Jeunesse

Harry Jerome naît à Prince Albert, en Saskatchewan, mais déménage à un jeune âge à Winnipeg, où son père est employé de train. Il est l’aîné d’Elsie et Harry Jerome Sr.; ses sœurs, Carolyn, Louise et Valerie, et son frère, Barton, naissent peu de temps après lui. Alors qu’il a douze ans, sa famille déménage à North Vancouver, où la population essaie d’empêcher la vente de la maison. Ils sont les seules personnes noires du quartier.

Détenteur de records

Harry excelle dans les sports, notamment au baseball, au football, au rugby et au hockey. Toutefois, c’est en course qu’il se démarque le plus, tout comme sa sœur Valerie. En 1959, alors qu’il a 18 ans et fréquente l’école secondaire de North Vancouver, il bat le record canadien du sprint de 220 verges établi 31 ans plus tôt par Percy Williams. Sa performance capte l’attention de l’Université de l’Oregon, qui offre à l’adolescent une bourse pour étudier l’éducation physique et s’entraîner dans l’équipe d’athlétisme. (Il décrochera plus tard un baccalauréat et une maîtrise ès sciences en éducation physique, à l’Université de l’Oregon.)

Harry Jerome fait à nouveau la une l’année suivante lorsqu’il court le 100 m en 10,0 secondes aux essais olympiques du Canada à Saskatoon en juillet 1960. Il égale ainsi le record mondial du sprinteur allemand Armin Hary, établi seulement un mois plus tôt. « Le temps d’Harry Jerome s’inscrit dans le livre des records, clame fièrement le Globe and Mail. Le sprinteur de 19 ans de Vancouver est le premier athlète né au Canada qui possède, officiellement, un record mondial en athlétisme. »

Blessures et critique

Harry Jerome et Armin Hary sont les favoris du 100 m aux Jeux olympiques d’été de 1960, à Rome. Toutefois, une fois aux Jeux, l’athlète canadien est forcé de se retirer lors de la demi-finale du 100 m en raison d’une blessure. Contrarié, il se rend directement au vestiaire, sans dire un mot à la presse.

Les journalistes et les officiels l’accusent d’abandonner et avancent qu’il est incapable de gérer la pression d’une compétition internationale d’envergure. Vexé et fâché, l’athlète riposte. Le 2 septembre 1960, on peut lire à la une du Toronto Telegram « Il se peut même que j’abandonne le Canada, enrage Harry Jerome ». Il ajoute également que l’équipe canadienne devrait mieux soutenir ses athlètes, notamment en offrant de meilleurs services de santé lors des compétitions. Ses commentaires ne font qu’enflammer les médias. Le Telegram déclare que « Le garçon est devenu fou ». Dans un article intitulé « Les jérémiades d’Harry Jerome sont inexcusables », Jim Vipond, du Globe and Mail, désapprouve le comportement du jeune athlète, disant qu’il « ne devrait pas se cacher derrière l’immaturité de son jeune âge et critiquer injustement ceux qui ont essayé de l’aider à traverser les moments difficiles qu’il a vécus à Rome plus tôt dans le mois. »

Malgré la réaction négative du public, l’athlète poursuit ses efforts et, en 1961, égale le record mondial dans le sprint de 100 verges (9,3 secondes). En 1962, il égale un autre record mondial, avec une équipe de l’Université de l’Oregon, grâce à un temps de 40,0 secondes au relais 4 x 110 verges.

C’est donc avec la réputation d’être l’un des meilleurs sprinteurs au monde qu’il se rend aux Jeux du Commonwealth de 1962, à Perth, en Australie. Selon le Vancouver Sun (9 novembre 1962), « personne ne devrait battre Harry Jerome au 100 ou au 200 verges. » Toutefois, juste avant les Jeux, il est pris d’une forte fièvre et d’une infection de la gorge. Tout comme aux Jeux olympiques de 1960, l’athlète vit une frustration liée à une blessure : il se déchire un tendon du quadriceps dans la jambe gauche. Il ne comprend pas tout de suite qu’il s’est blessé et pense plutôt qu’il a tout simplement perdu de la puissance. Il rencontre rapidement deux chirurgiens orthopédiques de Perth, qui lui annoncent qu’il s’est déchiré le muscle droit fémoralet lui recommandent une intervention chirurgicale immédiate. Le sprinteur décide plutôt de rentrer au Canada pour se faire soigner.

