Forrester, Maureen

Maureen Forrester, contralto et professeur (Montréal, 25 juil. 1930 - Toronto ,16 juin 2010). Issue d'un milieu ouvrier écossais et irlandais, Forrester étudie le piano dès son jeune âge mais, n'ayant pas l'intention de gagner sa vie comme musicienne, elle quitte l'école à 13 ans pour occuper divers emplois de bureau et de réceptionniste. Adolescente soliste dans les chorales des églises Stanley Presbyterian, Saint James' United et American United, elle reçoit néanmoins une formation musicale des organistes Warner Norman et Doris Killam. Plus tard, elle suit des cours avec Sally Martin et Frank Rowe qui lui permettent de développer davantage sa voix, particulièrement son registre grave, et elle chante dans divers concerts.

En 1951, alors qu'elle étudie avec Bernard Diamant - « il m'a enseigné à mettre du coeur dans la note pour qu'elle porte, quitte à lui donner ensuite la couleur que l'on veut » - elle fait ses débuts professionnels à 21 ans avec la Chorale Elgar de Montréal dans The Music Makers d'Elgar. Boursière du Ladies' Morning Musical Club et protégée de l'éditeur du Montreal Star J.W. McConnell, qui la soutient financièrement dans sa carrière pendant une dizaine d'années, elle donne son premier récital de lieder allemand en 1953 au YWCA de Montréal. Elle interprète de petits rôles avec l'Opera Guild de Montréal et, en 1954, chante pour la première fois avec l'Orchestre symphonique de Montréal dans la Neuvième Symphonie de Beethoven sous Otto Klemperer. En 1953-1954, elle fait une tournée dans le nord de l'Ontario et du Québec avec les Jeunesses musicales du Canada, apparaît dans plusieurs émissions à la radio et à la télévision de Radio-Canada et, en 1954, chante dans le Messie de Haendel avec l'Orchestre symphonique de Toronto. Forrester connaît ensuite d'autres premiers succès : ses débuts à Paris en 1955, suivis d'une tournée de récitals en Europe sous les auspices des Jeunesses musicales et, en 1956, une tournée canadienne au cours de laquelle elle chante dans la première de Five Songs for Dark Voice de Harry Somer au Festival de Stratford.

Son premier récital - fort réussi -- au New York Town Hall en 1956 non seulement en fait d'elle un contralto très en demande mais lui permet aussi de rencontrer Bruno Walter pour qui elle chante, en 1957, dans la Deuxième Symphonie de Mahler, un compositeur dont elle ne connaît pas jusqu'alors la musique « d'une valeur communicative universelle » mais pour laquelle elle développera une affinité remarquable. Harold Shaw rappelle ses interprétations d'oeuvres de ce compositeur plus de 20 ans plus tard à Beijing, en Chine, devant 8 000 spectateurs envoûtés. Décrite dès le début de sa carrière comme étant la Kathleen Ferrier canadienne, Forrester est depuis longtemps favorablement comparée au contralto britannique. De sa voix riche et profonde par sa puissance et son éclat de clairon comme par sa sombre et intime somptuosité, elle exécute avec aisance tout le répertoire pour contralto et mezzo-soprano, ses interprétations pleines d'imagination toujours marquées par une maestria superbement impeccable et par une cohérente sensibilité. (Son interprétation, par exemple, en 1985, de ... I never saw another butterfly ... de Srul Irving Glick, le cycle de chansons de poèmes d'enfants écrits dans un camp de concentration, témoigne d'une empathie remarquable.) Tout au long de sa carrière, d'exigeants programmes de récitals solo, de tournées, d'apparitions dans des oratorios, de concerts et d'autres exécutions avec les plus grands orchestres symphoniques sous des chefs d'orchestre de classe mondiale la mènent sur les cinq continents.

Les cycles de chansons et les rôles de solistes qu'elle interprète à maintes reprises vont de la Rhapsodie pour alto de Brahms aux arias dans la Passion de Saint Mathieu de Bach, de A Child's Garden of Verses de MORAWETZ à You Are Happy de Chatman en passant par Iolanthe de Gilbert et Sullivan et les Vêpres romaines de Haendel. Toujours entièrement à l'aise dans le répertoire de récitals et d'oratorios, elle a toutefois chanté dans une vingtaine d'opéras au Canada et à l'étranger dans des rôles comme Orphée de Gluck, Cornelia dans Giulio Cesare (son premier rôle aux États-Unis en 1966), La Cieca dans La Gioconda, la sorcière dans Hansel und Gretel, Madame Flora dans Le Médium de Menotti, Arnalta dans L'incoronazione di Poppea et la Comtesse dans The Queen of Spades. Dans ce dernier rôle, qu'elle interprète non seulement au Canada et aux États-Unis mais en Italie aussi, lors de son début à la Scala en 1990, le râle agonique de sa Comtesse donne le frisson et ensorcelle l'auditoire. En 1965, avec le soprano Lois MARSHALL, elle se joint au Bach Aria Group et y reste jusqu'en 1974.

