Rod Matheson, lieutenant-colonel des forces armées canadiennes à la retraite, est le fils de John Ross Matheson, un député qui a joué un rôle décisif pour la création du drapeau national du Canada dans le milieu des années 1960. Rod Matheson se souvient.

ZP : Quel âge aviez-vous lorsque votre père travaillait sur le drapeau?

RM : J’avais entre cinq et sept ans durant les années 1963–1965, époque à laquelle mon père participe activement au développement du nouveau drapeau.

ZP : En 1964, des milliers de Canadiens ont proposé des motifs au Comité multipartite du drapeau. Est-ce que vous ou l’un de vos frères et sœurs avez présenté un motif?

RM : J’étais le cinquième d’une famille de six enfants. Mes frères et sœurs plus âgés avaient entre deux et dix ans de plus que moi mais je ne pense pas qu’un d’entre eux ait suggéré quoi que ce soit pour le drapeau. Je sais que mon frère aîné, Duncan, se souvient d’avoir accompagné mon père au Collège militaire royal du Canada. Mon père voulait s’y entretenir avec Dr Stanley, le persuader de participer au débat sur le drapeau et s’assurer de son soutien.

Je me souviens aussi que durant les quelques mois très tendus qu’a duré le débat sur le drapeau, des gens ont accroché des versions miniatures du drapeau qu’ils préféraient parmi ceux proposés à l’antenne radio de leur voiture (comme certains y accrochent aujourd’hui le fanion de leur équipe de hockey favorite).

Le problème le plus important venait du fait que M. Diefenbaker avait promis de s’opposer à toute tentative des libéraux visant à introduire un nouveau drapeau canadien, en particulier celui baptisé le « Pearson Pennant ». Le débat sur le drapeau fut donc avant tout une bataille politique.

ZP : Avez-vous d’autres souvenirs de cette époque?

RM : Jeune garçon, j’ai pris de plus en plus conscience du climat politique tendu, même dans une petite ville comme Brockville, en Ontario. Mon père défendait, au nom de M. Pearson et du Parti libéral, la promesse de créer un drapeau propre au Canada avant la célébration du centenaire du Canada en 1967.

La circonscription des comtés de Brockville et de Leeds penchait traditionnellement du côté des Tories (parti conservateur) et mon père, en tant que député libéral, faisait donc beaucoup de remue-ménage. Plus tard, les tensions politiques ont même causé des batailles jusque dans la cour de l’école où je me sentais obligé de défendre l’honneur de mon père. Je me souviens aussi de l’enthousiasme et de l’excitation de mon père et de toute la famille. Je ne sais comment mais nous avions compris que cette question du drapeau était d’une grande importance.

ZP : L’héritage du drapeau vous a-t-il suivi tout au long de votre carrière militaire?

RM : Mon père et moi étions tous les deux canonniers (officiers d’artillerie) dans les FAC (Forces armées canadiennes). Nous avions de nombreux amis qui semblaient tous très intéressés par l’histoire du drapeau canadien. Un grand nombre de gens nous connaissaient et savaient ce qui nous liait au drapeau. Parmi toutes les institutions canadiennes, c’est peut-être l’armée qui entretient le lien le plus serré avec le drapeau. Mon père et moi avons eu l’honneur de relater diverses anecdotes liées au drapeau à des centaines d’amis militaires canadiens et étrangers au cours des cinquante dernières années.

J’ai toujours ressenti un lien spécial avec le drapeau que je portais sur mon uniforme militaire.

ZP : À quoi pensez-vous lorsque vous voyez le drapeau?

RM : Au Canada, et à ce que signifie d’être vraiment canadien. Le drapeau fait mouche — c’est un symbole très distinct et très beau de ce que signifie être canadien. Il symbolise ce message dans le monde entier. Je suis très fier d’être canadien. Je pense que c’est comme avoir gagné à la grande loterie de la vie.

ZP : On pourrait dire que votre père est celui qui a permis de rassembler les énergies au sein du Comité du drapeau. Pensez-vous qu’il aurait été d’accord avec cette analyse?

RM : Mon père a eu la chance d’avoir été choisi par le premier ministre Pearson (à l’égard de qui mon père éprouvait un immense respect) pour diriger le projet de création du nouveau drapeau. Mon père s’est ainsi vu confier une mission historique incroyablement excitante dans laquelle il s’est lancé tête baissée. M. Pearson voulait que mon père soit le président du Comité multipartite du drapeau mais mon père lui a suggéré qu’il serait plus efficace pour soutenir le drapeau s’il n’avait pas un rôle d’arbitre, en tant que président, mais plutôt un rôle de contributeur aux travaux, en tant que membre du Comité.

Mon père s’est avéré être un animateur hors pair durant tout le débat sur le drapeau. Plusieurs historiens, experts de l’héraldique et artistes ont disséqué le travail effectué dans le cadre des précédentes tentatives visant à créer un drapeau canadien (en 1925 et 1945) afin de mettre à jour la combinaison la plus appropriée de symboles, de couleurs et de formes. Mon père a informé le premier ministre sur cette question politique très controversée. Il a aussi « démarché » auprès des bureaux politiques susceptibles de contribuer à l’obtention d’un consensus et d’un vote favorable à l’adoption du drapeau.

Dans l’un de ses articles publiés en 1965, le magazine Timecite le premier ministre Pearson qui parle du rôle qu’a joué John Matheson pour l’avènement du drapeau : « C’est l’homme qui s’est le plus engagé pour cette cause, plus que toute autre personne. »

ZP : Que pensez-vous de ceux qui prétendent que le drapeau est résultat du travail d’une seule personne, votre père, George Stanley, ou de n’importe qui d’autre?

RM : Il n’existe pas de père unique pour le drapeau. Mon père et Dr Stanley ont chacun joué un rôle dans le chapitre final menant à l’adoption du nouveau drapeau. L’opinion de Dr Stanley était prisée compte tenu de son poste de doyen de la faculté des arts au CMR. Néanmoins, sans le travail et l’enthousiasme de nombreux Canadiens qui se sont captivés pour la création du drapeau, nous n’aurions pas notre merveilleux symbole national. Le drapeau est le fruit du travail de nombreuses personnes passionnées.

Lester B. Pearson fut le véritable héros de la création du drapeau canadien. Il a pris d’énormes risques politiques et personnels pour trouver le symbole rassembleur d’un Canada grandissant et excitant.

ZP : La Ville de Brockville prétend être le « lieu de naissance du drapeau canadien » du fait que Matheson était député pour le comté élargi lorsque le drapeau a été développé. Qu’en pensez-vous?

RM : Je pense que le désir de Brockville de s’inscrire dans la grande histoire du drapeau est légitime. Dans les années 1960, Brockville était notre ville. Mais j’éviterais pour ma part le concept de « lieu de naissance » pour le drapeau canadien. Le drapeau est à la fois l’esprit et l’expression d’être canadien. Il représente n’importe quel endroit au Canada et le Canada partout dans le monde.