Encore une fois, il est la cible des critiques médiatiques. Des journaux australiens comme le Sydney Daily Mirror l’accusent d’avoir déclaré forfait et le Vancouver Sun publie : « Harry Jerome laisse encore tomber ». Cependant, C.H. Wayland, le directeur général de l’équipe canadienne, prend peu de temps à rétablir les faits dans une déclaration officielle. Le Globe and Mail y fait référence dans un article favorable à l’athlète, paru le jour de son retour au pays : « Les athlètes canadiens comprennent la malchance d’Harry Jerome ».

Le sprinteur Harry Jerome, qui s’est rendu aux Jeux de l’Empire britannique dans l’espoir de taire les commentaires disant qu’il a baissé les bras aux Olympiques, est revenu aujourd’hui au pays, laissant derrière lui le cauchemar d’un deuxième échec. Il revient à la maison avec la crainte de perdre au moins un an de sa carrière de sprinteur en raison d’une blessure à la cuisse subie à Perth. [...] Alors que l’athlète se préparait à revenir chez lui, Charles Wayland, commandant de l’équipe canadienne à Perth, a déclaré qu’il « est essentiel que les faits réels » soient clairement énoncés quant au retour de l’athlète au Canada. « Autrement, de grands préjudices, peut-être irréparables, pourraient être portés à la réputation d’une grande vedette internationale d’athlétisme. » Il a ajouté que le sprinteur était blessé et qu’il n’avait pas abandonné. « Tous les membres de l’équipe canadienne des Jeux de l’Empire britannique comprennent parfaitement ce qui arrive à un athlète qui a la malchance de se déchirer un muscle. Et nous savons tous que sa déception est bien plus grande que la nôtre. »

L’article informe également les lecteurs de la tenue, à North Vancouver, d’une campagne municipale pour montrer du soutien envers l’athlète. D’autres journalistes expriment leur soutien envers le sprinteur, tout comme le font d’autres athlètes, notamment son coéquipier Bruce Kidd. Mais deux questions demeurent tout de même sans réponse : se remettra-t-il de cette blessure, et ramènera-t-il un jour au pays une médaille d’une compétition internationale?

Retour en force

La blessure d’Harry Jerome est si grave que plusieurs personnes croient que sa carrière d’athlète est terminée. Le coureur, toutefois, croit tout le contraire. Le 29 novembre 1962, quatre jours après la course, le docteur Hector Gillespie, chirurgien orthopédique de Vancouver et médecin officiel des Lions de la Colombie-Britannique, utilise une nouvelle technique de suture pour rattacher son quadriceps à son genou. Le Globe and Mail rapporte, le 1er décembre, que l’état de l’athlète est « satisfaisant » à la suite de l’intervention chirurgicale et, le 11 janvier 1963, que son plâtre est enlevé et qu’il s’attend à retourner à l’entraînement dès septembre. L’athlète rate toute la saison 1963, mais une détermination dure comme fer et des traitements intensifs de physiothérapie le ramènent sur la piste l’année suivante. Le 28 février 1964, à la compétition sur piste intérieure de Portland, en Oregon, il court le sprint de 60 verges en six secondes, égalant ainsi le record mondial. Son retour est spectaculaire.

Sur le podium

Aux Jeux olympiques d’été de Tokyo, au Japon, l’athlète canadien remporte le bronze au 100 m, laissant ses détracteurs pantois. Au 200 m, il rate de peu le podium, arrivant en quatrième place. « Meilleure journée à Tokyo pour le Canada : médailles d’or et de bronze », annonce Jack Sullivan, du Globe and Mail.

Le Canada a vécu jeudi l’une de ses meilleures journées des Olympiques depuis des années, couronnée par une victoire fracassante en deux sans barreur (aviron) [par George Hungerford et Roger Jackson]. [...] Le sprinteur Harry Jerome de Vancouver, une déception des Olympiques de 1960 à Rome et des Jeux de l’Empire britannique de 1962 à Perth, en Australie, a remporté le bronze dans la populaire course de 100 m. « J’étais déterminé à remporter quelque chose cette fois », a rapporté l’athlète d’un ton enjoué. [...] Son arrivée en troisième place est la meilleure performance canadienne au 100 m depuis la médaille d’or de Percy Williams en 1928. [...] Bob Hayes, des États-Unis, est arrivé premier en égalant le record mondial d’exactement 10 secondes. La deuxième place est revenue à Enrique Figuerola, de Cuba, qui a fait un temps de 10,2 secondes, tout comme Harry Jerome, qu’il a battu d’à peine un cheveu.

