Viola Irene Desmond (née Davis), femme d’affaires, défenseure des droits civils (née le 6 juillet 1914 à Halifax, en Nouvelle-Écosse, et décédée le 7 février 1965 à New York). Entrepreneure, Viola Desmond s'est forgé une carrière d'esthéticienne et a servi de mentor aux jeunes femmes noires de Nouvelle-Écosse par l’entremise de la Desmond School of Beauty Culture. Toutefois, c’est pour son courage face à un acte de discrimination raciale qu’elle deviendra source d’inspiration pour les générations suivantes de Noirs en Nouvelle-Écosse et partout au Canada. En décembre 2016, on a annoncé que Viola Desmond sera la première Canadienne à figurer sur un billet de banque canadien, soit le billet de dix dollars faisant partie d’une série de billets dont l’émission est prévue pour 2018.

Premières années et vie familiale

Élevée au sein d’une grande famille, Viola Desmond a dix frères et sœurs. Ses parents sont tenus en haute estime par la communauté noire d’Halifax. Son père, James Albert Davis, est issu d'une famille de la classe moyenne et travaille d'abord dans la manutention avant de devenir barbier. La mère de Viola, Gwendolin Irene Davis (née Johnson), est la fille d'un couple interracial originaire de New Haven, au Connecticut; son père, un Blanc, est ministre du culte. Bien que la diversité raciale ne soit pas rare au début du XXe siècle à Halifax, les mariages interraciaux demeurent peu communs. Ses parents sont néanmoins acceptés dans la communauté noire et deviennent des membres actifs et importants de diverses organisations communautaires.

Inspirée par le dur labeur de ses parents et leur participation dans les affaires de la communauté, Desmond souhaite réussir comme femme d’affaires indépendante. Après avoir brièvement enseigné dans deux écoles réservées aux Noirs, elle entreprend un programme d’études à l’école Field Beauty Culture à Montréal, l'une des rares écoles de ce type à accepter des étudiants noirs à l’époque. Elle poursuit sa formation à Atlantic City et à New York, puis ouvre le Vi's Studio of Beauty Culture à Halifax pour répondre aux besoins de la communauté noire.

Entrepreneure et dirigeante communautaire

Au début du XXe siècle, avec l’avènement des nouvelles coiffures et la demande de produits spéciaux pour les entretenir, outre l’accent mis sur la mode et l'apparence, les salons de beauté offrent aux femmes une occasion de se lancer en affaires. Les Noires y couvrent tout particulièrement une occasion autrement hors de leur portée. Les salons de beauté deviennent un centre de relations sociales pour la communauté noire, permettant à leurs propriétaires d’atteindre un statut élevé et d'exercer un certain pouvoir.

Viola Desmond connaît un succès rapide. Elle ouvre une école de beauté, la Desmond School of Beauty Culture, pour former des esthéticiennes. Elle élargit son entreprise à toute la province et crée une gamme de produits de beauté vendue dans les boutiques de ses diplômées. Consciente de ses obligations envers la communauté, Desmond offre une formation qui donnera de meilleures perspectives d’emploi aux jeunes femmes noires. L'école voit le nombre de ses inscriptions grimper rapidement et accepte des étudiantes du Nouveau-Brunswick et du Québec. L'école produit au moins 15 diplômées chaque année.

Ben que le racisme ne soit pas officiellement enraciné au sein de la société canadienne, la communauté noire au Canada, et celle de la Nouvelle-Écosse en particulier, sait bien qu'un code non écrit limite la vie de ses membres, des limites parfois difficiles à prévoir. D’une certaine façon, le statut « non officiel » du racisme au Canada le rend plus difficile à traiter. (Voir aussi Préjugés et discrimination.)

Cinéma Roseland

Le soir du 8 novembre 1946, Viola Desmond, en route vers une réunion d’affaires à Sydney, en Nouvelle-Écosse, fait une visite imprévue dans la petite communauté de New Glasgow lorsque sa voiture tombe en panne. Quand elle apprend que les réparations prendront plusieurs heures, elle loue une chambre d’hôtel et décide d’aller voir un film pour passer le temps. Au cinéma Roseland, Desmond demande une place au parterre. La caissière lui remet plutôt un billet pour le balcon, réservé aux clients qui ne sont pas de race blanche. Viola se rend au parterre où l'ouvreur lui dit qu’elle doit aller s'asseoir au balcon. Croyant à une erreur, Viola retourne voir la caissière et lui demande d’échanger son billet pour une place au parterre. La caissière refuse : « Désolée, je n’ai pas l’autorisation de vendre des billets pour le parterre à des gens comme vous. » Viola réalise qu'elle fait référence à la couleur de sa peau et décide de s'asseoir malgré tout au parterre.

