Fanny « Bobbie » Rosenfeld, athlète, journaliste sportive (née le 28 décembre 1904 à Ekaterinoslav, en Russie [aujourd’hui Dnipro, en Ukraine]; décédée le 13 novembre 1969 à Toronto en Ontario). Athlète exceptionnelle qui excellait dans de nombreux sports, notamment le basketball, le hockey et le softball, Fanny Rosenfeld est surtout connue pour ses exploits sur la piste lors des Jeux olympiques d’été à Amsterdam en 1928, qui lui ont valu deux médailles. Après s’être retirée de la compétition, elle s’est reconvertie dans le journalisme sportif et a tenu, pendant 20 ans, la chronique à succès « Sports Reel » dans le Globe and Mail. Grâce à ses performances sportives et à ses écrits journalistiques, elle a contribué à promouvoir et à défendre le sport féminin et a représenté un modèle pour de nombreuses femmes attirées par le sport, en particulier au sein de la classe ouvrière.

Jeunesse

Fanny Rosenfeld naît en 1904 à Katrinosalov, en Russie, l’actuel Dnipro, en Ukraine. Elle est, après l’aîné Maurice né en 1902, le deuxième enfant de Max et Sarah. En 1905, alors qu’elle n’est encore qu’un bébé, le couple émigre au Canada et s’installe à Barrie où réside déjà une partie de la famille. C’est là que naissent trois autres filles : Gertrude en 1906, Mary en 1907 et Ethel en 1919. Max travaille tout d’abord comme ferrailleur puis comme vendeur itinérant, une activité fréquente chez les immigrants juifs au début du XXe siècle, pour finir par créer une entreprise de vente de biens d’occasion. S’il est vrai qu’à bien des égards, les Rosenfeld incarnent une famille immigrante typique de la classe laborieuse moyenne-inférieure, leur fille aînée va, elle, connaître une vie qui sera en tous points atypique.

Alors qu’elle est encore une petite fille, Fanny Rosenfeld se montre déjà brillante en sport. Dans un article paru dans le Globe and Mail en 1957, elle relate les circonstances dans lesquelles elle se souvient d’avoir gagné sa première course, alors qu’elle était âgée de neuf ans et participait à un pique‑nique : à cette occasion, elle et sa sœur Gertrude terminent première et deuxième d’une course sur 50 verges et reçoivent un repas gratuit en récompense de leur performance. Toutefois, les talents sportifs de la jeune fille ne se limitent pas à la piste. Pendant son adolescence, elle joue également au basketball, au softball, à la crosse, au hockey sur glace et au tennis. Durant ses études au Barrie Collegiate Institute, elle brille dans l’équipe de basketball de l’école ainsi que sur la piste. À l’école secondaire, on la surnomme « Bobbie » en référence au nom anglais (bob) pour sa coupe au carré.

Vedette sportive à Toronto

En 1922, alors que Fanny Rosenfeld est âgée de 18 ans, la famille déménage à Toronto et achète une maison individuelle sur la rue Markham près de Lippincott, dans un quartier célèbre à l’époque pour sa forte concentration de familles juives de la classe moyenne. Elle rapporte elle‑même avoir échoué volontairement à deux cours du Barrie Collegiate pour pouvoir s’inscrire au Harbord Collegiate Institute à Toronto, un établissement censé avoir un programme athlétique d’un bien meilleur niveau.

Fanny Rosenfeld se fait rapidement un nom sur la scène sportive torontoise. En mars 1922, le Globe mentionne son nom comme membre de l’équipe de hockey de la Young Women’s Christian Association (YWCA). À la fin de l’année, elle est de nouveau citée dans ce même journal en tant que membre de l’équipe de basketball de la Young Women’s Hebrew Association (YWHA) qui va remporter les championnats municipaux et provinciaux, réussissant même à se qualifier pour les championnats nationaux où elle ne sera battue que par l’équipe réputée des Grads d’Edmonton.

Diplômée du Harbord Collegiate en 1923, Fanny Rosenfeld est embauchée comme sténographe chez Patterson Chocolate Factory, une entreprise qui, comme beaucoup d’autres à cette époque‑là, favorise les activités sportives et de loisirs de ses employées et parraine un certain nombre d’équipes dans des sports collectifs. Elle est membre de plusieurs de ces équipes et est même capitaine de l’équipe de hockey féminin Patterson qui domine ce sport en Ontario. Elle joue également dans l’équipe de softball Hind & Dauche, l’une des plus fortes en compétition dans les ligues féminines de Sunnyside à Toronto. Elle continue, en outre, à faire partie des équipes de hockey et de basketball de la YWHA, tout en étant membre du Toronto Ladies Athletic Club. Par ailleurs, elle remporte, en 1924, le championnat municipal féminin de tennis sur gazon. Au milieu des années 1920, son nom est régulièrement cité dans les pages sportives des journaux torontois.

