Textile tissé

L'histoire du tissage au Canada remonte aux populations autochtones d'avant la colonisation et s'est enrichie à chaque nouvelle vague d'immigrants. Les techniques simples de tressage et de vannerie, répandues universellement, consistent à entrelacer, avec les doigts, des fibres textiles (fils) de différentes longueurs. La réalisation des filets ou le tricot requièrent des outils fort simples. Pour fabriquer une étoffe, il suffit d'entrelacer deux ensembles de fils. Le premier, le fil de chaîne, est maintenu par un support, et l'autre, le fil de trame, est passé par-dessus puis sous le premier. Ainsi, les deux ensembles de fils sont maintenus ensemble solidement tout en gardant une certaine élasticité. À ce stade technique rudimentaire, tous les mouvements sont exécutés manuellement, mais, après plusieurs années, grâce aux progrès technologiques, le métier remplace graduellement le tisserand. Ce qui a joué un rôle clé dans l'évolution du métier à tisser, c'est l'invention de la lice. Dans sa forme la plus simple, la lice est faite de deux tiges auxquelles sont fixées des cordes tenant lieu d'anneaux, dans lesquels on fait passer les fils de trame. On peut faire bouger les tiges pour créer une ouverture (foule) entre les fils de chaîne et y faire passer les fils de trame. De conception simple à ses débuts, le métier à tisser devient de plus en plus complexe, pour devenir graduellement automatisé.

Les autochtones produisent de très beaux tissus sans l'aide de métiers à tisser complexes. Cependant, ces pièces de très haute qualité requièrent énormément de temps. Les peaux d'animaux ont une fonction utilitaire, alors que l'étoffe tissée est réservée aux articles de prestige, comme ces superbes couvertures de cérémonie que l'on trouve sur la côte ouest (voir CHILKAT, COUVERTURE), les bandeaux et les délicates parures confectionnées à partir des piquants du porc-épic. Leur technique de tissage particulière (tressage à brins cordés) tire son origine de la vannerie.

Pour le tressage, deux fils de trame entourent, à tour de rôle, le ou les fils de chaîne puis s'entrelacent avant de passer au prochain fil de chaîne. Jadis, cette technique était en usage dans plusieurs régions du Canada, avec des variantes locales en terme de textures, de tissus et de motifs. À l'arrivée des articles manufacturés, ces derniers ont remplacé les tissus tissés, mais les autochtones ont conservé leur savoir-faire, et leurs techniques de tissage sont encore utilisées de nos jours.

Les premiers Européens à émigrer au Canada sont les Français, qui s'établissent le long du Saint-Laurent et dans certaines parties de la région atlantique au début du XVIIe siècle. À cette époque, la France est renommée pour sa tapisserie, mais les premiers colons n'apportent avec eux que le rouet et le métier rudimentaire, avec lesquels ils confectionnent les vêtements de tous les jours et les couvre-lits. Ils produisent peu d'étoffes au début, mais la production augmente avec le temps. On apprend aux jeunes filles à filer, et chaque ferme possède son métier sur lequel on fabrique les étoffes de première nécessité et, quelquefois, des ouvrages destinés au troc. Le métier utilisé en Nouvelle-France est de conception très simple et le tissu est uni. Pour les couvre-lits, les motifs sont obtenus par deux techniques rudimentaires : « à la planche », où l'on se sert d'une planche étroite pour créer une ouverture pour les fils de trame de couleurs du motif ; et « boutonnée », où les fils de trame multicolores sont relevés en boucles qui forment les motifs (étoiles, sapins). On confectionne aussi de nombreuses catalognes, tissu lourd fabriqué à partir des retailles de vieux vêtements. Utilisées jadis comme couvre-lits, on s'en sert également de nos jours comme tapis.

Les LOYALISTES , venus des États-Unis pour s'établir dans la région atlantique et dans certaines régions du Québec et de l'Ontario actuels, sont d'origines ethniques variées, mais plusieurs viennent de la Grande-Bretagne. La plupart des femmes savent filer et, dans certains cas, tisser. Les Loyalistes ne tardent pas à cultiver le lin dont ils tirent la fibre pour la toile. Ils élèvent aussi des moutons pour la laine. Dans les foyers, on fabrique la toile, les couvertures ainsi que des vêtements chauds. Parmi les colons figurent un certain nombre de tisserands professionnels, généralement des hommes, capables de travailler sur des métiers compliqués. Ces artisans tissent des toiles aux motifs délicats et des couvre-lits décoratifs qui sont les plus belles pièces du trousseau de la mariée. Généralement de laine bleu foncé et de toile blanche ou de coton, les jetés de lit sont tissés pour l'été ou doublés pour l'hiver, avec des motifs géométriques impressionnants.

