L’histoire du droit de vote des Canadiens noirs révèle une évolution en dents de scie. Réduites en esclavage de 1600 à 1834, les Noirs n’ont pas accès au vote durant cette période. Une fois émancipées, elles jouissent des mêmes droits, libertés et privilèges, y compris le droit de vote, que les sujets britanniques. La discrimination raciale qui règne à l’époque fait cependant souvent obstacle au droit de vote des Canadiens noirs. Les droits et les libertés des femmes noires sont encore plus restreints du fait de leur sexe.

Les communautés noires du Canada vivent différentes expériences en fonction du contexte où elles évoluent. Certaines de ces expériences liées au droit de vote sont relatées ci-après.

Historique

Durant la période où sévit l’asservissement des Africains au Canada, du début des années 1600 jusqu’à l’abolition de cette pratique le 1er août 1834, les Noirs sont considérés par la loi comme étant des biens meubles (biens personnels). En tant que telles, elles ne peuvent prétendre au statut de « personne » et ne jouissent donc pas des droits et des libertés dont bénéficient les citoyens à part entière. Les Noirs ne sont ainsi pas protégés par la loi et ne peuvent pas non plus participer au processus démocratique.

Les Noirs vivant au Canada finissent par acquérir certains droits et certaines libertés lorsque leur statut social évolue, passant de celui d’esclaves à celui de sujets britanniques avec l’abolition progressive de l’esclavage entre 1793 et 1834 (voir aussi Chloe Cooley et la loi visant à restreindre l’esclavage dans le Haut-Canada). En tant que sujets britanniques, ils héritent en théorie de l’ensemble des droits, libertés et privilèges associés à ce statut. La couleur de leur peau fait cependant que les Canadiens noirs restent à l’époque victimes de racisme et que leurs droits et leurs libertés civiles demeurent limités. Les droits et les libertés des femmes noires sont encore plus restreints du fait de leur sexe. La plupart des femmes n’obtiendront le droit de vote au niveau fédéral qu’en 1918, et au niveau provincial entre 1916 et 1940 (voir Droit de vote des femmes).

Les hommes noirs pouvaient voter s’ils étaient des sujets naturalisés et s’ils possédaient des biens imposables. Jusqu’en 1920, la plupart des colonies et des provinces exigent des électeurs admissibles qu’ils soient propriétaires ou qu’ils possèdent un capital imposable, une pratique qui exclut de fait les personnes pauvres, les travailleurs et de nombreuses minorités raciales.

La loi n’interdit pas aux Canadiens noirs d’exercer leur droit de vote, mais l’opinion publique de l’époque s’oppose à l’extension de ce droit aux Noirs et dans les faits, les conventions locales empêchent les Noirs de voter. Les préjugés et les discriminations dont font alors l’objet les Noirs les dissuadent en effet le plus souvent de pénétrer dans les bureaux de vote.

Conserver le droit de vote

Les résidents noirs sont attachés à leur droit de vote et prennent des mesures visant à protéger ce droit lorsqu’il est attaqué ou menacé. En 1848, plusieurs hommes noirs participent à l’élection des représentants de leur paroisse et de leur canton à Colchester, dans le Canada-Ouest(Ontario). Bien que les résidents noirs représentent alors le tiers de la population de la ville, les hommes blancs présents les empêchent physiquement d’accéder aux urnes. À Colchester, les Noirs font cependant appel à un juge local et celui-ci ordonne que leurs droits soient restaurés. Leur droit de vote est confirmé par le tribunal local et le président de la réunion des représentants du canton sera ensuite poursuivi en justice et condamné à payer une lourde amende.

Les Canadiens noirs expriment publiquement leur colère à la suite du dénigrement dont ont fait l’objet les électeurs noirs de Colchester. Dans un article publié dans Voice of the Fugitive, Samuel Ringgold Ward, abolitionniste noir et codirecteur de la rédaction du Provincial Freeman, rappelle que le droit de vote et le « plus sacré » de tous les droits. Selon lui, la privation du « droit de vote » des électeurs noirs par ces hommes blancs constitue une infraction beaucoup plus grave que si ces derniers avaient volé toutes les céréales et tout le bétail de ces mêmes électeurs.

