Premières années

Eleanor Collins grandit à Edmonton, en Alberta. Ses parents, d’ascendance afro‑américaine et indienne créole, faisaient partie des plus de 1 000 homesteaders noirs originaires de l’Oklahoma qui s’étaient installés sur les Prairies occidentales. (Voir aussi :Homesteaders; Amber Valley.)

Les premiers contacts d’Eleanor Collins avec la musique et son initiation précoce en la matière s’effectuent en dehors de tout cadre officiel. Dès l’enfance, elle chante des hymnes et des spirituals,aussi bien dans un cadre familial qu’à l’église baptiste qu’elle fréquente avec ses parents. Dotée d’un talent vocal naturel, elle remporte un concours de chant en 1934 à l’âge de 15 ans. Par la suite, elle se produit avec un orchestre de danse à Edmonton, avec un groupe appelé les « Three E’s » et à la radio sur CFRN.

Début de carrière

À la fin des années 1930, Eleanor Collins déménage à Vancouver où elle chante, de 1940 à 1942, à la radio de la CBC avec le groupe de gospel, Swing Low Quartet, qui comprend également ses sœurs Ruby Sneed et Pearl Brown. Cette première expérience marque le début d’une longue collaboration avec la radio nationale qui se matérialisera, entre autres, par des prestations dans l’émission Serenade in Rhythm notamment diffusée aux troupes stationnées à l’étranger. Elle se produit également, jusqu’en 1947, avec le quintette de jazz de Ray Norris.

En 1942, elle épouse Richard Collins et fonde une famille qui comptera quatre enfants. Les Collins déménagent dans la banlieue de Burnaby où, en tant que première famille noire de leur collectivité, ils sont confrontés aux idées reçues racistes de leurs concitoyens sous la forme d’une pétition sans lendemain visant à les empêcher de s’y installer. Afin de lutter contre les préjugés de ce type, la famille fait des efforts particuliers pour s’intégrer dans le voisinage en se montrant exemplaire : Eleanor se porte bénévole à l’école locale et enseigne la musique aux jeunes filles membres des Guides du Canada. (Voir aussi Canadiens noirs.)

Après avoir élevé ses enfants, Eleanor Collins enregistre, à l’automne 1951, avec le CBC International Service en compagnie du quintette de Ray Norris. Elle s’oriente ensuite vers la scène théâtrale et joue à Vancouver, en 1953, dans une production de You Can’t Take It With You. On peut également l’entendre dans Kiss Me Kate en 1953 et dans Finian’s Rainbow en 1952 et en 1954 pour la compagnie Theatre Under The Stars. En 1952, elle chante au parc Stanley à Vancouver lors d’un concert enregistré sur disque. À cette occasion, tout comme elle l’avait fait à d’autres reprises en début de carrière, elle est accompagnée par ses enfants, perpétuant ainsi la tradition des ensembles musicaux familiaux.

Prestations à la télévision et à la radio

Dans les années 1950, Eleanor Collins se produit régulièrement à la radio et à la télévision, ce qui lui vaut le surnom de « première dame du jazz de Vancouver ». En 1954, elle fait ses débuts télévisés dans Bamboula: A Day in the West Indies, une série d’émissions de variétés diffusée sur CBC Vancouver qui va être occasion de deux « premières » importantes. Seuls trois épisodes seront diffusés, mais Bamboula restera dans les mémoires comme ayant été la première émission de télévision canadienne mettant en vedette des artistes aux origines raciales mélangées, et la première émission musicale en direct diffusée à partir de Vancouver.

La direction de CBC, impressionnée par les réactions favorables du public, offre rapidement à Eleanor Collins sa propre série d’émissions de variétés, The Eleanor Show, qui sera diffusée du 19 juin au 11 septembre 1955. À cette occasion, elle devient la première chanteuse canadienne à disposer de sa propre émission de télévision, et ce, avant même Juliette qui ne débutera qu’en 1956. Mais surtout, à une époque où l’immense majorité des vedettes de la télévision sont blanches, elle est l’une des rares têtes d’affiche noires. Aux États‑Unis, les chaînes américaines ne proposent que rarement au public des émissions avec en vedette des artistes noirs, la première ayant été, en 1950, The Hazel Scott Show, le programme national à grand succès de Nat King Cole n’ayant débuté, quant à lui, qu’en 1956, soit un an après The Eleanor Show. Pour bien comprendre l’extraordinaire accomplissement que représente le succès national de cette émission, il faut se souvenir que ce n’est qu’en 1954 que la Cour suprême des États‑Unis prononce sa décision sur la non‑constitutionnalité de la ségrégation raciale dans les écoles publiques américaines.