Desmond est intercepté par le gérant, Henry MacNeil, qui lui apprend que le théâtre a le droit de « refuser l’entrée à toute personne indésirable ». Viola Desmond lui fait remarquer qu’on ne lui a pas refusé l’entrée et qu’elle a bel et bien acheté le billet qu’elle tient dans sa main. Elle ajoute qu’elle a tenté d’échanger son billet pour une place au parterre et qu’elle était prête à payer la différence, mais qu’on le lui a refusé. Lorsqu’il voit qu'elle ne quittera pas son siège, le gérant appelle un agent de police. Desmond est blessée à la hanche et au genou lorsqu’elle est traînée hors du théâtre et emmenée en prison. Elmo Langille, le chef de police et MacNeil l'y attendent. Ils reviennent une heure plus tard avec un mandat d’arrestation contre elle. Viola Desmond est incarcérée pendant la nuit. Sous le choc, apeurée, elle garde son sang-froid et expliquera plus tard qu’elle est restée assise toute droite pendant toute la nuit.

Procès

Au matin, Viola Desmond comparaît en cour et est accusée d’avoir tenté de frauder le gouvernement provincial compte tenu de son présumé refus de payer la taxe d’amusement d’un sou (c.-à-d. la différence de taxe entre les billets du balcon et ceux du parterre). Même si au cinéma, elle s'était dite prête à payer la différence entre les deux billets, offre refusée, le juge lui impose une amende de 26 $, dont six sont remis au gérant du cinéma Roseland désigné dans le cadre des procédures judiciaires comme procureur. Au procès, on néglige d'informer Viola Desmond de son droit à un avocat, elle est donc seule devant ses juges. Le magistrat Roderick MacKay est le seul représentant juridique présent; il n’y a pas d’avocat de la couronne.

La question de race n’est soulevée à aucun moment au cours du procès. Il est pourtant évident que la véritable infraction de Viola Desmond a été de violer la règle implicite selon laquelle le balcon est réservé aux Noirs et le parterre aux Blancs. Lorsque le Toronto Daily Star l’interroge sur l’incident, MacNeil maintient qu'aucune règle officielle interdit aux Noirs de s’asseoir au parterre, mais qu'il s'agit plutôt d'une « habitude » qu'ont ces derniers de s’asseoir ensemble au balcon. Toutefois, chacun sait, dans la communauté noire de New Glasgow, qu'au cinéma Roseland l'allocation des places est ségrégée selon la race.

Le mari de Desmond, Jack, a grandi à New Glasgow et n’est donc pas surpris lorsque Viola lui raconte l’incident du Roseland. Comme plusieurs Noirs de Nouvelle-Écosse qui ont connu depuis leur enfance l’attitude raciste prévalente dans la province, il lui conseille d’oublier l’affaire. Parles-en à Dieu dans tes prières, lui suggère-t-il. D’autres au sein de la communauté sont moins portés à se taire. La Nova Scotia Association for the Advancement of Coloured People (NSAACP) recueille des fonds pour lutter contre l’accusation. Carrie Best, fondatrice du quotidien The Clarion, le deuxième journal provincial dirigé par son propriétaire noire, s’intéresse tout particulièrement à la situation de Viola Desmond. Mme Best a connu une expérience semblable au Roseland cinq ans plus tôt et avait en vain déposé une poursuite au civil contre le gérant du cinéma. The Clarion suit de près l’histoire de Desmond et en parle souvent en première page.

Sur les conseils du médecin qui examine les blessures subies pendant son arrestation, Viola Desmondcommunique avec un avocat pour tenter de renverser l’accusation. La juriste et historienne Constance Backhouse explique qu’à l’époque, la nature juridique de la discrimination raciale n’est pas réglée au Canada. Si les décisions varient d’un cas à l’autre, deux principes contradictoires restent en cause : la liberté des commerces et le droit individuel d’être protégé contre la discrimination fondée sur la race, la croyance ou la couleur. Aucun principe ne l’emporte sur l’autre. En outre, aucun tribunal de la province n’a encore rendu de décision concernant l’illégalité de la discrimination raciale dans les hôtels, les théâtres ou les cinémas, et les restaurants.