Droit de vote comme voix politique

Même si le vote des Noirs ne représentait souvent qu’une petite fraction de l’électorat local, il s’avère être à l’époque un facteur décisif et bien utile lors d’un certain nombre d’élections. Les électeurs noirs sont donc courtisés par les politiciens et ils utilisent cet attrait pour forcer l’examen de questions importantes. En 1849, par exemple, Edwin Larwill, un politicien du Canada-Ouest, présente plusieurs résolutions anti-noires lors d’une réunion du conseil du District de l’Ouest, notamment une pétition adressée au gouvernement et réclamant l’instauration d’une taxe de vote (« cens ») pour les immigrants afro-américains. Edwin Larwill demande également au gouvernement provincial de remettre en question le droit de vote des Noirs. Plusieurs années plus tard, en 1857, Edwin Larwill perdra son siège à l’Assemblée législative au profit d’Archibald McKellar, en grande partie grâce au vote des Noirs qui ont voté stratégiquement pour Archibald McKellar, qui s’oppose à la discrimination anti-noire prônée par Edwin Larwill.

Les candidats libéraux et conservateurs rivalisent pour obtenir le vote des Noirs lors des élections de 1843 et de 1847 en Nouvelle-Écosse. Le chef des réformistes (libéraux), Joseph Howe, prononce par exemple plusieurs discours au sein des communautés noires de Preston et de Hammond Plains pour tenter d’obtenir leurs votes. Il promet ainsi d’améliorer les conditions difficiles dans lesquelles vivent les Néo-Écossais noirs à cause du racisme qu’ils subissent et de la rude vie qu’ils doivent mener dans le contexte de la colonisation. Joseph Howe promet également de s’occuper de la question du refus du gouvernement de concéder des terres aux loyalistes noirs (voir aussi Loyalistes), un refus qui inquiète la communauté noire.

Lorsque Albert Jackson devient le premier facteur noir à Toronto, en mai 1882, ses collègues blancs refusent de le former à son emploi et de travailler à ses côtés. La communauté noire de Toronto organise alors des réunions pour décider d’un plan d’action et envoie des lettres aux directeurs de la rédaction de plusieurs journaux. James David Edgar, qui brigue l’investiture libérale pour les élections fédérales, apporte son soutien à Albert Jackson dans le but d’obtenir le vote des membres de la communauté noire. Pendant ce temps, plusieurs citoyens noirs approchent le premier ministre conservateur sir John A. Macdonald, qui est en campagne à Toronto. Ils lui demandent de faire en sorte qu’Albert Jackson puisse suivre une formation et soit réinstallé à son poste. Le patron d’Albert Jackson, Thomas Charles Patterson, maître de poste de Toronto, est un ami proche du premier ministre. Macdonald le persuade de satisfaire aux demandes de la communauté noire et de former Albert Jackson. Albert Jackson recevra finalement son itinéraire de distribution du courrier un mois après son embauche.

Représentant élu

Les Noirs se battent pour renforcer leur droit à participer au processus électoral. Ils participent également à ce processus en se présentant aux élections. En 1859, Abraham Shadd devient le premier homme noir du Canada à être élu au sein d’un gouvernement municipal en remportant un siège au sein du conseil de Raleigh, un canton du comté de Kent, dans le Canada-Ouest. Sur la côte ouest, à Victoria, en Colombie-Britannique, Mifflin Wistar Gibbs est élu conseiller municipal en 1866. William Peyton Hubbard sera le premier et le seul maire (par intérim) noir de toute l’histoire de Toronto. Il occupe ce poste tout en étant conseiller municipal de 1894 à 1914. En 1963, Leonard Braithwaite devient le premier Canadien noir à être élu député provincial, et en 1968, Lincoln Alexander devient le premier député fédéral noir.

Femmes noires

Comme toutes les autres femmes pouvant exercer leur droit de vote au milieu du XIXe siècle, les femmes d’ascendance africaine peuvent voter à condition qu’elles satisfassent aux critères d’admissibilité au scrutin : elles doivent avoir le statut de citoyennes et être propriétaires d’un bien imposable. Les femmes mariées ou célibataires du Canada-Ouest (Ontario) peuvent voter lors de l’élection des conseillers scolaires à partir de 1850, et toutes les femmes obtiennent le droit de vote aux élections municipales dans la plupart des régions du pays à partir de 1900. Louisa Ann Johnson, tante de l’avocat et militant noir James Robinson Johnston à Halifax, en Nouvelle-Écosse, participe au vote lors des élections municipales de cette ville en 1895 et 1897. Les restrictions imposées aux femmes pour les élections provinciales et fédérales s’appliquent néanmoins également aux femmes noires.

