Au printemps 2016, la Première Nation Attawapiskat de l’Ontario a déclaré l’état d’urgence après que 11 jeunes ont tenté de s’enlever la vie. Si l’incident a fait les manchettes à l’échelle nationale, il est important de se rappeler qu’il ne s’agit pas de la première ni de la seule crise en matière de suicides au sein de la population autochtone canadienne au cours des dernières années. Selon un rapport publié en 2006 par l’Agence de la santé publique du Canada, intitulé Aspect humain de la santé mentale et de la maladie mentale au Canada 2006, le taux de suicide dans les collectivités des Premières Nations au Canada est 2 fois supérieur à la moyenne nationale, tandis que celui des communautés inuites est encore plus élevé : de 6 à 11 fois supérieur à la moyenne canadienne. Le haut taux de suicide auprès de cette population peut être expliqué par plusieurs facteurs sociaux et individuels, notamment les inégalités socioéconomiques, comme la pauvreté et l’accès limité aux soins de santé; l’expérience de certaines épreuves à l’enfance, comme des agressions sexuelles et physiques; la perte historique et continue de l’identité culturelle et de la spiritualité autochtone; la détresse psychologique, et l’abus d’alcool et de drogues. Le suicide touche non seulement les personnes et les communautés autochtones, mais le Canada dans son ensemble. À ce jour, il existe un certain nombre de nouveaux programmes mis sur pied par des organisations autochtones qui cherchent à instaurer des méthodes de prévention du suicide ciblant les Autochtones selon les données récoltées à leur sujet.

Contexte

Les comportements suicidaires définissent les pensées, les intentions et les gestes portant sur la mise à terme de sa vie. Le terme inclut généralement les pensées portant sur le suicide, l’automutilation et les tentatives de suicide qui peuvent mener au décès (voir Suicide). Chaque année au Canada, ce sont environ 12 personnes par tranche de 100000 qui meurent du suicide. Le suicide est également un problème de santé publique à l’échelle mondiale; en 2012, par exemple, on évaluait qu’environ 804000 personnes sur la planète avaient perdu la vie par suicide. Ce problème est particulièrement sérieux chez les peuples autochtones et chez les jeunes. De fait, mondialement, le suicide est la deuxième cause de décès chez les personnes de 15 à 29 ans. Le taux de suicide des populations autochtones est également très élevé un peu partout sur la planète, notamment en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Groenland, aux États-Unis et, bien entendu, au Canada.

Taux de suicide et comportements suicidaires

Bien que certaines communautés autochtones échappent à la tendance, force est d’admettre que, de façon générale, les communautés inuites, métisses et des Premières Nations au Canada ont bel et bien un taux de suicide beaucoup plus important que la population canadienne moyenne. En effet, le taux de suicide chez les jeunes des Premières Nations (de 15 à 24 ans) au Canada est de cinq à six fois plus élevé que chez les jeunes non autochtones, un constat vrai autant pour les femmes que les hommes, bien que les taux soient généralement plus hauts chez ces derniers. Selon un rapport publié en 2000 par l’Institut canadien d’information sur la santé, le suicide chez les Autochtones de sexe masculin touche 126 personnes sur 100 000 (contre 24 personnes sur 100000 chez les hommes non autochtones), tandis qu’il s’élève à 35 personnes sur 100 000 chez les femmes autochtones (contre 5 personnes sur 100000 chez les femmes non autochtones). Des données récentes récoltées par l’Inuit Tapiriit Kanatami (ITK), une organisation nationale qui œuvre auprès des Inuits du nord du Canada, montrent des taux élevés de suicide dans toutes les régions, dont au Nunatsiavut, dans le Labrador, où le taux est 25 fois supérieur à celui du reste du Canada (voir Inuits du Labrador). Dans certaines régions, le taux de suicide chez les jeunes inuits est 40 fois supérieur à la moyenne nationale.

Il semblerait également que les communautés autochtones au Canada pensent plus souvent au suicide que le reste des Canadiens. Près d’un quart des populations des Premières Nations ont affirmé avoir pensé au suicide au cours de leur vie, une tendance qui est également notée chez les Autochtones ne vivant pas dans les réserves. Selon des données de Statistique Canada datant de 2012, 21 % des hommes des Premières Nations et 26 % des femmes des Premières Nations ne vivant pas dans les réserves ont eu des pensées suicidaires, contre 11 % et 14 % chez les hommes et les femmes non autochtones, respectivement. L’enquête sur la santé des Inuits de 2007-2008 a aussi montré que 29 % des Inuits ont fait une tentative de suicide au cours de leur vie et que 48 % ont sérieusement pensé au suicide. Chez les Métis, on a noté une occurrence de pensées suicidaires plus élevée que chez les personnes non autochtones, en particulier chez les femmes.

