Le 26 juillet 1784, un groupe de colons loyalistes, armés de crochets et de chaînes qu’ils avaient volés dans le port, pillent la maison d’un prêtre noir à Shelburne, en Nouvelle-Écosse. L’attaque marque le début d’une vague de violence dans le comté de Shelburne qui dure une dizaine de jours. La plupart des assauts visent la population noire libre du comté; c’est pourquoi les émeutes de Shelburne sont considérées comme les premières émeutes raciales en Amérique du Nord.

Le comté de Shelburne s’établit soudainement avec l’arrivée de réfugiés loyalistes qui s’y installent au printemps 1783. Parmi les premiers arrivants, on compte de nombreux loyalistes noirs. Pendant la Révolution américaine, plus de 10 000 esclaves, soit environ 20 % de la population noire aux États-Unis en 1783, combattent aux côtés des Britanniques en échange de leur liberté. À la fin de la guerre, beaucoup d’entre eux s’installent en Nouvelle-Écosse. Avant la fin de l’année, près de 1 500 déménagent dans le comté de Shelburne, la plupart dans les environs de Birchtown, une municipalité à l’ouest de Shelburne qui accueille la plus grande communauté de Noirs libres dans toute l’Amérique du Nord.

Les loyalistes noirs réalisent vite que leur liberté est loin de leur garantir l’égalité. Les terres promises par les autorités britanniques se font attendre, et elles sont plus petites et moins bien situées que celles qu’on offre aux loyalistes blancs. Avec peu de possessions et encore moins de terres, beaucoup de colons noirs se voient forcés de devenir des serviteurs sous contrat, dans des conditions qui rappellent souvent l’esclavagisme qu’ils ont pourtant fui. Pire, certains loyalistes noirs libres sont même kidnappés et revendus en tant qu’esclaves aux États-Unis ou dans les Caraïbes.

Bien que la Nouvelle-Écosse ne développe pas une économie de plantation comme dans le sud des États-Unis, la province constitue néanmoins une société esclavagiste. À l’époque de la Révolution, les loyalistes envoient quelque 15 000 esclaves un peu partout dans l’Empire britannique. Environ 2 000 d’entre eux sont envoyés en Amérique du Nord britannique, dont au moins 1 200 dans les Maritimes. Pour la majorité des colons blancs, la couleur de la peau et la servitude sont intrinsèquement reliées. Les maîtres d’esclaves de la Nouvelle-Écosse se sentent ainsi menacés par l’arrivée de loyalistes noirs libres. Birchtown devient vite un refuge pour les esclaves fugitifs dans la colonie, et puisque les Noirs libres se mêlent aux esclaves, il s’avère de plus en plus difficile de justifier l’exploitation raciale par l’explication fictive que celle-ci est tout simplement dans l’ordre « naturel » des choses.

Dans le comté de Shelburne, l’insatisfaction que les Blancs ressentent envers les administrateurs britanniques est souvent orientée vers les communautés noires avoisinantes. Lorsqu’ils arrivent avec peu d’argent, les colons et réfugiés blancs doivent faire face à d’importants retards concernant les terres qui leur ont été promises. De fait, beaucoup doivent travailler dans les champs afin de gagner leur vie et de survivre. Ceux-ci se fâchent du fait que les Noirs libres acceptent de travailler pour beaucoup moins que ce que les Blancs considèrent comme acceptable.

De telles conditions engendrent rapidement une animosité raciale. Les tensions atteignent un point critique à Shelburne le 26 juillet 1784, lorsqu’une quarantaine de loyalistes blancs démolissent la maison de David George, un prêtre baptiste. Ce dernier avait choisi d’établir son église à Shelburne plutôt qu’à Birchtown et avait chamboulé la hiérarchie raciale en baptisant des loyalistes blancs. Les assaillants attaquent également les maisons appartenant à une vingtaine de Noirs libres qui se trouvent sur la propriété de David George.

Malgré les menaces qui sévissent, le pasteur George continue ses sermons à son église de Shelburne. Les assaillants frappent à nouveau et attaquent le prêtre à coups de bâton, avant de le chasser dans un marécage. L’émeute prend de l’ampleur; des colons blancs mécontents saisissent l’occasion pour se déchaîner. Il y a peu de témoignages des émeutes qui s’ensuivent, mais un marchand de Liverpool, à proximité, se rappelle une rumeur selon laquelle des milliers de gens se sont rassemblés avec des massues et ont chassé les Noirs hors de la ville.

Même si les victimes sont principalement les loyalistes noirs, les émeutiers s’en prennent aussi aux colons blancs, croyant que ceux-ci collaborent avec les autorités britanniques, considérées comme incompétentes. L’arpenteur Benjamin Marston se réfugie dans les casernes de l’armée, où les amis qui lui restent le convainquent d’embarquer sur le prochain bateau pour Halifax.

Les loyalistes noirs du comté de Shelburne n’ont pas ce luxe. Les émeutes perdurent pendant plus de dix jours, et les assauts dans la ville de Birchtown continuent pendant un mois. Quatre compagnies du 17e Régiment sont déployées afin de maintenir l’ordre pendant les semaines qui suivent les émeutes. Le gouverneur John Parr visite Shelburne le 23 août. Celui-ci renvoie Benjamin Marston, qui constitue un bouc émissaire parfait puisqu’il est détesté des loyalistes blancs. John Parr, inquiet que la violence n’éclate à nouveau, déploie aussi une frégate navale pour venir en aide au 17e Régiment. Un seul individu est accusé en lien avec les émeutes.

Les émeutes de Shelburne sont emblématiques, en ce sens qu’elles symbolisent les préjugés raciaux dont font l’objet les Noirs en Nouvelle-Écosse dans les années qui suivent la Révolution américaine. Les incidents ont à l’époque peu d’impact immédiat dans le comté. Toutefois, quelques années plus tard, la région connaît un déclin économique et démographique. Beaucoup de loyalistes noirs déménagent dans d’autres parties de la province. En 1791, on offre aux résidents de Birchtown la possibilité d’aller s’installer dans une nouvelle colonie à la Sierra Leone. L’année suivante, au moins la moitié du village décide ainsi de partir pour l’Afrique, préférant un avenir incertain aux conditions qui les ont accueillis dans le comté de Shelburne.