Bien qu’au final, l’émission The Eleanor Show ne soit diffusée que sur une courte période, Eleanor Collins est, tout au long des années 1950 et 1960, l’invitée vedette de nombreuses émissions télévisées et radiodiffusées de la CBC, chantant du blues des standards de jazz, des negro‑spirituals et du gospel. En 1955, on l’entend à plusieurs reprises dans l’émission télévisée hebdomadaire de variétés Riding High et en une occasion dans Back O’ Town Blues. En 1956, elle est également au générique d’une autre émission de variétés de la CBC, The Jackie Rae Show, elle chante à l’occasion d’une émission exceptionnelle, Strange House,et se produit en public à la Pacific National Exhibition, un concert qui sera ultérieurement diffusé à la télévision.

Le succès croissant d’Eleanor Collins attire les promoteurs américains qui lui proposent de venir chanter aux États‑Unis; toutefois, elle décline ces offres, préférant rester au Canada, un pays où les différentes races sont mieux intégrées et qui avait constitué le premier choix de ses parents. Pour la suite de sa carrière, elle continue à privilégier différentes émissions télévisées sur CBC, des prestations en direct dans des clubs et d’autres spectacles dans la région de Vancouver en compagnie de musiciens de jazz comme Chris Gage, Lance Harrison Doug Parker etDave Robbins. En 1956, elle figure au générique d’un épisode de l’émission de télévision Pacific 13 et, en 1958, elle chante à l’occasion du premier festival international de Vancouver. En 1960, elle se produit en vedette dans l’émission de CBC Radio Vancouver Eleanor Sings the Blues, puis, en 1961, elle chante des negro‑spirituals à la radio de la CBC dans l’émission Were You There? ainsi que dans d’autres émissions et on peut également l’entendre dans Blues and The Ballad. En 1961, 1962 et 1964, elle est fréquemment invitée dans la très populaire émission de Juliette Sysak, Juliette. Au cours de ces années‑là, elle se produit également en compagnie du trio de Chris Gage dans l’émission Quintet,où elle interprète les mélodies de l’émission, de la musique folk et du blues.

Alors que les émissions de variétés musicales connaissent un véritable âge d’or, Eleanor Collins figure au générique de nombreuses autres émissions télévisées en tant que vedette invitée, notamment Call For Music en 1958, A Hatful of Music en 1960, Saturday Night Jamboree et Heritage en 1963, Come Listen Awhile en 1964, As Time Goes By en 1967, Moods of Man en 1968, Sounds ’67, ’68, et ’69, ainsi que The Mike Neun Show lors de la saison 1970‑1971. Parmi ses autres prestations notables de cette période, on peut citer ses rôles dans l’émission télévisée religieuse exceptionnelle de la CBC, Place of the Skull, en 1962, et dans Parade. De 1963 à 1964, on peut la voir régulièrement dans la série Network sur CTV.

Du 1er février au 28 mars 1964, elle anime, pour la deuxième fois, sa propre émission, Eleanor, qui s’inscrit dans la droite ligne de ses prestations de 1954 dans The Eleanor Show. Accompagnée par le trio de Chris Gage, elle y chante les mélodies de l’émission, des standards de la musique pop et des grands succès contemporains.

Fin de carrière

Au début des années 1970, dans un contexte où les émissions télévisées de variétés ont tendance à perdre de leur popularité, on entend moins souvent Eleanor Collins, quoi qu’elle ait continué à se produire occasionnellement au cours des décennies suivantes, notamment dans le cadre des célébrations de la fête du Canada sur la Colline du Parlement en 1975 ainsi que lors d’une émission télévisée exceptionnelle de 1977, Easter in Israel. Au cours de cette période, elle devient directrice musicale de l’Église d’unité de Vancouver.