En tant que professeur de chant respecté, elle donne ses premières leçons de virtuose en 1965 et 1966 au Royal Conservatory of Music de Toronto ; est nommée présidente du département de chant de la Philadelphia Academy of Music en 1966; enseigne à temps partiel à l'U. de Toronto en 1971 et 1972; et, comme elle le fait en 1985 au département de musique de l'U. de l'Alberta, elle donne des leçons de virtuose en divers endroits. Une importante discographie rend amplement compte de l'immense portée de sa voix opulente ainsi que du répertoire varié qu'elle interprète tout au long de sa carrière.

Régulièrement décrite comme étant de « classe mondiale », Forrester demeure un fidèle soutien des musiciens et compositeurs canadiens, interprétant en première plusieurs nouvelles oeuvres telles que Trois poèmes de St-Jean de la Croix de Gabriel Carpentier, The Confession Stone de Robert Fleming, Poems of Young People de Harry Freedman, Three Sonnets of Shakespeare de Jean Coulthard et Adieu Robert Schumann de R. Murray Schafer. Nommée Compagnon de l'Ordre du Canada en 1967, elle reçoit, entre autres nombreux honneurs et récompenses, le Prix Molson (1971), le Prix Canada Music Day (1981) et la médaille du Canada Music Council (1983); elle est nommée membre honoraire du Conseil international de la musique (1977) et membre à vie de la Canadian Actors' Equity Association (1986), est reçue au sein de l'Ordre de l'Ontario en 1990. Intronisée, la même année, au Temple de la renommée Juno, Forrester est la seule artiste classique, outre Glenn Gould, à recevoir cet honneur.

Après avoir accepté d'assumer la présidence du Conseil des Arts du Canada en 1983, elle utilise ce poste de caractère bénévole pour promouvoir pendant cinq ans, avec les organismes gouvernementaux, les musiciens, les artistes et les organisations culturelles. En 1994, l'U. Wilfrid Laurier, dont elle est chancelière de 1986 à 1990, l'honore en créant un fonds de bourses d'études en musique portant son nom et en baptisant de son nom une de ses salles de récital. En 1995, elle reçoit le Prix du Gouverneur général pour les arts de la scène en reconnaissance de ses nombreuses réalisations et de sa grande réputation dans le développement des arts et de la musique au Canada. En recevant, en 1995 également, le prix de la Banque Royale attribué chaque année pour « une contribution remarquable au bien-être de l'humanité et au bien commun », Forrester gagne les rangs de prestigieux récipiendaires comme Morley Callaghan, Hugh MacLennan et Northrop Frye. Elle détient en outre plus de 30 diplômes honorifiques.

Toujours de bonne humeur, Forrester est bien connue pour son affectueuse bienveillance aussi bien envers les artistes que les interviewers. « La mauvaise humeur est une excuse pour les artistes qui ne savent pas leur rôle ou trahit simplement de mauvaises manières. » Mariée au violoniste Eugène Cash de 1957 à 1974, elle voit deux de ses cinq enfants poursuivre des carrières dans le théâtre. Dans ses mémoires, Out of Character, publiés en 1986, elle raconte ses nombreuses associations avec des musiciens et des gérants - qui ont toujours apprécié son endurance physique et ses arrivées aux répétitions en étant bien préparée - et donne toute la mesure de sa chaleur et de sa grandeur d'âme.

Affirmant qu'elle n'arrêtera jamais de chanter, Forrester entreprend, dès 1996, une tournée canadienne de son spectacle solo, Interpretations of a Life, une biographie musicale. Tour à tour comique, mélancolique, méditatif et fantaisiste, le spectacle écrit par son ami de longue date David Warrack contient des chansons de style classique aussi bien que populaire, et dont le succès au Canada mène à l'enregistrement d'un DC et à des demandes de tournées à l'étranger.

Ayant réduit son programme annuel de 150 prestations à environ 60 - dont plusieurs sont des concerts de charité au profit des recherches sur l'arthrite, le SIDA et autres causes - elle a maintenant plus de temps à consacrer à ses activités philanthropiques.