Entre 1939 et 1945, lors de la guerre contre les nazis et les autres puissances de l’Axe, environ 1 080 000 Canadiens et Canadiennes ont servi sous les drapeaux. Et comme l’armée de métier d’avant-guerre était embryonnaire, l’immense majorité de ceux et celles qui ont fait le service dans ce conflit étaient en fait des civils. Environ 44 000 de ces engagé(e)s ont péri et 55 000 ont été blessés. Les Forces canadiennes ont payé le prix fort sur mer, dans les airs et sur les nombreux théâtres d’opérations terrestres, de Hong Kong à l’Italie, en passant par l’Europe de l’Ouest et l’Europe du Nord. À la fin de la guerre en Europe, en mai 1945, et dans le Pacifique, en août 1945, plus d’un million de combattants se sont préparés assez subitement à rentrer au bercail. Une question cruciale a pris alors corps au Canada : quelle est notre dette envers les anciens combattants?

Préparation au retour

En 1945, le Canada s’extirpe de l’aventure de la guerre en claudiquant mais aussi en se sentant investi d’une nouvelle dimension de fierté nationale ainsi que d’une conscience renouvelée de sa destinée. Six ans plus tôt, le pays était encore lourdement contraint par les effets paralysants de la Crise économique et il se faisait une idée encore très lacunaire de sa place sur la scène mondiale. Mais il émerge maintenant avec une confiance affermie en sa capacité de contribuer constructivement à la communauté des nations d’après-guerre. La plus grande partie de l’Europe est en ruine, tandis que le Canada reste étroitement associé à la prospérité économique des États-Unis. Ottawa a parfaitement les moyens de traiter ses anciens combattants avec toute la compassion requise.

Le gouvernement libéral du premier ministre William Lyon Mackenzie King, qui est au pouvoir depuis 1935, a amplement été critiqué, voire dénigré par les troupes. C’est que King lui-même s’est avéré un chef d’État passable pendant la guerre, mais sans plus. Il n’est pas spécialement inspirant. Temporisateur, pusillanime, il se traîne habituellement les pieds pour arrêter ses politiques et il manque nettement de leadership, surtout quand on le compare au premier ministre britannique Winston Churchill ou au président américain Franklin Roosevelt. King n’a eu en fait aucune influence réelle sur le déploiement des troupes canadiennes outre-mer. Par contre, il dirige un Cabinet plutôt compétent où figurent des ministres expérimentés qui supervisent très correctement la portion domestique de l’effort de guerre national. En 1944, le gouvernement King a donc amorcé une planification sérieuse du retour des anciens combattants par la création de programmes visant à soutenir leur réintégration dans la société d’après-guerre. Il s’agit de mettre en place une sorte de dividende de paix, après ces longues et coûteuses années de conflit.

Démobilisation

Les citoyens-soldats qui ont combattu outre-mer sont graduellement ramenés au Canada au cours de l’année 1945 et au début de l’année 1946. Avant de faire la traversée du retour, des dizaines de milliers d’entre eux passent plusieurs mois aux Pays-Bas, parmi les citoyens néerlandais qu’ils ont libérés. Les Canadiens, toniques, en santé et en moyens, développent de solides amitiés en plusieurs points de ce pays. Les idées voulant que la guerre ait été inévitable et qu’il a été méritoire de la mener sont alors amplement confirmées par l’attitude reconnaissante des Néerlandais, qui reçoivent les Canadiens à bras ouverts.

Les soldats canadiens rentrent au bercail en héros et sont acclamés dans des célébrations somptuaires, tant dans les grands centres urbains que dans les petites municipalités et ce, partout au pays. Environ 48 000 d’entre eux se sont mariés en Europe au cours des six années de guerre et 41 251 épouses – qu’on a appelé les épouses de guerre – viennent au Canada pendant et après le conflit. Environ 94 % de ces épouses sont d’origine britannique, mais il y a aussi des Françaises, des Belges et des Néerlandaises. Ces hommes et ces femmes ramènent avec eux environ 20 000 enfants. Ces toutes nouvelles familles s’ajoutent aux centaines de milliers d’autres Canadiens et Canadiennes qui fondent aussi un foyer au cours de ce qui va devenir le baby-boom.

