Esclavage chez les Autochtones avant la colonisation

Avant le contact avec les Européens, les peuples autochtones réduisent souvent leurs prisonniers de guerre en esclavage. En général, la plupart de ces peuples établissent une distinction entre les « proches » et les « étrangers », qu’il s’agisse de partenaires commerciaux ou d’ennemis qu’il est légitime de capturer en temps de guerre. Cet asservissement répond à plusieurs motifs. Tout d’abord, étant donné que ces nations sont dotées de codes comportementaux complexes leur permettant de maintenir des structures sociales en l’absence d’État ou de systèmes de privation de liberté, les captifs de guerre ne peuvent être que tués, réduits en esclavage, ou rituellement et formellement intégrés par adoption au sein de la communauté. Parfois, certains esclaves sont traités avec cruauté tandis que d’autres deviennent des membres de la famille. Dans certaines nations autochtones, les captifs mâles sont maintenus en esclavage en raison du prestige que cela procure à leurs possesseurs en tant que guerriers, alors que dans d’autres, ils sont soumis à la torture qui représente un moyen rituel d’exorciser « l’autre » (c’est‑à‑dire l’étranger) de la société, seules les femmes captives étant alors asservies. L’adoption rituelle est régulièrement pratiquée comme méthode de remplacement des personnes mortes au combat dont on porte le deuil. Enfin, lors des guerres opposant au Canada les Haudenosaunee, que l’on appelle également les Iroquois, et plusieurs nations autochtones alliées des Français (voir Guerres iroquoises), les mères des clans haudenosaunee envoient des guerriers pour capturer des ennemis, avec pour objectif d’intégrer ces captifs dans leur société pour remplacer les personnes disparues à la guerre. Dans les années 1660, on dit que plus de 60 % des membres de la Confédération haudenosaunee sont des prisonniers de guerre ayant été adoptés au sein de différentes lignées et intégrés aux nations auxquelles ils appartiennent désormais.

Esclavage des Autochtones à l’ère des explorateurs

Il est de notoriété publique qu’au 15e et au 16e siècles, les explorateurs européens capturent les autochtones qu’ils découvrent durant leur voyage en Amérique du Nord et les ramènent avec eux en Europe, soit pour les faire travailler comme esclaves, soit pour les « exposer » en tant que « peuplades exotiques » du Nouveau Monde. En 1493, Christophe Colomb emmène des Autochtones vivant sur les premières îles des Caraïbes sur lesquelles il a accosté, les Bahamas actuelles, jusqu’en Espagne, dans l’espoir de mieux convaincre les souverains espagnols de financer ses futures expéditions. Les Espagnols participent également au commerce des esclaves autochtones, asservissant des personnes capturées dans différentes régions de ce que sont aujourd’hui l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale. On pense qu’un certain nombre de Beothuks, les Autochtones qui vivaient à Terre‑Neuve à l’arrivée des Européens, ont été capturés et emmenés à Lisbonne, au Portugal, aux alentours de 1500. En 1534‑1535, Jacques Cartier enlève des Autochtones, les obligeant à l’accompagner jusqu’en France, notamment deux des fils du chef des Haudenosaunee Donnacona. Bien qu’il les ramène avec lui lors de son expédition de l’année suivante en 1536, il les enlève à nouveau, ainsi que Donnacona lui‑même et sept autres personnes de son peuple; aucun d’entre‑eux ne reviendra jamais en Amérique du Nord en dépit des promesses de Jacques Cartier. En effet, ce dernier n’aura les moyens d’organiser une nouvelle expédition qu’en 1541, date à laquelle les Haudenosaunee retenus en France sont déjà tous décédés, à l’exception possible d’une fille dont on ignore le destin ultérieur.

