter sa profitabilité. Entre 1997 et 2001, période durant laquelle la société fait le plus d’acquisitions, Nortel n’enregistre pas une seule année profitable en vertu des PCGR.

La performance non rentable de Nortel en vertu des PCGR ne peut que nuire à son attractivité sur le plan des investissements, et de nombreux investisseurs et analystes — tout comme Nortel d’ailleurs — sont mécontents de l’effet des méthodes comptables sur la profitabilité de la société, surtout à la lumière du fait que très peu d’argent a été dépensé pour les acquisitions et que ce qui a été acheté est, en termes comptables, de la « survaleur » principalement composée de brevets. Ainsi, tout en suivant les PCGR à la lettre dans ses rapports financiers, Nortel se met à promouvoir une autre méthode comptable dite fondée sur les bénéfices d’exploitation. En vertu de cette méthode, Nortel ignore la dépréciation et l’amortissement des actifs d’une acquisition, entre autres coûts qui nuisent à ses revenus, afin de paraître plus rentable. Les quelques analystes financiers qui s’opposent à cette stratégie argumentent que la méthode « fondée sur les bénéfices d’exploitation » permet à Nortel d’acquérir gratuitement les technologies, actifs et revenus (lorsqu’il y en a) des entreprises qu’elle achète, et qu’une comptabilité qui suggère qu’une société puisse faire une acquisition sans occasionner de dépenses n’a aucun sens. Ces objections, toutefois, sont noyées par l’enthousiasme débordant des investisseurs envers la société qui prévoit maintenant un taux de croissance de ses revenus de 30 à 40 %.

En janvier 2000, Bell Canada Enterprises (BCE) annonce son intention de céder ses parts de Nortel (soit 39,23 %) qui, selon la capitalisation boursière, est maintenant la plus importante société du Canada. En mai 2000, BCE distribue le tout à ses actionnaires; ces actions représentent alors 37 % de Nortel. La cession augmente de beaucoup le nombre d’actions pouvant être achetées et vendues aux bourses de Toronto et de New York et, en juillet 2000, les actions ordinaires de Nortel atteignent un sommet historique de 124,50 $ à la Bourse de Toronto. À ce sommet, ces actions représentent plus de 35 % de la valeur totale de l’indice TSE 300. Ce faisant, tous les fonds de placement, y compris les fonds de pension, qui basent leur portefeuille sur l’indice 300 et les autres indices dans lesquels Nortel figure de façon prépondérante doivent acheter un grand nombre de ses actions. Le monde de l’investissement canadien se trouve donc dangereusement exposé aux revers de fortune de Nortel.

Effondrement de Nortel

Les médias spécialisés en affaires et le milieu de l’investissement canadien croient ardemment en Nortel. En 2000, John Roth est élu PDG canadien de l’année (un prix commandité par le National Post, Caldwell Partners International, CTV et RBC Dominion valeurs mobilières) et personnalité de l’année par l’édition canadienne du TIME. Il existe pourtant de plus en plus de signes qui montrent l’impossibilité pour Nortel de maintenir la cadence promise en matière de revenus. Par exemple, les actions sont sujettes à une vente massive en octobre 2000 lorsque les revenus du troisième trimestre n’atteignent pas les prévisions des analystes. Le retour du balancier, toutefois, arrive véritablement le 15 février 2001, lorsque la société révise abruptement les prévisions de revenus de son premier trimestre à mi-parcours. Pour les investisseurs habitués, des changements prévisionnels de quelques cents par action sont monnaie courante. Les révisions de Nortel, elles, ont l’effet d’une bombe : plutôt que de gagner 16 cents par action au premier trimestre, l’entreprise prévoit en perdre 4, et la croissance de revenus auparavant fixée entre 30 et 35 % en 2001 chute dramatiquement entre 10 et 15 %. Les actions de Nortel, qui se vendent pour environ 46 dollars (après fractionnement) à la Bourse de Toronto lorsque les révisions sont annoncées, entament donc une descente inexorable. En avril, la société annonce la retraite imminente de John Roth. En juin 2002, les actions de Nortel se vendent à moins de 3 dollars.

Le retour du balancier de février 2001 engendre une avalanche de poursuites de la part des investisseurs. En 2006, la société consent à verser 2,473 milliards de dollars américains en argent et en actions pour régler des recours collectifs à New York intentés en majorité par des fonds de retraite canadiens. Ces poursuites découlent des pratiques comptables de l’entreprise entre le 24 octobre 2000 et le 15 février 2001, ainsi qu’entre le 24 avril 2003 et le 27 avril 2004, période où Nortel est secouée par un autre scandale entourant le prélèvement de ses revenus et sa profitabilité. En 2007, la Commission américaine des titres et de la Bourse porte plainte contre la société, alléguant que Nortel s’est adonnée à des pratiques comptables frauduleuses en 2000, en 2002 et en 2003. Sans affirmer ni infirmer les accusations portées contre elle, Nortel consent au jugement final du tribunal de district de l’État de New York qui la contraint à payer une sanction civile de 35 millions de dollars américains. Cet argent est versé aux demandeurs admissibles provenant des recours collectifs déjà portés contre Nortel.

Nortel entame ensuite une longue et douloureuse période de réduction des effectifs qui culmine, le 14 janvier 2009, par sa demande de protection en vertu de la Loi sur les faillites. Il s’agit du plus gros échec d’entreprise de l’histoire du Canada.

En 2012, trois anciens cadres supérieurs de Nortel, y compris Frank Dunn, le successeur de John Roth à titre de PDG, sont traduits devant la Cour suprême de l’Ontario. Ils sont accusés d’avoir frauduleusement utilisé les réserves de l’entreprise pour créer l’illusion d’un profit qui leur a valu des primes personnelles. Les trois hommes sont tous éventuellement acquittés.

Faillite et répartition des actifs

Les actionnaires, les employés et les retraités de Nortel essuient des pertes énormes lorsque l’entreprise demande une protection contre ses créanciers au Canada, aux États-Unis, en Israël et au Royaume-Uni (voir Faillite). Nortel liquide ensuite ses actifs pour 7,3 milliards de dollars américains, un montant dont la distribution aux porteurs d’obligations, aux fournisseurs et aux anciens employés de Nortel est prévue en 2017.