Les femmes noires participent au mouvement pour le droit de vote des femmes et au combat pour une complète inclusion dans la vie politique, y compris le droit de se présenter à des élections. Au milieu du XIXe siècle, Mary Ann Shadd Cary se sert de son journal, The Provincial Freeman, comme plateforme transnationale lui permettant de débattre des droits des femmes, y compris du droit de vote. Mary Shadd informe ses lectrices des réunions portant sur le droit de vote organisées au Canada et aux États-Unis. Le combat pour l’abolition de l’esclavage en Amérique et l’octroi de tous les droits civiques aux anciens esclaves concerne aussi le droit de vote. Quelques femmes d’ascendance africaine combattent à l’époque pour que ce droit leur soit aussi accordé (voir Harriet Tubman).

Au plus fort du mouvement pour le droit de vote des femmes – c’est-à-dire au début du XXe siècle –, Louisa Johnson participe activement aux agitations en faveur du droit de vote des femmes. Comme c’est le cas pour les Canadiennes d’origine européenne, le niveau d’engagement des femmes noires dans le mouvement en faveur du droit de vote reflète leur niveau socio-économique. Les femmes noires qui participent à de tels efforts de mobilisation vivent en général dans des centres urbains et possèdent plus souvent une éducation et des ressources financières suffisantes.

La Loi des élections en temps de guerre de 1917 accorde le droit de vote aux élections fédérales aux femmes appartenant à la famille d’un soldat (armée de terre ou marine, actif ou à la retraite). Cette Loi étend le droit de vote aux femmes noires ayant un lien familial avec un soldat noir; or approximativement 1 400 hommes noirs ont pu s’engager sous les drapeaux, dont 600 ont servi dans le 2e Bataillon de construction ségrégué.

Avec le temps, les femmes noires participent de plus en plus au processus politique et de nombreuses organisations communautaires dirigées par des femmes noires ajoutent la responsabilité des électeurs à leur mandat. Lors d’une réunion tenue en 1924 par la Women’s Home and Foreign Mission Society des églises baptistes de Windsor, en Ontario, le groupe fait valoir qu’« en tant que chrétiennes, nous utiliserons notre influence, lors des prochaines élections, pour assurer le maintien de la Ontario Temperance Act [loi antialcoolique de l'Ontario]». (Voir aussi Mouvement pour la tempérance.)

Représentante élue

La première femme noire à être élue à un siège provincial est Rosemary Brown, qui devient députée provinciale de la Colombie-Britannique en 1972, représentant le Nouveau Parti démocratique de cette province. En 1984, Daurene Lewis, descendante de la loyaliste noire Rose Fortune, est élue maire d’Annapolis Royal, en Nouvelle-Écosse, devenant ainsi la première femme noire à occuper un poste de maire en Amérique du Nord. La même année, Anne Cools est nommée au Sénat, et devient quant à elle la première personne noire siégeant dans cette chambre.

Publications et groupes communautaires

Les communautés regroupant les Canadiens noirs utilisent plusieurs véhicules pour encourager l’engagement politique. Les publications historiquement détenues par des Noirs, telles que Voice of the Fugitive et Provincial Freeman, s’efforcent d’informer leurs lecteurs sur les problèmes urgents qui affectent les communautés et de les persuader de faire entendre leur voix en votant. Cet effort se prolonge tout au long du XXe siècle avec des journaux tels que Dawn of Tomorrow, Contrast et Share. La British American Association of Coloured Brothers, fondée en 1935 à Windsor, en Ontario, utilisera parfois aux mêmes fins le magazine Progress, publié une fois par an et distribué lors des célébrations du jour de l’émancipation (voir Loi de l’abolition de l’esclavage de 1833) à Windsor, en Ontario. Des groupes communautaires tels que la Central Citizens’ Association in Windsor ont de leur côté organisé des réunions et des débats avec les candidats politiques.

Importance

Le droit de vote et le droit de participer au processus politique représentaient des enjeux importants pour les membres de la communauté noire du Canada. Après avoir vécu l’esclavage et malgré la discrimination raciale dont ils ont fait l’objet, les Canadiens noirs ont perçu le vote comme un moyen d’affirmer leur statut de sujet britannique puis de citoyens canadiens. La sphère politique a offert un espace dans lequel ils ont pu articuler leurs préoccupations, demander réparation, améliorer leur condition, et solidifier le cadre légal qui protège leurs droits et leur liberté.