Dans les années 1980, Eleanor Collins revient à Edmonton pour chanter au Jazz City International Jazz Festival. Elle se produit également avec l’orchestre de Tommy Banks dans l’émission Jazz Canada à la télévision de la CBC et est aussi invitée dans l’émission culinaire Celebrity Cooks. Durant cette décennie, on peut en outre l’entendre, en 1980, dans l’émission Jazzland de la radio de la CBC, à l’occasion d’un spectacle‑bénéfice au profit du Hot Jazz Club de Vancouver en 1988, et lors d’une entrevue qu’elle accorde dans le cadre de l’émission Then & Now de la télévision de la CBC, également en 1988.

Alors qu’elle est déjà âgée de plus de 70 ans, Eleanor Collins chante en compagnie du saxophoniste Fraser MacPherson au Richard’s on Richards de Vancouver et participe à un hommage à l’animateur de la CBC, Bob Smith, au Commodore Ballroom de Vancouver. Le documentaire vidéo de 1994 Hymn to Freedom: The History of Blacks in Canada propose un portrait de la famille Collins.

À plus de 80 ans, Eleanor Collins continue à se produire occasionnellement, chantant tous les ans au théâtre Orpheum de Vancouver à l’occasion des spectacles du jour du Souvenir et, de temps en temps, pour son église. En 2015, chante, presque centenaire, dans le cadre d’un spectacle de collecte de fonds au profit d’un programme de lutte contre le racisme à l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs.

Enregistrements

Eleanor Collins a refusé de nombreuses offres d’enregistrement pour des maisons de disques américaines. Les quelques enregistrements qu’elle a réalisés l’ont essentiellement été pour la CBC. En 1951, elle enregistre avec Ray Norris et, dans les années 1960, sur des albums diffusés par la CBC, avec Chris Gage et Dave Robbins. En 1962, elle réalise un enregistrement à Vancouver avec le quintette de Dave Robbins et le quintette de Fraser MacPherson pour la série Jazz From Canada. Elle participe également à l’album Meet the Girls aux côtés de Monique Leyrac, Neil Chotem et Chris Gage. Plusieurs décennies plus tard, en 2003, elle enregistre I’ll Never Smile Again de Ruth Lowe sur le CD She Bop! A Century of Jazz Compositions by Canadian Women.

Distinctions et héritage

Première femme et première artiste noire à animer sa propre émission télévisée au Canada, Eleanor Collins s’est bâti une solide réputation d’un océan à l’autre. Grâce à ses émissions télévisées révolutionnaires, elle a contribué à un essor des relations interraciales au pays et a ouvert la voie à une scène artistique et à des divertissements racialement plus diversifiés.

Eleanor Collins reçoit le premier de toute une série de prix en 1986, date à laquelle la Ville de Vancouver lui attribue son Centennial Distinguished Pioneer Award. En 1992, alors âgée de 73 ans, elle est intronisée au BC Entertainment Hall of Fame et se voit attribuer une étoile sur le Starwalk de Vancouver, une double reconnaissance de son statut de vedette légendaire du jazz canadien.

En 1998, Eleanor Collins est honorée par la Black Historical and Cultural Society à l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs. En 2005, elle est récompensée du Sam Payne Lifetime Achievement et reçoit, à l’occasion de son 90e anniversaire, un hommage dans le cadre de l’émission de CBC Hot Air Jazz Show. L'ouvrage They Desire a Better Country: The Order of Canada in 50 Stories dresse également son portrait. Les Black Canadian Awards, au Canada, et l’organisation américaine Black Women in Jazz, à l’étranger, lui attribuent également, respectivement en 2014 en 2015, un prix pour l’œuvre de toute une vie en marque de reconnaissance de sa carrière exceptionnelle. Les services qu’elle a rendus à la musique et son rôle exemplaire en matière de relations interraciales lui valent d’être nommée membre de l’Ordre du Canada en 2014.

Prix

  • Distinguished Centennial Pioneer Award, Ville de Vancouver (1986)
  • Intronisation au BC Entertainment Hall of Fame et étoile sur le Starwalk (1992)
  • Sam Payne Lifetime Achievement Award, ACTRA (2006)
  • Membre, Ordre du Canada (2014)
  • Lifetime Achievement Award, Black Canadian Awards (2014)
  • Lifetime Achievement Award, Black Women in Jazz (2015)
  • Award of Excellence, Black Cultural Research Society of Alberta