L'une des caractéristiques les plus intéressantes des frontières est le fait qu'après avoir souvent représenté à leur établissement une séparation arbitraire et artificielle, elles finissent au fil du temps par déterminer des distinctions sociales, économiques et politiques bien réelles.

Alors, comment les frontières qui feront de certains Canadiens de l'Ouest des Albertains et d'autres, des Saskatchewanais (ou des Manitobains) ont-elles été dessinées? Et si les décisions politiques avaient été différentes, qu'est-ce que cela aurait changé pour l'histoire de l'Ouest du Canada?

En 1904, la plupart des politiciens pensent que les régions les plus peuplées des Terrtoires du Nord-Ouest doivent obtenir le statut de province. Les partis libéral et conservateur s'entendent donc sur la nécessité du changement, mais pas sur les détails de celui-ci, tels que le moment où il doit intervenir et la forme qu'il doit prendre. Le Parti conservateur prend position en faveur d'une résolution rapide du problème, ce qui pousse les premiers ministres Rodmond Roblin du Manitoba et Frederick Haultain des Territoires du Nord-Ouest à appuyer le Parti conservateur à l'élection fédérale de 1904.

Sous le gouvernement de sir Rodmond Palen Roblin, le Manitoba crée le premier système téléphonique gouvernemental et établit la première véritable commission des services publics au pays (avec la permission des Archives provinciales du Manitoba/N-10863).

Roblin veut étendre les frontières du Manitoba vers l'ouest (et non vers le nord comme ce fut le cas en 1912). Ce plan aurait permis de rattacher au Manitoba bon nombre de régions agricoles alors bien établies qui appartiennent aujourd'hui au sud-est de la Saskatchewan. Haultain, quant à lui, n'envisage pas l'expansion du Manitoba, mais plutôt la création d'une seule province qui rassemblerait une grande partie de ce qui allait devenir les territoires de l'Alberta et de la Saskatchewan. Il avance le point de vue que constituer une seule province - qu'il propose d'appeler « Buffalo » - est le seul moyen de doter l'Ouest canadien d'un pouvoir réel à Ottawa.

Si les conservateurs avaient gagné, une négociation aurait pu conduire à un compromis permettant un modeste agrandissement du Manitoba et la création d'une seule province avec tout le reste. La façon dont cela aurait changé l'histoire de l'Ouest canadien n'est que pure considération théorique, sauf que les répercussions auraient presque certainement été significatives. Le Manitoba aurait connu une croissance démographique et économique immédiate, et une augmentation du nombre de ses représentants à Ottawa, et le «Buffalo» d'Haultain aurait constitué une province bien différente de ce que sont l'Alberta et la Saskatchewan telles que nous les connaissons aujourd'hui.

Par exemple, en tant que capitale territoriale, Regina serait presque certainement devenue la capitale de la nouvelle province au lieu de Calgary ou d'Edmonton. La population aurait pu rivaliser avec celle de la Colombie-Britannique, et la province aurait pu compter sur une énorme production agricole et une importante richesse minérale. D'autres différences auraient tout aussi bien pu se remarquer. Par exemple, plutôt que Calgary et Saskatoon, Edmonton aurait pu devenir la principale rivale de Regina, puisque la majorité des découvertes de pétrole et de gaz faites depuis 1947 l'ont été dans la moitié nord de l'actuelle province de l'Alberta.

Les implications politiques sont tout aussi fascinantes. La population de l'Alberta ne dépassera celle de la Saskatchewan qu'après la découverte de pétrole à Leduc, en 1947. Une bonne partie de la population de la nouvelle province aurait donc été constituée de ce que nous connaissons aujourd'hui comme des Saskatchewanais. Le Crédit Social n'aurait peut-être pas pu prendre le pouvoir à la suite d'un balayage électoral comme il l'a fait en 1935 et aurait possiblement dû laisser sa place à la Fédération du commonwealth coopératif (CCF). Les implications d'un contrôle des ressources naturelles des champs pétrolifères par un tel gouvernement de centre-gauche auraient sans doute signifié des relations fédérales-provinciales fort différentes, ainsi qu'une tout autre structure des partis politiques, tant au niveau fédéral que provincial.

Malheureusement pour les projets de Roblin et de Haultain, les conservateurs perdent l'élection de 1904 au profit des libéraux de Wilfrid Laurier. Les frontières du Manitoba ne sont pas élargies et tout projet d'une seule grande province des Prairies est abandonné.

Dorénavant, la question est de savoir comment diviser les Territoires du Nord-Ouest. L'histoire et la géographie auraient suggéré la création de deux provinces correspondant plus ou moins à la véritable région des plaines du sud et à la ligne de prairie-parc de la Saskatchewan, ainsi qu'aux rivières du nord de la Saskatchewan. Cette division aurait créé une province centrée sur la ligne du Canadien Pacifique et une autre plus au nord autour du vieux district de la Saskatchewan de l'époque de la traite des fourrures. Ainsi les villes de Calgary, Edmonton, Saskatoon et Regina se seraient retrouvées dans différentes provinces. La province du sud aurait été de très loin la plus touchée par l'effondrement social et économique des années 1930 et n'aurait pas bénéficié du boom pétrolier d'après 1947 ou de l'exploitation des sables bitumineux. Dans un tel scénario, il semble peu probable que Calgary aurait abrité autant de sièges sociaux, puis... un siècle plus tard, cela aurait été les Flames de Saskatoon qui se seraient battus pour remporter la coupe Stanley.

Centriste, sir Frederick Haultain a vivement déploré l'influence de l'esprit de parti en politique et a toujours soutenu que cette pratique n'avait pas sa place dans l'Ouest (avec la permission du Saskatchewan Archives Board).

Quoi qu'il en soit, en 1905, l'histoire et la géographie cèdent le pas aux avantages politiques partisans. Laurier et les libéraux n'ont certes pas l'intention d'aider Haultain, Roblin ou quelque autre rival politique. Les nouvelles provinces sont donc divisées selon un axe nord-sud totalement arbitraire qui n'est le reflet d'aucune réalité géographique ou culturelle - on en vient même à effectuer la fameuse division en deux parties de la communauté de Lloydminster. On sépare le territoire en deux provinces parce que deux provinces, c'est plus facile à contrôler qu'une seule grande province et, qu'en les séparant selon la ligne nord-sud, on divise la force du Parti conservateur dont les partisans sont concentrés au sud, le long de la ligne du Canadien Pacifique. Grâce à cette gigantesque opération de charcutage électoral, Laurier et ses partisans parviennent à se bricoler deux administrations libérales qui survivront en Alberta et en Saskatchewan jusqu'en 1921 et 1929, respectivement.

Et, comme on dit, le reste appartient à l'histoire! Il n'en demeure pas moins qu'il est fascinant de spéculer sur les conséquences qu'auraient eues des choix politiques différents en 1904-1905 - tels qu'ils auraient très bien pu être faits.