Athlétisme

Alors qu’elle excelle dans de nombreux sports, c’est surtout pour ses résultats en athlétisme que Fanny Rosenfeld se fait connaître. Très jeune, elle pratique déjà la course en compétition; toutefois, jusqu’en 1923, elle est essentiellement connue pour ses succès dans les sports d’équipe. Cet été-là, elle joue, avec l’équipe Hind & Dauche, un match exhibition de softball à Beaverton en Ontario. Cette partie s’inscrit dans le cadre d’une grande réunion sportive qui comprend également des courses sur piste. Ses coéquipières la convainquent de participer à la course du 100 verges qu’elle remporte. Même si elle ne s’en rend pas compte sur le moment, elle a, à l’occasion de cette course, battu la meilleure sprinteuse canadienne de l’époque, Rosa Grosse.

Peu de temps après, Fanny Rosenfeld commence à s’entraîner en compagnie de Rosa Grosse, Grace Conacher et Myrtle Cook sous la houlette de Walter R. Knox. Cette même année 1923, le 8 septembre, les quatre jeunes femmes vont faire vibrer la foule pour la première participation de femmes lors de la journée de l’athlétisme de l’Exposition nationale canadienne (CNE). À cette occasion, Fanny Rosenfeld remporte une nouvelle fois la course du 100 verges devant Rosa Grosse. Dans le relais, le quatuor canadien domine les Flyers de Chicago, une équipe plus expérimentée venue des États‑Unis. Contrairement aux Flyers qui portent des shorts et des maillots adaptés à la course, les Canadiennes sont équipées de bric et de broc : Fanny Rosenfeld court habillée du short de natation de son frère, des chaussettes de son père et de son maillot blanc de softball Hind & Dauche.

Les compétitions de la CNE transforment Fanny Rosenfeld en vedette. Sa rivalité avec Rosa Grosse devient, chaque année, un moment attendu de la journée de l’athlétisme de la CNE. Cette dernière sort vainqueur de la course du 100 verges en 1924, tandis que l’année suivante, Fanny Rosenfeld récupère son bien, établissant même, à l’occasion, un nouveau record du monde. Ce même été 1925, elle domine le premier championnat d’athlétisme féminin de l’Ontario, organisé par le Toronto Ladies’ Athletic Club au Varsity Stadium de Toronto. Elle y remporte cinq épreuves – le lancer du poids, le disque, le 220 verges, épreuve à l’occasion de laquelle elle bat d’ailleurs le record du monde, le saut en longueur et les haies basses – et se classe deuxième lors de deux autres, le javelot et le 100 verges.

Les Matchless Six et les Jeux olympiques de 1928

Membre de ce groupe de six athlètes féminines que l’on va surnommer les Matchless Six (les six incomparables), Fanny Rosenfeld devient une vedette nationale et internationale à l’occasion desJeux olympiques d’été à Amsterdam aux Pays‑Bas. C’est la première fois que des femmes sont autorisées à concourir en athlétisme aux Jeux olympiques, et ce, même si le représentant du Canada à la Fédération internationale d’athlétisme amateur, le docteur Arthur S. Lamb, vote contre la participation des femmes. Les Jeux d’Amsterdam voient également la première participation d’une délégation féminine canadienne. En athlétisme, les femmes peuvent participer à cinq épreuves : le 100 m, le 800 m, le 4 x 100 m, le saut en hauteur et le disque. Le talent des Matchless Six – Fanny Rosenfeld, Jean Thompson, Ethel Smith, Myrtle Cook, Ethel Catherwood et Jane Bell – va alors éclater à la face du monde. Fanny Rosenfeld et Ethel Smith remportent deux médailles chacune, dont une médaille d’or comme membre de l’équipe du relais 4 x 100 m, tandis qu’Ethel Catherwood s’empare de l’or au saut en hauteur.

Fanny Rosenfeld, qui excelle à la fois sur la piste et dans les concours de saut et de lancer, est choisie pour concourir au 100 m et à l’épreuve de lancer du disque. Toutefois, comme les deux épreuves se déroulent le même jour, elle ne peut participer qu’à la course. La course est retardée par de nombreux faux départs entraînant la disqualification de la favorite canadienne Myrtle Cook qui éclate en larmes. À mi‑course, l’Américaine Elizabeth (Betty) Robinson est en tête; toutefois, dans la deuxième partie du 100 m, Fanny Rosenfeld refait son retard et sur la ligne d’arrivée, il est difficile de déterminer un vainqueur. En dépit de certains désaccords entre eux, les juges attribuent finalement la médaille d’or à l’Américaine. Le Canada présente une protestation officielle qui est toutefois rejetée. Fanny Rosenfeld doit se contenter de l’argent, tandis que sa coéquipière Ethel Smith s’empare du bronze.