Le gouvernement King aspire à récompenser les Canadiens pour leurs états de service tout en relançant l’économie. La loi sur les allocations familiales, connue comme étant une sorte de bonus par tête d’enfant, est mise en place en 1945. On distribue alors six dollars par enfant à toutes les familles canadiennes. Cette couverture sociale, ajoutée à la prime de démobilisation remise aux anciens combattants pour leurs années de service (cette dernière totalise 488 $ en moyenne), représente un bon avoir de départ pour se procurer des biens domestiques, une voiture, ou même une résidence. Ces paiements gouvernementaux jouent un rôle crucial dans l’économie canadienne en stimulant le passage de l’activité industrielle de guerre à la production de biens domestiques. Lors de l’élection fédérale de juin 1945, les Canadiens reportent une fois de plus les libéraux de Mackenzie King au pouvoir.

Charte des anciens combattants

Le gouvernement King met alors en place des législations favorables au personnel militaire de retour du front en vertu de ce qui est connu sous le nom de Charte des anciens combattants. La nation reconnaissante s’efforce ainsi de payer sa dette envers les anciens combattants. L’ensemble des mesures législatives constituant cette Charte des anciens combattants fait partie des séries de lois les plus importantes et les plus progressistes de toute l’histoire canadienne. À l’instar du American GI Bill, la Charte des anciens combattants offre à ceux-ci des formations professionnelles, des subventions foncières à l’agriculture et des prêts à l’initiative entrepreneuriale. La fonction publique fédérale reçoit la consigne de prioriser l’embauche d’anciens combattants et des milliers d’entre eux y trouvent un emploi.

La Charte des anciens combattants favorise aussi l’accès à une formation universitaire aux hommes et aux femmes ayant fait la guerre. Avant le conflit, les frais de scolarité élevés font que l’université est inaccessible à la quasi-totalité des Canadiens. En février 1947, environ 35 000 anciens combattants ont la chance de s’inscrire à l’université. Plusieurs d’entre eux ressentent une certaine anxiété à l’idée de se retrouver sur les bancs des facultés en compagnie de compatriotes plus jeunes qu’eux et qui n’ont pas vu le feu. Mais la majorité des anciens combattants étudiants d’université sont enthousiastes et adéquatement concentrés sur leurs études. Ces hommes et ces femmes quittent l’université formés et prêts à contribuer à l’édification du Canada.

Reprendre sa place et cicatriser la blessure

À leur retour au Canada, les anciens combattants aspirent à reprendre contact avec leurs proches et à retrouver leur existence antérieure. Certains d’entre eux retournent à leur emploi d’avant-guerre, qu’on avait parfois maintenu disponible pour eux. Ils reprennent leur place, plus expérimentés, plus sages, et plusieurs d’entre eux mènent une existence prospère. Certains, par contre, ont vécu une période d’ajustement plus difficile. Les années s’écoulaient et il était parfois ardu pour un ancien baroudeur endurci de retourner garnir des étagères d’épicerie ou vendre du prêt-à-porter. Bon nombre d’anciens combattants ont peiné à reprendre leur place dans la société.

