Vaisseaux jumeaux

En 1855, François Baby, un homme d’affaires et armateur canadien, commande la construction de deux bateaux à Robert Napier and Sons, de Govan, sur la rivière Clyde, en Écosse. Évoquant l’équilibre entre deux cultures, François Baby baptise les vaisseaux SS Napoléon III et SS Queen Victoria.

Ces navires jumeaux en fer, parfaitement identiques, jouissent d’une conception très avancée pour l’époque. Mus par la vapeur et la voile, leur longueur est de 52,7 m. Ils sont lancés en 1856 et viennent s’ajouter la même année à la flotte de François Baby en Amérique du Nord britannique. Affrétés sous contrat par le gouvernement colonial de la Province du Canada, ils sont utilisés pour l’entretien de balises de navigation, le remorquage ou l’approvisionnement des phares. À la suite de difficultés financières, la propriété des deux bateaux et du reste de la flotte de François Baby est transférée au gouvernement en 1860.

Basé à Québec, le Queen Victoria poursuit sa carrière en tant que vapeur du gouvernement canadien. Il a l’honneur de transporter le prince de Galles durant sa visite au Canada en 1860, et il est aussi utilisé occasionnellement par le gouverneur général du moment. En 1864, le vaisseau est soustrait à ses fonctions habituelles et choisi pour jouer un rôle symbolique dans ce qui deviendra la Confédération.

Les Canadiens arrivent

En 1864, les dirigeants des colonies maritimes, soit le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard, décident de se rencontrer à Charlottetown en septembre pour discuter d’un projet d’union des Maritimes. Apprenant cela, les dirigeants de la Province du Canada (aujourd’hui le Québec et l’Ontario) décident de se joindre à leurs homologues des Maritimes à Charlottetown. Bien qu’ils n’aient pas été invités, les Canadiens espèrent convaincre les dirigeants des Maritimes d’élargir leur agenda pour y inclure la possibilité d’une union de toutes les colonies de l’Amérique du Nord britannique.

La délégation non officielle et non invitée quitte Québec pour voguer jusqu’à Charlottetown, dont elle atteint le port le 1er septembre 1864. Le bateau qui les porte est le Queen Victoria.

L’arrivée des Canadiens coïncide avec celle d’un cirque très attendu à Charlottetown. Les auberges et hôtels locaux sont remplis par des spectateurs impatients venus de toute l’île. Quelques Canadiens trouvent un hébergement à terre, mais la plupart d’entre eux demeurent à bord du Queen Victoria, qui leur sert d’hôtel flottant pendant toute la durée des pourparlers.

Au milieu de l’excitation suscitée par le cirque, l’arrivée des Canadiens passe presque inaperçue. Néanmoins, le secrétaire colonial de l’Île-du-Prince-Édouard, William Henry Pope, coiffé d’un chapeau haut-de-forme, vient les accueillir à bord d’un bateau à fond plat qu’il a emprunté, et qui contiendrait encore une cargaison de farine et de mélasse. Plus tard, les Canadiens sont conduits à terre dans les chaloupes du bateau par l’équipage sans uniforme du Queen Victoria, et y reçoivent un accueil officiel et plus convenable.

À présent que vous êtes là

Les représentants canadiens sont accueillis par les dirigeants des Maritimes, et il est rapidement entendu que l’agenda de la conférence sera élargi pour inclure la possibilité d’une union de toutes les colonies de l’Amérique du Nord britannique. Les discussions commencent sérieusement et progressent à merveille. Après deux jours de réunions prometteuses, les Canadiens invitent tous les délégués à un goûter à bord du Queen Victoria l’après-midi du 3 septembre.

L’enthousiasme monte durant le goûter au champagne, et les discussions se poursuivent avec animation autour d’un souper en ville, jusque tard dans la soirée. Les personnes réunies sur le bateau ont le sentiment de vivre un grand moment et de poursuivre un but commun. Un des participants déclare que « les bans matrimoniaux » ont été publiés et que les colonies sont « fiancées », ou engagées au mariage.

Des historiens ont vu dans cette agréable réunion le tournant des pourparlers de Charlottetown. Francis Bolger note qu’« une unité suffisante s’est établie durant la réunion pour permettre la proclamation officieuse d’une nouvelle nation ». Selon un autre historien, Peter Waite, ce goûter décisif a marqué « de manière significative, le début de la Confédération ».

Vers Québec

La Conférence de Charlottetown se poursuit à peu près une semaine, et ces séances très productives sont agrémentées d’autres événements sociaux, incluant un goûter à bord du Queen Victoria pour cinq femmes, dont quatre épouses des délégués de l’Île-du-Prince-Édouard. Quand les pourparlers de Charlottetown arrivent à leur fin, le Queen Victoria amène les délégués à Halifax pour de nouvelles réunions, puis à Saint John, et finalement à Québec pour la deuxième conférence constitutionnelle fondatrice.

La Conférence de Québec s’amorce le 10 octobre. Les accords généraux conclus à Charlottetown sont précisés et peaufinés. L’annonce informelle de l’engagement des colonies, qui avait été faite à bord du Queen Victoria, est répétée durant les pourparlers de Québec. Les colonies de l’Amérique du Nord britannique sont en voie de former la Confédération.

Perdu en mer

Malheureusement, le Queen Victoria disparaît trop tôt pour voir se réaliser le projet d’union, le 1er juillet 1867.

Neuf mois auparavant, le vaisseau, affrété par le gouvernement, revient de Cuba avec au moins 30 passagers et membres d’équipage et une cargaison de fruits, de cigares, de tabac et de rhum, quand il rencontre un ouragan au large du cap Hatteras, en Caroline du Nord. Durement secoué pendant deux jours, le bateau finit par prendre l’eau plus rapidement que l’équipage n’arrive à pomper. Le 4 octobre 1866, à 33 degrés 3 minutes de latitude nord et 76 degrés 30 minutes de longitude ouest, le SS Queen Victoria disparaît pour toujours sous les vagues.

Deux membres d’équipage du navire périssent, mais le reste de l’équipage et des passagers est secouru par un brick américain. En reconnaissance, les survivants offrent au capitaine américain la cloche du Queen Victoria. Celle-ci se trouve encore aujourd’hui à Prospect Harbor (aujourd’hui Gouldsboro), dans le Maine, la ville natale du capitaine. La cloche, de même qu’un service à thé en argent (également acquis par le capitaine américain, et qui se trouve maintenant dans le Musée maritime de l’Atlantique à Halifax) sont les seuls vestiges connus du Queen Victoria.

Au cours des ans, plusieurs tentatives sont faites pour rapatrier la cloche au Canada, mais les habitants de Gouldsboro ne veulent pas la voir partir. Finalement, reconnaissant l’importance de l’objet pour le Canada, la ville commande une réplique exacte de la cloche, qui est offerte par le maire de Gouldsboro au maire de Charlottetown, où elle est actuellement exposée au public.

Aucune tentative n’a encore été faite pour trouver l’épave du Queen Victoria, le vaisseau perdu de la Confédération.

Après le naufrage de son vaisseau jumeau, le SS Napoléon III poursuit ses activités pendant un autre quart de siècle. En 1890, il s’échoue durant une tempête à l’entrée de Little Glace Bay, en Nouvelle-Écosse, et doit être retiré du service.