Commerce des esclaves dans les colonies britanniques du Sud

La transformation d’un « simple » asservissement des captifs à l’organisation d’un commerce à grande échelle de vente aux Européens des prisonniers de guerre en échange de biens débute en Caroline‑du‑Sud dans les années 1600. Les colons, avides de nouvelles terres et disposant de peu de liquidités, se lancent tout d’abord dans l’achat d’Autochtones auprès de certaines nations autochtones alliées en échange de biens commerciaux. Lorsque ce système ne leur rapporte plus suffisamment d’esclaves pour répondre à leurs besoins, ils organisent des attaques pour capturer des esclaves et suscitent délibérément des guerres entre nations autochtones (comme celle entre les Chickasaw et les Choctaw) pour pouvoir acheter des prisonniers supplémentaires. Parfois, les nations autochtones elles‑mêmes, sachant qu’en cas de résistance, elles pourraient, à leur tour, devenir des cibles, participent à cette traite esclavagiste. C’est ce qui s’est passé avec les Westo : au départ, c’était une puissante nation pratiquant le commerce des esclaves avec les Britanniques, et ce, jusqu’à ce que, devenue trop puissante, elle finisse par représenter une menace et que ses membres soient pratiquement tous traqués et abattus par les nouveaux alliés autochtones des colonisateurs, les rares survivants étant généralement asservis ou tués. Ces guerres intertribales et ces attaques éclair, conduites pour capturer des esclaves, donnent naissance à une situation chaotique dans les colonies du Sud, des nations autochtones entières, comme les Timucua, étant ravagées par la violence et réduites en esclavage.

L’asservissement des Autochtones joue un rôle essentiel dans la survie des colonies anglaises méridionales dont l’économie repose systématiquement, au départ, sur l’esclavage pour les services domestiques et pour le défrichage des terres. Durant cette période, les esclaves africains sont moins recherchés en raison de leur prix plus élevé. Il est alors financièrement plus avantageux d’acheter, ou, encore mieux, de capturer des Autochtones. Ces esclaves sont exportés et échangés soit au Nord, en Nouvelle‑Angleterre et au Canada, soit au Sud, en Amérique du Sud, contre d’autres esclaves autochtones. Dans cette situation, il s’avère extrêmement difficile, voire impossible, pour les esclaves, qui se retrouvent si loin de leur terre d’origine, d’échapper à leurs geôliers. On estime que pendant une période d’environ 45 ans, ce sont 50 000 esclaves autochtones provenant de l’actuel Sud des États‑Unis qui sont échangés ou capturés de la sorte. Des esclaves autochtones sont également envoyés aux Antilles pour être échangés avec des esclaves africains (voir Esclavage des noirs au Canada).

Le commerce des esclaves autochtones prend fin après la guerre des Yamasee qui voit, de 1715 à 1717, les nations autochtones des colonies britanniques du Sud combattre les colons pour mettre fin au commerce des esclaves et à l’expansion européenne sur leur territoire. Après cela, les colonies du Sud changent leur fusil d’épaule et privilégient les esclaves africains. Toutefois, des Autochtones continueront à être asservis, conjointement avec des Noirs, jusqu’à l’abolition de l’esclavage dans toute l’Amérique du Nord britannique.

Commerce des esclaves autochtones en Nouvelle‑France

En dehors de la colonie française du Canada, la plupart des régions de la Nouvelle‑France comptent peu d’esclaves noirs et un nombre encore plus réduit d’esclaves autochtones, la Louisiane, où domine une économie de plantation et où l’on trouve des milliers d’esclaves noirs et un certain nombre d’esclaves autochtones, étant l’exception. Il y a deux fois plus d’esclaves autochtones que d’esclaves noirs au Canada. Les colons français installés sur ce territoire reçoivent de Louis XIV l’autorisation d’importer des esclaves africains en 1689. Toutefois, étant donné que la Nouvelle‑France a besoin de ses alliés autochtones pour survivre, le roi hésite à légiférer sur la légalité de l’esclavage des autochtones. Après avoir transmis au souverain de nombreuses demandes de clarification, l’intendantJacques Raudot adopte une loi coloniale sous le titre Ordonnance rendue au sujet des nègres et des sauvages nommés panis légalisant l’esclavage en Nouvelle‑France et stipulant que les esclaves, noirs aussi bien qu’autochtones, introduits dans la colonie, sont considérés comme la propriété de ceux qui les ont achetés.