L’intégration a été cependant passablement plus difficile pour les milliers d’anciens combattants revenus au bercail avec une séquelle, physique ou psychologique. Des 54 000 blessés de guerre canadiens, plus de 29 000 ont souffert de blessures débilitantes graves nécessitant des soins médicaux de longue durée. Le Ministère des anciens combattants, créé en 1944, a ouvert des hôpitaux et des centres de soins partout au pays. Certains des blessés les plus graves, notamment les amputés, ont eu accès à des prothèses. D’autres, notamment les aviateurs et les tankistes, avaient parfois subi d’épouvantables brûlures. Ils ont dû souvent faire l’objet de traitements cutanés intensifs sur de nombreuses années avant de pouvoir retrouver un tonus corporel à peu près normal. Malgré des blessures parfois horribles, des milliers d’anciens combattants sont retournés au travail. Ils ont pu retrouver la voie du labeur et de la réussite, malgré le fait qu’il leur manquait parfois un membre ou qu’ils souffraient en permanence de douleurs chroniques.

Si l’on rapporte de nombreuses anecdotes heureuses, il faut aussi signaler que certains anciens combattants ne se sont jamais remis de la guerre. Affligés de blessures de guerre trop terribles, ils ont été confinés à un lit d’hôpital pour le reste de leurs jours. D’autres ont aussi souffert de graves troubles psychologiques. Certains hommes épuisés par les combats, la mauvaise nourriture, le manque de sommeil, les blessures constantes et le stress prolongé ont fini par tout simplement crouler sous la pression. Les séquelles mentales des militaires ont été en fait reconnues et traitées dès la Grande Guerre. On parlait alors de l’obusite. Durant la Deuxième Guerre mondiale, on parle de stress au combat (aujourd’hui on parle de trouble de stress post-traumatique). La majorité de ceux qui ont été atteints de tels traumatismes ont récupéré tout simplement par le repos, mais certains en ont eu pour des années. Il y a aussi eu la culpabilisation du survivant, qui a affecté douloureusement la qualité de vie de certains des hommes et des femmes ayant perdu des amis ou des compagnons d’armes. Des dizaines de milliers d’anciens combattants n’ont jamais été traités pour ces troubles. Un peu sur le tas, certains d’entre eux ont misé sur les amitiés pour s’en remettre. Mais, moins heureusement, d’autres ont opté plutôt pour la dive bouteille. Il n’y a pas de statistiques disponibles au sujet des anciens combattants ayant basculé dans l’alcoolisme mais un certain nombre de preuves circonstancielles et d’anecdotes permettent de croire que le phénomène a été assez fréquent. Finalement, une petite minorité d’anciens combattants n’est tout simplement pas arrivée à faire face et a opté pour le suicide.

Inégalités

Les anciens combattants n’ont pas tous été encadrés de façon équitable. Les 4 300 Canadiens d’origine autochtone qui ont servi sous les drapeaux pendant la Deuxième Guerre mondiale avaient été tout naturellement traités comme des égaux par leurs compagnons d’armes, lors du conflit en Europe. Mais quand ces anciens combattants sont rentrés dans le sein de la nation qu’ils avaient défendue au péril de leur vie, ils sont aussitôt redevenus des citoyens de seconde zone, assistés et privés du droit de vote. Le racisme perpétuel a continué de ravauder leur existence. La plupart d’entre eux, surtout ceux qui vivaient sur des réserves éloignées, ne sont alors tout simplement pas mis au courant des droits et bénéfices auxquels ils ont accès en vertu de la Charte des anciens combattants. Il y a aussi des cas connus d’agents des Affaires indiennes – qui travaillent pour le gouvernement fédéral et administrent ces programmes dans les réserves – dont le rôle consiste à ouvertement dissuader les anciens combattants autochtones de se prévaloir des dispositions auxquelles ils ont pourtant droit.