Causes du taux élevé de suicide

Le suicide est associé à une foule de différents facteurs biologiques, familiaux, psychologiques et communautaires, dont le stress social, c’est-à-dire les événements stressants de la vie (voir Figure 1). Habituellement, une personne qui a des comportements suicidaires vit des problèmes se rapportant à plusieurs de ces facteurs. Les causes du suicide peuvent être expliquées selon deux types de facteurs : les facteurs de protection (c.-à-d. les conditions ou les attributs qui permettent de gérer ou de prévenir le stress), comme la résilience, qui atténue les risques de suicide même en situation de grande adversité; les facteurs distaux (c.-à-d. les facteurs qui augmentent la vulnérabilité à certains problèmes), comme la pauvreté, la génétique ou un historique de maltraitance pendant l’enfance. Les mauvais traitements subis pendant l’enfance peuvent mener à des comportements suicidaires à l’âge adulte, qui peuvent être précipités par des événements stressants ou tragiques, comme le deuil ou une perte importante.

Figure 1. Facteurs de risque du suicide

Les facteurs de risque à différents niveaux augmentent les risques de suicide dans la communauté, ce qui crée chez les personnes un risque cumulatif accru pouvant les mener à des comportements suicidaires.

Facteurs de risque individuels

Dans la population canadienne générale, le taux de suicide réussi est plus élevé chez les hommes de 50 à 54 ans, en particulier s’ils souffrent de dépression, d’isolation sociale ou de problèmes de santé chroniques. L’autopsie psychologique permet d’étudier et de mieux comprendre les risques qui touchaient ceux qui se sont enlevé la vie par suicide. Ces études montrent une grande occurrence de maladies mentales, dont la dépression; un usage souvent impropre de substances comme l’alcool, qui peuvent exacerber les comportements impulsifs; de nombreux facteurs de stress, comme les pertes ou le deuil. D’autres données récentes démontrent qu’il est possible de séparer les personnes ayant des comportements suicidaires en deux groupes : le premier comprend les personnes qui avaient moins de 26 ans lors de leur première tentative de suicide, et qui ont souvent un historique d’adversité physique et émotionnelle pendant l’enfance ou un problème d’abus de cannabis; le second désigne les personnes ayant plus 26 ans lors de leur première tentative de suicide et qui souffrent souvent de troubles dépressifs.

Dans les peuples autochtones au Canada, le risque de suicide est le plus important chez les jeunes, en particulier de sexe masculin. De plus, beaucoup des facteurs de risque qui touchent la population générale, comme la dépression et l’abus de substances, touchent aussi les jeunes autochtones. Des études montrent également que les jeunes autochtones seraient touchés par les facteurs distaux qui affectent tous les jeunes, notamment l’adversité pendant les premières étapes du développement de l’enfant, comme les traumatismes et l’abus (incluant la violence sexuelle). Cette adversité précoce peut engager les jeunes sur la voie du risque cumulatif, s’exposant ainsi à des problèmes juridiques, relationnels, de santé mentale et de toxicomanie. L’accès à des instruments létaux peut également accroître le risque de suicide. Les données montrent que beaucoup de jeunes autochtones tentent de se suicider par pendaison ou à l’aide d’armes à feu. Dans le cas de la pendaison en particulier, il est parfois difficile de restreindre cet accès.

Richard Cardinal : le cri d’un enfant métis , Alanis Obomsawin, Office national du film du Canada

Facteurs sociaux et historiques

En portant trop attention aux risques individuels, toutefois, on a tendance à oublier les raisons plus larges, comme les facteurs historiques, qui expliquent le taux de suicide élevé dans certaines communautés autochtones canadiennes. Le suicide a lieu dans un contexte social plus large; en cela, il est un marqueur de détresse sociale au sein de la communauté. Il n’existe aucune preuve montrant que les peuples autochtones au Canada avaient un taux historiquement plus élevé de suicide dans leur culture. Au contraire, chez les Inuits, on a noté une hausse évidente et continue des taux de suicide depuis les années 1980, alors qu’ils étaient traditionnellement très bas. Ces tendances nous poussent à chercher des explications sociales plus générales, comme le contexte colonial, qui a déplacé les populations autochtones dans les réserves et les colonies, et les politiques gouvernementales entourant l’éducation, l’aide sociale, la justice et le maintien de l’ordre (voir Loi sur les Indiens, Autochtones : politique gouvernementale). La Commission royale sur les peuples autochtones, fondée en 1991, a documenté l’impact de bon nombre de ces politiques. Elle en est venue à cette conclusion :

Notre conclusion essentielle peut se résumer en quelques mots : c’est une mauvaise ligne de conduite qui a été suivie pendant plus de 150 ans par les gouvernements coloniaux et par les gouvernements canadiens ultérieurs.

Les gouvernements successifs ont tenté — parfois intentionnellement, parfois par simple ignorance — d’assimiler les Autochtones dans la société canadienne et d’éliminer tout ce qui en fait des peuples distincts. Au fil des années et des décennies, les politiques ont miné et presque anéanti les cultures et les identités autochtones.