Certaines normes établies par le Code noir, édicté par Louis XIV en 1685, sont appliquées aux esclaves du Canada français. Ce texte législatif définit les conditions de l’esclavage dans les colonies françaises des Caraïbes. Une édition ultérieure du Code noir sera également publiée pour la Louisiane. En particulier, la disposition prévoyant qu’un enfant né d’une mère esclave est lui‑même esclave est appliquée au Canada français, et ce, bien que le Code noir n’y ait jamais été officiellement adopté.

Après 1709, on assiste à l’arrivée d’un nombre croissant d’esclaves autochtones ainsi que de quelques esclaves africains essentiellement détenus par les gouverneurs de la colonie. Entre 1689 et 1713, au moins 145 esclaves autochtones et 13 esclaves africains sont introduits en Nouvelle‑France.

Lorsque l’approvisionnement en esclaves autochtones en provenance de Caroline‑du‑Sud cesse progressivement après la guerre des Yamasee, la colonie française du Canada acquiert les esclaves dont elle a besoin auprès de négociants en fourrure qui ramènent des autochtones des régions occidentales du continent. Certains historiens estiment que les premiers esclaves au Canada sont des Pawnees, une nation autochtone du nom duquel le terme panis serait dérivé et aurait, par la suite, été utilisé comme générique pour désigner la plupart des esclaves autochtones. Cependant, il est possible que les Pawnees aient eux‑mêmes fait partie des premiers fournisseurs les plus importants des colons en esclaves autochtones. Ce que l’on peut dire en dernière analyse, c’est que les colons s’approvisionnent en esclaves provenant de l’ensemble des territoires de l’Ouest où la Nouvelle‑France commerce.

Territoire traditionnel des Pawnees.
(avec la permission de Victor Temprano/Native-Land.ca)

En 1747, la colonie propose à la France de pouvoir faire le commerce des Autochtones contre des Africains, comme cherche à le faire la Louisiane, échangeant deux esclaves autochtones contre un esclave noir. Cependant, la France, considérant que la Nouvelle‑France dépend entièrement de ses relations avec ses alliés autochtones et qu’elle pourrait être remise en cause par ce système de traite, rejette cette demande. Alors que les esclaves autochtones sont censés n’être asservis que dans la colonie elle‑même, en pratique, ils conservent ce statut quelle que soit la destination que leur réserve leur « maître », un nombre croissant d’entre eux étant vendus de Nouvelle‑France à de nouveaux propriétaires aux Caraïbes.

Esclavage des Autochtones en Amérique du Nord britannique

Après la Conquête de 1760, l’article 47 des Articles de capitulation (voir Capitulation de Montréal, 1760) confirme que les Français pourront continuer à pratiquer l’esclavage, comme ils le faisaient auparavant, sous le nouveau régime britannique. Les archives indiquent que dans la région administrative du Québec qui inclut également l’Acadie, la région des Grands Lacs, le lac Champlain et la mission Sainte‑Famille dans l’actuel Illinois, on compte 4 185 esclaves détenus entre le milieu du 17e siècle et 1834, date à laquelle l’esclavage a été aboli, dont 2 683 Autochtones, 1 443 Noirs et 59 personnes d’origine inconnue. S’il est vrai qu’il s’agit là de chiffres relativement faibles par rapport au nombre d’esclaves asservis en Nouvelle‑Angleterre, il n’en demeure pas moins que cela représente un pourcentage important de la population de la colonie. Ces esclaves sont la propriété de Français et de Britanniques à tous les échelons de la société, y compris dans des institutions religieuses et des hôpitaux. Toutefois, la majorité d’entre eux appartiennent à des propriétaires vivant dans les centres urbains, essentiellement à Québec et à Montréal.

Dans un contexte où le commerce des fourrures se déplace vers le nord et vers l’ouest, le nombre d’esclaves autochtones introduits au Canada français diminue après 1750. Cependant, en 1784, alors que les esclaves déjà présents décèdent peu à peu et qu’il devient difficile d’en acquérir de nouveaux, il demeure au moins 304 esclaves au Canada. En Nouvelle‑Écosse, après l’exil des Acadiens, les habitants de la Nouvelle‑Angleterre sont invités à repousser plus loin les populations mi’kmaq. Ces nouveaux colons ont amené avec eux leurs esclaves noirs, de sorte qu’en 1776, il y a environ 500 personnes asservies d’origine africaine en Nouvelle‑Écosse. Après 1783, le nombre d’esclaves africains s’accroît notablement lorsque des dizaines de milliers de loyalistes émigrent au Canada, introduisant en Nouvelle‑Écosse 1 000 esclaves supplémentaires de cette origine.

