Les Aivilingmiuts de Nunavut sont des chasseurs de morse. Comme de nombreux autres groupes régionaux d’Inuits, ils ont été nommés d’après l’animal qui assurait jadis leur survie. En toutes saisons, ils suivaient l’aivik (le morse, en inuktitut) au nord de la baie d'Hudson, jusqu’à l’île de Baffin. Aujourd’hui, personne ne dépend plus uniquement du morse pour sa survie. Cependant, lorsqu’une ancienne Aivilingmiut déclare sur une chaîne de radio locale qu’elle a très envie d’igunaq – la viande de morse fermentée –, les chasseurs locaux ont le devoir d’aller en chercher.

***

Les bateaux au départ d’une rive de galets de calcaire. Le mois de juillet tire à sa fin et la baie Igloolik est libre de glace. Chaque bateau transporte une famille : la mère, le père et un ou deux fils qui ont été choisis pour apprendre à chasser. Le plan succinct prévoit que les Airuts, Ammaqs, Irngauts et Awas seront partis pour une semaine. Ils ont pris avec eux suffisamment de nourriture et de collations pour environ trois jours. Le reste du temps, ils dépendront de la terre. Ils devront recueillir l’eau de pluie sur la nappe glaciaire, chasser les canards et tirer sur les phoques lorsque leur tête noire apparaîtra au loin, sur l’eau à peine ondulée. Ils naviguent au moteur pendant des heures, contournant une centaine de petites îles. Personne ne se soucie de ne plus apercevoir la terre.

En 2008, les chasseurs et les trappeurs d’Igloolik ont institué un moratoire sur le tourisme axé sur le morse. Ce moratoire interdisait les expéditions de chasse sportive et de photographie au sud de l’île de Baffin. Selon eux, la fréquentation accrue de la zone par les touristes avait fait fuir les animaux vers l’est, en direction de Cape Dorset. Le moratoire a depuis été levé mais certains pensent que l’intensification du trafic maritime et des développements autour et sur l’île de Baffin continue à perturber les morses. D’autres soutiennent que le problème vient de la disparition de la glace de mer. On ne sait pas si la population des morses de l’Atlantique est en train de disparaître ou si elle se déplace mais les locaux disent qu’il y en a moins aujourd’hui qu’il y a trente ans. Quoi qu’il en soit, les scientifiques et les Inuits s’accordent pour dire que les changements qui touchent l’Arctique affectent profondément les populations animales et ces perturbations se répercutent sur la culture et les traditions des peuples du Nord.

***

Le soir venu, les chasseurs installent leur camp sur les lieux d’un ancien poste de chasse au morse, sur la petite île Qaisuut, juste au nord de la pointe la plus septentrionale de la partie continentale du Canada. Dans la clarté continuelle des hautes latitudes, personne ne dort. Le père et chasseur Lukie Airut découpe des peaux de phoque en fines bandelettes, les débarrasse de leurs poils puis les met à sécher contre des rochers oranges. Elizabeth Awa apprend à ses petites-filles comment aller cueillir la bruyère dans les champs verdoyants, en altitude, pour l’étaler ensuite au camp afin d’en faire un matelas. L’ancien Abraham Uruyaralok, assis sur son matelas, fredonne des chansons traditionnelles. Il reste aussi attentif à la radio haute fréquence qui lui permet de bavarder avec d’autres chasseurs présents dans le secteur. Les enfants arpentent toute la nuit le sentier millénaire, baignés dans une lumière violette, carabine à l’épaule. Ils montent la garde contre les ours polaires. Arrivés sur une plage toute plate, ils se répètent les histoires racontées par leurs parents. Jadis, les morses foisonnaient sur cette île et les chasseurs n’avaient pour ainsi dire qu’à se baisser pour les cueillir. Dans une hutte de terre située un peu au-dessus de la plage, ils trouvent les restes d’anciens outils et de jouets d’enfants, ainsi qu’un crâne humain. Ces enfants connaissent bien le crâne. Ils lui rendent visite chaque fois qu’ils viennent sur Qaisuut. Ce crâne témoigne de ce qu’il se passe lorsque la chasse devient mauvaise et que les gens sont forcés de changer leur style de vie. Toute la nuit, Peter Awa joue de son violon et un chaudron de tripes de phoque bouillies passe de tente en tente. Ils ne font que tuer le temps, en attendant le matin.