Les conséquences directes de la colonisation sont une baisse de l’autonomie des peuples autochtones, et un bouleversement de leur savoir, de leur langue et de leur mode de vie traditionnels (voir Langues autochtones au Canada). Ainsi, la préservation ou la reprise de l’autonomie, de la langue et de la culture autochtones peut avoir un effet bénéfique sur le suicide au sein de ces communautés. L’Enquête régionale sur la santé des Premières Nations (ERS), notamment, a démontré qu’il y avait un nombre plus bas de pensées suicidaires et de tentatives de suicide chez les personnes qui ont une connaissance intermédiaire ou avancée de leur langue autochtone. Dans les familles et les communautés les plus touchées par le suicide, cependant, la perte culturelle a engendré un traumatisme historique possiblement transmis de génération en génération, touchant même les personnes qui n’ont pas vécu ces bouleversements de façon directe au cours de leur vie. Certaines études, par exemple, révèlent que les enfants et les petits-enfants des survivants des pensionnats indiens ont une plus grande incidence de détresse psychologique et de comportements suicidaires, comparés à leurs pairs dont les parents et les grands-parents n’ont pas fréquenté les pensionnats indiens. De plus, la perte de proches et les antécédents en matière de suicide au sein de la communauté contribuent non seulement au deuil familial et communautaire, mais également au risque de suicide chez les jeunes.

Un grand nombre de ces bouleversements et de ces abus historiques ont créé une détresse sociale continue auprès des communautés autochtones, détresse aggravée par des inégalités sur les plans socioéconomiques et de la santé (voir Autochtones : conditions économiques, Conditions sociales des Autochtones). Les facteurs sociaux comme le revenu et l’éducation sont reconnus pour leur rôle sur la santé et le bien-être des gens, ainsi que sur le risque de suicide. Contrairement au reste de la population, les peuples autochtones partout au Canada sont sujets à des niveaux de scolarisation et un revenu plus bas, à un taux de chômage plus élevé, à une pénurie alimentaire, à un faible accès au logement et à un plus grand nombre d’obstacles en ce qui a trait à l’accès aux soins de santé. Ces inégalités peuvent contribuer à l’incidence de nombreux troubles de santé, dont le diabète et des maladies infectieuses, qui, à leur tour, jouent un rôle sur le bien-être psychologique. L’ERS a noté des taux plus hauts de dépression, de pensées suicidaires et de tentatives de suicide chez les personnes qui avaient un problème de santé chronique. L’Enquête a également trouvé que les personnes qui déclaraient vivre un grand nombre de facteurs de stress — comme un statut socioéconomique bas — et qui subissaient des agressions ou du racisme se sentaient plus souvent en détresse que celles qui ne vivaient pas ces situations et ces facteurs de stress.

Prévention du suicide et intervention

Afin de remédier à cette crise de santé qui touche à la fois les individus et la communauté, il faut mettre en place des solutions multiniveaux qui, d’une part, réduisent les risques, mais aussi, de l’autre, stimulent les facteurs de protection comme la résilience. Les investissements en matière de prévention du suicide et de bien-être psychologique doivent dépasser les soins de santé mentale. Étant donné les traumatismes historiques qui ont mené à la perte d’autonomie de nombreuses communautés autochtones, il est d’une importance cruciale que les efforts portant sur le suicide soient menés par les peuples autochtones eux-mêmes et qu’ils ciblent tout autant les communautés que les individus.

La prévention et l’intervention devraient puiser dans les valeurs, le savoir, la force et la résilience des peuples autochtones. Un nombre grandissant de jeunes autochtones, en effet, préfèrent parler de promotion de la vie, de recherche de sens et de force lorsque vient le temps de prévenir le suicide, plutôt que d’adopter une approche plus traditionnelle qu’ils voient comme fondée sur les déficits. D’autres programmes de prévention du suicide menés par des organisations autochtones, toutefois, continuent de suivre les pratiques exemplaires mondiales en matière de prévention et d’intervention, tout en y intégrant leurs pratiques et leurs contextes de façon à ce qu’ils conviennent mieux à la vision du monde des Autochtones. Certains programmes, par exemple, sont menés par des aînés ou des gardiens du savoir, qui organisent des cérémonies et des enseignements culturels en langues autochtones ou ayant lieu sur leur territoire. La plupart des experts du milieu de la prévention du suicide sont d’avis qu’il faut évaluer l’efficacité des interventions auprès des Autochtones afin de mieux comprendre leurs besoins et de trouver les meilleures solutions.

Un des domaines les plus prometteurs de la prévention du suicide dans les groupes autochtones, à la fois dans le monde et au Canada, est le développement de stratégies de prévention qui réduisent les risques de suicide par de la sensibilisation, une bonne distribution des ressources vers les axes prioritaires, de l’intégration de services et de la création d’un sens des responsabilités. La Stratégie nationale de prévention du suicide chez les Inuits, créée par l’Inuit Tapiriit Kanatami, est l’une des premières approches mises en place au Canada. Les stratégies menées par les Autochtones sont particulièrement efficaces parce qu’elles permettent de répondre aux besoins et aux valeurs spécifiques du groupe autochtone. Elles assurent également la mise en œuvre d’une approche holistique, qui réduit les risques et consolide la résilience tout au long de la vie de l’individu, tout en se penchant sur le contexte social plus large dans lequel il est plongé, afin d’améliorer l’équité sociale, l’autonomie et la cohésion au sein de toute la communauté.