Les engagés de la marine marchande ont mené une longue lutte pour faire valoir leurs droits d’anciens combattants. On parle ici de civils ayant servi comme marins sur les pétroliers et les cargos réquisitionnés. Confrontés au danger permanent des Unterseeboote (U-boots) allemands, ils ont approvisionné la Grande-Bretagne en nourriture et en matériel militaire. La presse et le gouvernement avaient qualifié, avec un ostensible enthousiasme, la marine marchande de « quatrième bras armé » de l’effort de guerre. (Sur les quelque 12 000 marins de la marine marchande qui ont pris part au conflit, 1 600 sont disparus en mer). Et pourtant, après la guerre, le gouvernement, sous la pression d’organisations d’anciens combattants comme la Légion royale canadienne, n’a pas permis aux marins civils de la marine marchande de se prévaloir des avantages accordés au personnel militaire. C’est seulement dans les années 1980 que les marins ont pu s’organiser en différents regroupements et formellement revendiquer leurs droits d’anciens combattants auprès du gouvernement. Avec l’appui du Sénat et même, finalement, de la Légion royale elle-même, les marins de la marine marchande se sont vu concéder certains avantages et bénéfices, dans les années 1990. Ils n’ont obtenu le plein statut officiel d’anciens combattants qu’en l’an 2000.

Influence des anciens combattants

Le million d’anciens combattants de la Deuxième Guerre mondiale a eu un impact politique réel dans les années d’après-guerre, quoiqu’il n’ait jamais formé une force électorale homogène. À la fin des années 1960, la Légion royale compte environ 300 000 membres, en incluant les anciens combattants de la Première Guerre mondiale, de la Deuxième Guerre mondiale et de la Guerre de Corée. Un certain nombre d’anciens combattants de la Deuxième Guerre mondiale sont devenus députés fédéraux et ministres, dans des gouvernements libéraux et conservateurs. D’autres ont été des chefs d’entreprises et ont œuvré dans une multitude de secteurs d’activités et d’occupations distincts. Aucun d’entre eux n’est cependant devenu premier ministre du Canada. Ceci dit, les anciens combattants ont eu un impact significatif sur toute la vie sociale du Canada d’après-guerre.

Quand les anciens combattants ont pris leur retraite, au fil des années 1980, ils se sont intéressés de plus en plus à une reformulation du souvenir historique de la guerre. À ce moment-là, la guerre était une réalité déjà largement oubliée par les Canadiens et on n’y faisait plus référence que pour ruminer le défaitisme ou cultiver la controverse. On parlait donc désormais surtout des batailles de Dieppe ou de Hong Kong, de l’internement des Canadiens d'origine japonaise ou encore des acrimonieux débats d’époque au sujet de la conscription. En 1992, un documentaire en trois volets de l’Office national du film intitulé La bravoure et le mépris remettait ouvertement en question l’effort de guerre canadien. On y décrivait un certain nombre de cuisantes défaites militaires et on y faisait valoir que le pilonnage de l’Allemagne à la fin de la guerre avait été un acte immoral. Les anciens combattants furent outragés. Plusieurs d’entre eux se sont regroupés et ont réclamé le droit d’avoir une plus grande influence sur la manière dont la guerre est présentée au public par les cinéastes, les conservateurs de musée et les historiens.

En 1994 et 1995, lors des commémorations du 50e anniversaire de la fin de la guerre, des milliers d’anciens combattants sont retournés dans les pays qu’ils ont libérés. Ils y ont été acclamés en héros. La population canadienne a alors pris connaissance de ces commémorations à la télévision et a été passablement surprise de constater que ces anciens combattants dont elle n’avait eu cure pendant des décennies suscitaient de tels débordements d’enthousiasme partout à travers le monde. Cet événement a suscité un respect renouvelé envers les anciens combattants. Les Canadiens se sont remis à commémorer plus assidûment le jour du Souvenir et on a vu apparaître de nouveaux documentaires, des ouvrages historiques et divers objets culturels en rapport avec la guerre. Puis, les anciens combattants de la Deuxième Guerre mondiale se sont mis à disparaître en grand nombre dans les années 1990 et dans les premières décennies du XXIe siècle. Malgré cela, le gouvernement et la population du Canada continuent de les honorer intensément, se souvenant avec reconnaissance de leurs sacrifices et du rôle déterminant qu’ils ont joué dans la configuration du Canada d’après-guerre.