Fanny Rosenfeld participe ensuite au 800 m. Bien qu’elle ne se soit pas entraînée spécifiquement pour cette course, l’entraîneuse de l’équipe féminine, Alexandrine Gibb, lui demande d’y participer pour aider sa coéquipière Jean Thompson qui, après une blessure à la jambe, se montre assez nerveuse en vue de cette épreuve. Bien que Jean Thompson soit en tête pendant un long moment, elle s’effondre lentement sur la fin de la course et se fait passer par trois autres concurrentes. Toutefois, lorsque Fanny Rosenfeld la rattrape, elle reste à sa hauteur, l’encourageant jusqu’à la ligne d’arrivée et la laissant prendre la quatrième place, elle‑même terminant cinquième. Son esprit d’équipe lui vaut de nombreux éloges, Alexandrine Gibb faisant remarquer : « Je ne crois pas qu’il y ait dans les annales de l’athlétisme féminin un geste plus élégant que celui‑là! »

Fanny Rosenfeld gagne également la médaille d’or sur le 4 x 100 m en tant que première coureuse du relais, ses coéquipières étant Ethel Smith, Jane Bell et Myrtle Cook. Les Canadiennes prennent rapidement la tête de la course pour ne plus la lâcher, et franchissent la ligne d’arrivée en s’emparant du record du monde de l’épreuve. Ethel Catherwood, une autre Canadienne, surnommée « Saskatoon Lily » (le lis de Saskatoon), remporte l’épreuve du saut en hauteur et rapporte une nouvelle médaille d’or au pays.

À leur retour d’Amsterdam, les membres de l’équipe olympique canadienne défilent dans les rues de Toronto, applaudis par environ 200 000 spectateurs. Fanny Rosenfeld raconte cette expérience : « C’était une émotion absolument inoubliable! »

Nouvelle carrière dans le journalisme sportif

Après les Jeux olympiques de 1928, Fanny « Bobbie » Rosenfeld reprend son intense activité sportive. Toutefois, en septembre 1929, elle subit une violente attaque d’arthrite qui la cloue au lit pendant huit mois. Tout au long de l’année suivante, elle est contrainte de se déplacer avec des béquilles, mais en 1931, elle recommence à jouer au softball et est même désignée, en 1932, meilleure joueuse de hockey en Ontario.

En mai 1932, Fanny Rosenfeld se lance dans une nouvelle carrière en tant que journaliste sportive au Montreal Daily Herald. Bien que ne restant que quatre mois à Montréal à ce poste, elle se montre particulièrement active durant cette période. Outre son travail de journaliste, elle joue au softball et participe à la création de la Provincial Women’s Softball Union of Québec dont elle est la première présidente.

Cependant, en 1933, le retour de l’arthrite met fin définitivement à sa carrière sportive. Fanny Rosenfeld reste toutefois active dans le monde du sport, entraînant l’équipe féminine d’athlétisme lors des Jeux de l’Empire britannique qui se déroulent en Angleterre à Londres en 1934. Elle dirige également les Langleys Lakeside, une équipe de softball de Toronto, et occupe des fonctions de dirigeante au sein des associations provinciales féminines de hockey et de softball.

En 1936, Fanny Rosenfeld entre au service des sports du Globe and Mail où elle publie son premier article en 1937. Tout d’abord intitulée « Femmes Sports Reel », puis « Feminine Sports Reel » et enfin simplement « Sports Reel », sa rubrique conservera ce nom jusqu’en 1957, date à laquelle elle prendra fin. La célèbre sportive reconvertie en journaliste y couvre l’actualité sportive, masculine et féminine, aussi bien à l’échelon local, national qu’international. Elle utilise également sa plume pour promouvoir et défendre le sport féminin, argumentant en particulier contre ceux qui prétendent que sport et féminité ne font pas bon ménage. En réponse à la présentation des sportives comme étant des « Amazones musculeuses », elle met en avant la séduction d’athlètes féminines ainsi que la réussite de leur vie de mère et de femme mariée.