***

Le premier troupeau que nous apercevons, nous nous contentons de le regarder. Ils sont comme des éléphants dans l’eau, maladroits. Même en pleine mer, ils sont lents et peine à respirer car il leur est difficile de garder leur nez et leur gueule au-dessus de la surface. Leur tête vient régulièrement percer la surface, leurs défenses fendant les vagues. Les six bateaux se regroupent derrière eux, mais les morses n’ont pas besoin de nous voir pour comprendre qu’ils sont en danger. Ils remontent un peu plus fréquemment à la surface. Le troupeau se sépare. Awa tire et touche un mâle dans la nuque. Le mâle fait un saut en arrière. Deux bateaux arrivent vite à ses côtés et un chasseur le transperce avec un harpon maison connecté par une corde à un jerrican vide. Il frappe sur le jerrican avec ses défenses. L’animal le malmène mais ne peut pas le percer. Ses coups de reins brusques bousculent le bateau en aluminium de vingt pieds.

Un autre coup de feu retentit sur le bateau voisin. Une femelle est touchée. Avant que les chasseurs ne parviennent à la harponner, le reste du troupeau s’est regroupé autour d’elle et deux d’entre eux l’emportent sur leur dos. Un bouc de glace s’interpose alors entre le bateau et les morses. Mais Lukie Airut n’hésite pas, il saute sur la glace. Pendant quelques secondes, il reste là, son harpon armé au-dessus de sa tête. Lorsqu’il apprit à le lancer, c’était à partir d’un kayak. Il projette son harpon mais l’arme ne perce pas le cuir de l’animal. Il la harponne une deuxième fois, cette fois à travers sa nageoire pectorale de gauche. Airut remonte à bord de son bateau puis éloigne l’animal du troupeau en ramenant sa corde en peau de phoque. Le bateau, tiré de côté par la femelle d’une tonne, dérive vers une plaque de glace de la taille d’un gymnase.

Ce matin-là, neuf morses de ce troupeau seront tués. Leur dépeçage occupera toute l’après-midi et une partie de la soirée. Il faut neuf hommes et un système de treuillage à poulie pour sortir chaque morse de l’eau. Lorsque les couteaux à fileter plongent dans les peaux grises et abîmées, la glace rougit sous le flot de sang. Il n’y aura pas de pause déjeuner. Les foies et les cœurs des animaux sont rassemblés devant une chaise de jardin posée sur la glace et les chasseurs viennent s’y rassasier à tour de rôle. Chaque famille dépèce son propre morse et chaque famille a sa propre façon de procéder. Mais tout le monde prépare la même chose : la spécialité des Aivilingmiuts, l’igunaq. Ils replient des poches de gras, de viande et de peau en formant des sacs hermétiques puis les ferment en les cousant avec des lanières de peau prélevée sur la poitrine et la cage thoracique des animaux. Les enfants gardent leur couteau à la main mais se contentent d’observer comment se déroule le dépeçage. Il en sera ainsi lors de plusieurs chasses, jusqu’à ce qu’ils soient prêts à s’essayer à la tâche. S’ils manquent une année, ils commencent déjà à oublier.

***

Les bateaux sont remplis, la chasse est terminée. De toute façon, il tarde aux enfants de revenir à la maison. Une fois revenues sur la terre ferme, les familles se séparent puis vont entreposer leur igunaq dans des caches de rochers aménagées en bordure de la ville. La viande de morse, transportée deux hommes par poche, est entreposée dans un terrier creusé à même le pergélisol. Elle y fermentera jusqu’à deux ans. Le jour de la fête du Canada, d’un anniversaire ou simplement quand un ancien passe à la radio et fait part de son envie de manger du morse, les chasseurs viendront en chercher et toute la ville se souviendra de ce goût.