L'histoire du Canada est ponctuée d'événements qui tirent leurs racines d'une relation entre deux personnes. Sans l'alliance établie entre le chef shawnee Tecumseh et le commandant britannique sir Isaac Brock, la guerre de 1812 aurait pris une tournure passablement différente... et le Canada ferait peut‑être partie des États‑Unis. Avant et après la Deuxième Guerre mondiale, la confiance que le premier ministre Mackenzie King avait placée dans Ernest Lapointe, son lieutenant du Québec, a donné lieu à des décisions qui ont gardé cette province à ses côtés, ce qui était loin d'être acquis. Parfois, la solidité de ces liens transcende les frontières. Il en va ainsi pour l'accord de libre‑échange de 1988, que le Canada et les États‑Unis n'auraient pas conclu sans l'amitié entre Brian Mulroney et Ronald Reagan.

Et que dire de cette amitié improbable entre sir John A. Macdonald et sir George‑Étienne Cartier, sans laquelle le Canada n'existerait probablement pas. Il vaut la peine de nous rappeler les imperfections et les réalisations de ces hommes remarquables, qui font l'objet de deux Minutes du patrimoine produites par notre organisme, Historica Canada. Ces deux hommes possédaient une confiance en soi quasi époustouflante et chacun préférait parler, plutôt qu'écouter. Lors d'un débat parlementaire, Cartier a déjà pris la parole pendant plus de 13 heures. Macdonald était tristement célèbre pour sa langue acérée, sa nature partisane et son penchant pour la bouteille. Un jour, après avoir subi un malaise en public lors d'un débat de campagne, il a déclaré : « Si je tombe malade… ce n'est pas à cause de l'alcool [mais parce que] je suis obligé d'écouter les diatribes de mon honorable opposant. »

Les deux hommes se sont intégrés différemment à la bonne société. Macdonald, l'immigrant écossais, était un jeune garçon mal élevé qui, pendant un certain temps, semblait destiné à passer du mauvais côté de la loi. Il répugnait à exprimer son affection en public, mais se consacrait avec dévouement à sa fille handicapée. Il vivait une relation complexe avec sa femme et entretenait une maîtresse. De son côté, Cartier était très soucieux de l'argent et de la hiérarchie sociale. En conséquence, il a épousé Hortense Fabre, une femme réservée. Le couple a fini par se séparer (sans l'annoncer publiquement). Cartier a renoué avec le véritable amour de sa vie, Luce Cuvillier, cousine d'Hortense, qui fumait parfois le cigare et portait le pantalon. Durant sa jeunesse, Cartier n'admirait pas particulièrement les Britanniques. Lors de la Rébellion des Patriotes de 1837‑1838, il les a combattus et a dû subir l'exil aux États‑Unis. Néanmoins, ses opinions ont évolué, et après avoir obtenu son pardon en 1848, il a été élu au Parlement.

Un jour, chacun des deux hommes s'est retrouvé en désaccord avec certains partisans de la première heure. Des nationalistes québécois ont dénoncé Cartier, alors qu'ils étaient autrefois ses alliés. En outre, il a dû travailler aux côtés d'hommes comme George Brown, dont les opinions anti‑francophones étaient de notoriété publique. Ces aspects ont compliqué la vie de Cartier. Macdonald, de son côté, cumulait de longs antécédents de mésentente avec Brown. Les deux hommes ont dû apprendre à surmonter leurs différends.

Ils ont persévéré. Macdonald a prôné sa vision d'un pays uni. Cartier a joué un rôle déterminant dans sa concrétisation, en la faisant connaître non seulement au Québec, mais aussi au Manitoba et en Colombie‑Britannique, là où il a formulé la promesse d'un chemin de fer national.

Au cours de leurs années de collaboration, ils ont forgé une amitié extraordinaire. Macdonald a versé des larmes au décès de Cartier, en 1873. Il a commandé l'érection d'une statue de Cartier sur la Colline du Parlement, où elle se trouve encore. D'après Macdonald, Cartier « avait le courage d’un lion. Il était exactement l'homme qu'il me fallait. Sans lui, la Confédération n'aurait jamais eu lieu. »

Et grâce à eux, nous sommes Canadiens aujourd'hui.