Fanny Rosenfeld se rend célèbre pour son humour et son sens de la répartie. Dans le numéro du magazine Chatelaine de juillet 1933, elle défend les athlètes féminines dans un article intitulé « Girls are in Sports for Good » (les filles sont présentes dans le sport et il n’y aura pas de retour en arrière). Elle y répond à un précédent article paru dans le même magazine sous la plume du journaliste sportif Andy Lytle du Vancouver Sun. Selon ce dernier, les femmes ne devraient pas pratiquer des sports mettant en jeu des efforts physiques trop intenses : « En près de 20 ans de carrière comme observateur et commentateur sportif, je n’ai encore jamais vu une jeune femme s’approcher un tant soit peu des performances d’un homme ayant une pratique rigoureuse de son sport. Il ne serait pas raisonnable d’espérer qu’elle puisse le faire. La nature ne l’a pas dotée des caractéristiques d’un corps masculin. » La réponse de Fanny Rosenfeld s’avère caractéristique de son style :

Aux armes, jeunes femmes sportives! Méfie‑toi, Andy Lytle! Nous partons en guerre, et il était grand temps, pour défendre nos corps prétendument « musculeux » et pour apporter un démenti cinglant à tous ces barbouilleurs de papier qui s’écoutent écrire et qui nous décrivent non pas comme incarnant un idéal féminin d’épanouissement physique, de beauté et de santé, mais plutôt comme des Amazones et de vilains petits canards, tout cela parce que nous aimons le sport et que nous avons choisi de nous investir sans réserve dans la compétition.

Elle se défend également, et défend les autres athlètes féminines, contre les femmes qui ne sont pas en reste pour les dénigrer. Dans sa rubrique du 22 octobre dans le Globe and Mail, elle répond en ces termes à une critique d’une lectrice :

Régulièrement, nous donnons la parole aux lecteurs. Après tout, ce sont eux qui payent et qui font vivre le journal sans avoir leur mot à dire sur son contenu, n’est‑ce pas? Je ne compte pas y aller par quatre chemins et je vais commencer par évoquer la lettre reçue d’une certaine madame J. Richards; elle est, sans doute, un peu amochée… je n’ai pu m’empêcher de la piétiner à quelques reprises! Madame Richards se moque des femmes qui utilisent des prénoms habituellement réservés aux hommes. Elle souhaiterait que je continue à me faire appeler Fanny! Désolée, Madame! On m’appelle Bobbie et c’est très bien comme ça! De fait, selon moi et après mûre réflexion, les femmes qui portent des prénoms d’hommes font montre d’une plus grande confiance en elles que les autres.

« Sports Reel » s’arrête en 1957 et jusqu’en 1966, Fanny Rosenfeld dirige le service promotion du journal jusqu’à ce qu’elle soit contrainte de prendre sa retraite pour raisons de santé. Elle décède en novembre 1969 et est enterrée au cimetière Lambton Mills à Toronto.

Importance

Fanny « Bobbie » Rosenfeld était une athlète exceptionnelle à une époque que de nombreux historiens considèrent comme l’âge d’or du sport féminin au Canada. L’une des premières Canadiennes à avoir participé aux Jeux olympiques, elle a remporté deux médailles d’or et excellait dans de nombreux sports, notamment en athlétisme, au basketball, au hockey et au softball. Son succès et sa popularité ont ouvert la voie au sport féminin. Elle a sans doute été l’une des premières « femmes modernes » de l’entre‑deux‑guerres, remettant en cause, par sa façon d’agir et par ses réalisations, les normes sociales en vigueur à l’époque et les présupposés quant aux capacités des femmes. De fait, elle est devenue un modèle pour de nombreuses jeunes femmes, en particulier celles issues de la classe ouvrière.

En tant que journaliste, Fanny Rosenfeld a joué un rôle crucial dans la défense et la promotion du sport féminin au Canada. Elle n’a toutefois pas été la seule à suivre cette voie. Parmi toutes les Canadiennes ayant participé aux Jeux olympiques d’été de 1928, trois ont ensuite régulièrement rédigé des articles sportifs dans de grands quotidiens. Alors que Fanny Rosenfeld a tenu la rubrique « Sports Reel » dans le Globe and Mail pendant 20 ans, Alexandrine Gibb a écrit pour le Toronto Star pendant 30 ans et Myrtle Cook a passé 40 ans au Montreal Star. D’autres pionnières du sport féminin, comme Mabel Ray, Patricia Page, Phyllis Griffiths et Ruth Wilson, ont également rédigé des articles et des chroniques dans des journaux canadiens.

Distinctions

Athlète féminine canadienne du demi‑siècle (1950)
Intronisée au Panthéon des sports canadiens (1955)
La Presse canadienne a créé le prix Bobbie-Rosenfeld récompensant l’athlète féminine de l’année (1978)
Intronisée à l’International Jewish Sports Hall of Fame (1982)
Un parc de Toronto a été nommé parc Bobbie-Rosenfeld en son honneur (1991)Postes Canada a émis un timbre à son effigie (1996)

Intronisée à l’Ontario Sports Hall of Fame (1996)