En raison de l’ambiguïté entourant la situation, Frederick Bissett, l’avocat blanc de Viola Desmond, décide de ne pas prendre en considération la violation des droits de sa cliente, y compris ses droits civils, comme le droit à un procès équitable avec représentation juridique compétente (voir aussi Libertés civiles). L'avocat demande plutôt au tribunal d’accorder un bref identifiant sa cliente comme demanderesse d’une action civile nommant intimés à la fois MacNeil et la Roseland Theatre Co. Ltd. Il souhaite ainsi établir que MacNeil a agi illicitement en expulsant Desmond de force, ce qui lui donnerait droit à une compensation pour voie de fait, poursuite malveillante et séquestration.

L’action civile ne se rend jamais en cour et Bissett présente une demande devant la Cour suprême pour écarter la condamnation criminelle. Le juge de la Cour suprême de Nouvelle-Écosse, Maynard Brown Archibald, étudie le cas et, le 20 janvier 1947, rejette la demande de Viola Desmond, arguant que la décision du premier magistrat aurait dû être portée en appel à la cour du comté. Puisque le délai de dix jours pour interjeter appel de l’accusation originale est passé, l’accusation demeure.

Après la décision de la Cour suprême, les poursuites cessent. Bissett ne facture pas sa cliente, ce qui permet à la NSAACP de verser les fonds amassés pour payer ses honoraires à la lutte contre la ségrégation en Nouvelle-Écosse. Le changement est lent et il est difficile de dire si l’incident du Roseland a des répercussions directes sur la quête pour l’égalité raciale dans la province. Néanmoins, sa bataille contre le statu quo et l'important soutien qu'elle a reçu, particulièrement de la part du journal The Clarion et de la NSAACP, témoignent de la mobilisation des Noirs de Nouvelle-Écosse pour le changement. Ils ne sont plus disposés à être considérés comme des citoyens de seconde classe. En 1954, la ségrégation prend officiellement fin en Nouvelle-Écosse, en grande partie grâce à la détermination et au courage de Viola Desmond et d’autres qui comme elle se sont battus pour être traités comme tout autre être humain.

Il est difficile de dire ce qu'à pensé Viola Desmond de son courageux combat et de ce qui a suivi. Au bout du compte, et peut-être en raison de son expérience du système judiciaire de Nouvelle-Écosse, son mariage s’écroule. Elle abandonne son entreprise et déménage à Montréal. Elle meurt le 7 février 1965 à New York.

Héritage

Des décennies plus tard, l’histoire de Viola Desmond revient dans l'œil du public, en grande partie grâce aux efforts de sa sœur, Wanda Robson. En 2003, cette dernière, alors âgée de 73 ans, s’inscrit à un cours sur les relations raciales en Amérique du Nord au Collège universitaire du Cap-Breton (aujourd'hui Université du Cap-Breton) donné par Graham Reynolds. Pendant le cours, le professeur mentionne l’expérience de Viola Desmond au cinéma Roseland, ce qui encourage Wanda à prendre la parole. Par l’entremise de Reynolds, elle déploie tous ses efforts pour raconter l’histoire de sa sœur et publie un livre concernant l’incident dont Viola a été victime, Sister to Courage (2010).

Le 15 avril 2010, Viola Desmond reçoit un pardon absolu du lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse, Mayann Francis, au cours d’une cérémonie à Halifax. Le pardon, accompagné d’une déclaration et d’excuses publiques de la part du premier ministre Darrell Dexter, reconnaissent que l’accusation portée contre Desmond est une erreur judiciaire et qu’elle n’aurait jamais dû être portée. À la cérémonie officielle, le ministre des Affaires afro-néo-écossaises et du Développement économique et rural, Percy Paris, affirme que, « avec ce pardon, nous reconnaissons les erreurs du passé […] et réaffirmons que la discrimination et la haine ne seront pas tolérées dans la province ».

En 2010, la chaire de recherche en justice sociale Viola Desmond est établie à l’Université du Cap-Breton et en 2012, Postes Canada lance un timbre-poste à son image. Une Minute du patrimoine racontant l’histoire de Viola Desmond est publiée en février 2016, lors du Mois de l’histoire des Noirs.

Le 8 mars 2016, à l’occasion de la Journée internationale de la femme, la Banque du Canada lance une consultation publique afin de choisir la première Canadienne à paraître sur un billet de banque canadien. Le 8 décembre 2016, on annonce que Viola Desmond figurera sur le billet de dix dollars faisant partie d’une série de billets dont l’émission est prévue pour 2018 (voir Les femmes sur les billets de banque canadiens).

En 2017, Viola Desmond est intronisée à l'Allée des célébrités canadiennes dans la catégorie Philanthropie et sciences humaines.