Partout, l’athlète canadien est acclamé. Il reçoit entre autres un message du premier ministre Lester Pearson et un télégramme de John Diefenbaker lui disant : « Félicitations à toi qui as su faire preuve de courage dans les moments difficiles. »

Deux ans plus tard, il égale encore une fois le record mondial au 100 verges, avec un temps de 9,1 secondes. « Harry Jerome, le coureur critiqué de Vancouver, a hier soir réalisé l’un des plus grands retours de l’histoire du sport, écrit Paul Rimstead du Globe and Mail en juillet 1966. Il a égalé le record mondial de 9,1 secondes pour 100 verges, record tenu par Bob Hayes, des États-Unis. Cet exploit est l’un des plus grands accomplissements de l’histoire du sport au Canada. »

Seulement un mois plus tard, les rédacteurs des rubriques sportives ont des nouvelles encore meilleures. Aux Jeux du Commonwealth de 1966, en Jamaïque, Harry Jerome remporte l’or à la course de 100 verges, battant de très peu le coureur des Bahamas Tom Robinson. Les officiels prennent 42 minutes pour déterminer le gagnant. Selon Brian Pound, du Toronto Telegram, « Quand le gagnant a finalement été annoncé, Harry Jerome, immobile, a soudainement sauté de joie, lançant les bras dans les airs. » Comme Paul Rimstead l’écrit : « Cette victoire était importante pour lui. Malgré ses records [mondiaux], il n’avait jamais été en mesure de gagner plus qu’une médaille de bronze en compétition. Il avait la réputation d’abandonner lors des grands événements. »

Le sprinteur monte en première place sur le podium aux Jeux panaméricains de 1967 à Winnipeg pour la course de 100 m. Aux Jeux olympiques d’été de 1968, à Mexico (les troisièmes Jeux de sa carrière), il se rend en finale mais termine septième. Il se retire du monde de la compétition internationale peu après. Sa dernière course a lieu en 1969 aux Championnats nationaux du Canada où, âgé de 29 ans, il bat les meilleurs sprinteurs du pays.

LE SAVIEZ-VOUS?
Valerie Jerome, la sœur d’Harry, est elle aussi une sportive accomplie en athlétisme. En 1959, à seulement 15 ans, elle établit un nouveau record canadien au 100 m féminin (11,8 secondes). Elle participe aux Jeux panaméricains de 1959, aux Olympiques de 1960 et aux Jeux du Commonwealth de 1966.


Famille

En juin 1962, Harry Jerome épouse Wendy Carole Foster, native d’Edmonton, qu’il a rencontrée à l’Université de l’Oregon. Leur fille, Deborah Catherine, naît en janvier 1963 alors que l’athlète se remet encore de sa blessure. Toutefois, en tant que couple interracial en Oregon, ils font face à de la discrimination, ce qui met énormément de pression sur leur relation. Le couple se sépare en 1966 et divorce en 1971. Wendy Jerome devient professeure de psychologie du sport à l’Université Laurentienne.

Enseignant, conseiller et militant

Harry Jerome obtient un baccalauréat ès sciences en éducation physique de l’Université de l’Oregon en 1964 et commence à enseigner en Colombie-Britannique, d’abord pour le Conseil scolaire de Richmond (1964-1965) puis pour celui de Vancouver (1965-1968). En 1968, il reçoit un diplôme de maîtrise en éducation physique de l’Université de l’Oregon puis est embauché par le National Fitness and Amateur Sport Program (Programme national d’activité physique et de sport amateur), emploi qui le mène à concevoir des manuels de techniques sportives et, en 1969, à réaliser une tournée des écoles secondaires du Canada pour faire des démonstrations. En 1975, il retourne en Colombie-Britannique et met en place le programme Premier’s Sports Awards.

Harry Jerome milite activement pour les athlètes, exigeant qu’ils soient davantage financés et que leurs entraînements et leurs soins de santé soient améliorés, mais il devient également une voix importante pour les minorités. Par exemple, en 1979, il présente une pétition au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes pour obtenir une meilleure représentation des minorités dans les diffusions. Dans la même veine, il fait pression sur des chaînes de magasins grande surface comme Woodward’s, Eaton et la Compagnie de la Baie d’Hudson pour que les mannequins présents dans leur publicité ne soient pas seulement blancs.

Harry Jerome meurt en 1982 à la suite d’une crise cardiaque, à l’âge de 42 ans. Il est enterré au Mountainview Cemetery, à North Vancouver.

Prix, distinctions et hommages