Après les Loyalistes, le Canada accueille de nombreux immigrants européens. Ceux qui auront la plus forte influence sur l'évolution du tissage au Canada sont les ÉCOSSAIS, les IRLANDAIS et les ALLEMANDS. En Écosse, comme en Angleterre, la révolution industrielle et la mécanisation de l'industrie du tissage créent de nombreux chômeurs, et beaucoup de tisserands émigrent au Canada. Prêts à s'adonner à l'agriculture, ils se rendent compte qu'ils peuvent gagner leur vie en exerçant leur métier. Ils s'établissent dans la plupart des régions qui forment les plus anciennes zones de peuplement du Canada anglais. En général, ce sont les femmes qui préparent le fil, mais ce sont les tisserands professionnels qui font la majeure partie du tissage. Dès le début du XIXe siècle, on peut se procurer des textiles d'importation dans les régions colonisées. Les tisserands locaux continuent de confectionner des couvertures, des tapis, des toiles et des vêtements jusqu'à la fin du siècle, époque où le métier cesse d'être rentable. Ce sont les couvre-lits à motifs décoratifs qui ont eu le plus de succès. Dans les communautés écossaises et irlandaises, la « duite de dessus » est la technique de tissage la plus populaire. Elle consiste à passer des fils de trame sur le dessus et sur le dessous d'un fond d'étoffe uni (presque toujours de coton blanc), afin de créer sur ces chaudes couvertures des motifs géométriques très colorés. Ces derniers sont généralement de laine bleue, bleu foncé ou rouge vif, avec parfois des bandes ou des rayures. Dans les communautés allemandes, les jetés de lit décoratifs et les couvertures d'apparat pour chevaux sont tissés à la main. La technique, le « sergé », est très complexe et produit un motif où alternent des rangées d'étoiles et de diamants.

Dans les années 1830 apparaît le métier Jacquard. L'ouverture pour le motif est réglée au moyen de chapelets de carton perforés. Ce nouveau métier, peu utilisé en Ontario, permet de réaliser des motifs plus réalistes, comme des fleurs, des oiseaux et mille autres motifs impossibles à créer avec les métiers d'antan. Le jeté de lit jacquard est un bien précieux, qui fait souvent partie du patrimoine familial.

Le filage et le tissage sont étroitement associés aux pionniers. Alors que la tradition commence à se perdre dans l'Est du Canada (vers 1900), l'Ouest, de son côté, s'ouvre à la colonisation. Même si l'on peut commander par catalogue des produits manufacturés, une grande partie des textiles sont fabriqués localement. Les pionniers venus de l'Est du Canada ou de Grande-Bretagne ont, pour la plupart, oublié les techniques de tissage depuis une génération ou deux. Par contre, les immigrants scandinaves, allemands ou d'Europe de l'Est pratiquent le filage et produisent leur propre laine, leur lin et leur chanvre. Un grand nombre de rouets utilisés dans les Prairies ont survécu, mais pas les vêtements chauds tricotés à partir des fibres filées par ces colons. Peu de métiers ont survécu. Le tissage sert surtout à faire des articles périssables comme les TAPIS de chiffons, qui ont mal résisté à l'usure du temps. Les UKRAINIENS et les DOUKHOBORS ont réalisé un grand nombre de travaux de tissage d'art, dont plusieurs ont survécus à l'épreuve du temps. Les Ukrainiens meublent leurs foyers de superbes bancs rembourrés, avec des revêtements de toile, de chanvre ou de laine à rayures colorées, et ornent les pièces de tapisseries de laine tissées, aux motifs géométriques de couleurs gaies. De leur côté, les doukhobors tissent des tapisseries à texture grossière mais très colorées et fabriquent des tapis en nouant plusieurs épaisseurs de laines à même un tissus de fond clair et ferme, selon la méthode utilisée pour les tapis d'Orient. Ces techniques de tissage, typiques de leurs villages du Caucase, se sont répandues lorsque les doukhobors se sont établis en Saskatchewan et en Colombie-Britannique. Bref, la tradition du tissage au Canada reflète la fascinante diversité culturelle du pays. Quelques-unes des vieilles traditions se sont fondues à d'autres, alors que celles qui sont nées plus tard se perpétuent dans leur forme originale.