Dans le Haut‑Canada, on trouve à la fois des esclaves autochtones et des esclaves noirs. Toutefois, là‑bas aussi, le nombre d’esclaves autochtones commence à décliner. Le Haut‑Canada interdit l’importation d’esclaves africains en 1793, en adoptant la Loi visant à restreindre l’esclavage dans le Haut‑Canada. Toutefois, bien que le statut des esclaves déjà asservis, qu’il s’agisse d’Autochtones ou de Noirs, ne soit pas modifié par la promulgation de la nouvelle législation, désormais, les enfants de toutes les femmes esclaves seront libérés à l’âge de 25 ans. À aucun moment, le Bas‑Canada n’abolit officiellement la traite des esclaves. Cependant, dans un contexte où les tribunaux refusent de plus en plus souvent de reconnaître l’esclavage, les évasions se multiplient et le nombre de personnes asservies diminue. En 1821, la dernière esclave restant au Bas‑Canada, une Autochtone, est donnée à un hôpital de Montréal. Lors de l’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques en 1834, le nombre des esclaves noirs dépasse de loin celui des esclaves autochtones.

Vie en esclavage

Bien que l’on dispose de peu de témoignages sur la vie et les expériences d’esclaves particuliers, d’une façon générale, on peut dire que les esclaves autochtones au Canada sont essentiellement utilisés comme travailleurs manuels et comme domestiques. La plupart sont plutôt jeunes et de sexe féminin : l’âge moyen des esclaves autochtones au Canada est de 14 ans, et 57 % sont des jeunes filles ou des jeunes femmes. Contrairement à la situation dans les colonies du Sud, il semble que l’esclavage intergénérationnel soit peu présent, probablement du fait de l’absence d’une économie de plantation. C’est pourquoi, lorsque l’approvisionnement en nouveaux esclaves s’est tari, leur nombre a automatiquement diminué. En effet, beaucoup d’esclaves au Canada meurent jeunes.

S’il est vrai que les esclaves autochtones sont plutôt traités comme des travailleurs migrants, 60,6 % d’entre eux travaillant dans des centres urbains et ayant une qualité de vie meilleure que leurs homologues des colonies du Sud, il n’en demeure pas moins que l’arrachement à leur terre d’origine, à leur famille et à leur communauté et l’obligation de travailler dans toutes sortes d’emplois provoquent, chez un grand nombre d’entre eux, de graves perturbations physiques, psychologiques et émotionnelles.

On sait peu de choses sur ce que deviennent les esclaves une fois libérés. Un certain nombre de ceux ayant exercé un métier particulier lorsqu’ils étaient esclaves poursuivent cette activité. D’autres se déplacent constamment d’un endroit à l’autre à la recherche d’un emploi et d’un abri. Les moins chanceux, incapables de trouver un domicile fixe, sombrent dans l’itinérance et sont contraints de mendier ou de voler pour survivre.

Conclusion

Bien que ce soient essentiellement des Noirs qui aient été asservis durant les 40 dernières années de l’esclavage au Canada, les colons américains ayant introduit avec eux, après 1783, leurs esclaves africains sur les territoires actuels des Maritimes, de l’Ontario et du Québec, il n’en demeure pas moins que les esclaves autochtones ont représenté, sur une période d’environ 150 ans, deux tiers des esclaves au Canada. Durant la majeure partie de l’histoire canadienne, la très grande majorité des esclaves ont été des Autochtones. Cependant, s’il est vrai que ces deux histoires, celle des esclaves noirs et celle des esclaves autochtones, sont importantes, on constate qu’au Canada, cette dernière a largement été éclipsée par la première, l’asservissement des esclaves africains au sein des plantations esclavagistes s’étant poursuivi dans toutes les Amériques longtemps après l’abolition de l’esclavage au Canada.