Robert Bourassa, premier ministre du Québec (de 1970 à 1976 et de 1985 à 1994), homme politique, avocat, économiste (né le 14 juillet 1933 à Montréal, QC; décédé le 2 octobre 1996 à Montréal). Plus jeune premier ministre de l’histoire du Québec, Bourassa a été condamné par les fédéralistes pour avoir laissé les rênes du pouvoir passer aux mains du Parti Québécois séparatiste. Neuf ans plus tard, il a effectué l’un des retours politiques les plus mémorables de l’histoire du Canada en redevenant premier ministre du Québec à la tête d’un gouvernement libéral avec la responsabilité de guider sa province tout au long des tumultueux débats occasionnés par la négociation des accords constitutionnels dits Accord du lac Meech et Accord de Charlottetown.

Les premières années

Bourassa nait, d’Aubert Bourassa et d’Adrienne Courville, dans une famille ouvrière de Montréal Est, un quartier à très forte majorité francophone. Il se distingue comme un étudiant brillant au Collège Brébeuf et, plus tard, à l’Université de Montréal où il obtient, en 1956, la Médaille du gouverneur général. Il devient avocat l’année suivante et part étudier l’économie et les sciences politiques à Oxford, puis le droit financier à Harvard avant de revenir au Canada en 1960.

Durant les dix années suivantes, Bourassa enseigne l’économie, la fiscalité et les finances publiques dans diverses universités à Ottawa et à Montréal et occupe des fonctions de conseiller financier au ministère fédéral des Finances. Des amis du Parti libéral du Québec, sous la bannière duquel il gagne un siège de député à l’Assemblée nationale en 1966, réussissent à l’attirer loin d’Ottawa. Quatre années plus tard, il est choisi, en dépit de sa jeunesse, pour succéder à Jean Lesage en tant que chef du parti.

Première période comme premier ministre : 1970 à 1976

Les libéraux remportent la victoire aux élections d’avril 1970 et forment un gouvernement majoritaire. Bourassa, alors âgé de 36 ans, devient le plus jeune premier ministre de l’histoire du Québec. Les événements ne vont pas se montrer particulièrement cléments pour son gouvernement.

Quelques mois seulement après sa prise de fonction, Bourassa doit faire face à la Crise d’octobre et à ses enlèvements terroristes qui culmineront avec le meurtre du ministre du travail provincial, Pierre Laporte, par le Front de Libération du Québec. Bourassa demande au premier ministre canadien Pierre Trudeau d’intervenir. Le gouvernement fédéral invoque la Loi sur les mesures de guerre, envoie des soldats dans les rues de Montréal et arrête des centaines de personnes pour les interroger. Aux yeux de nombreuses personnes, Bourassa apparaît comme un faible et il est lourdement critiqué pour sa gestion de la crise; toutefois, il insiste, en réponse, sur le fait que l’envoi de forces militaires était indispensable pour maintenir la confiance dans son gouvernement.

Une fois la crise derrière lui, Bourassa lance les travaux du projet géant d’aménagement hydroélectrique de la Baie James qui constitue le site de production électrique le plus important en Amérique du Nord et voit la construction de toute une série de barrages et de déversoirs ainsi que l’exploitation du potentiel énergétique d’une immense région au nord du Québec. En dépit de ses avantages économiques, le projet provoque la colère des peuples autochtones et s’attire de nombreuses autres critiques en raison de ses impacts considérables sur l’environnement et sur les collectivités de la région.

En dépit des nombreuses difficultés de son premier mandat, Bourassa est réélu en 1973 et remporte, avec 102 des 110 sièges de l’Assemblée législative, une victoire écrasante. Une nouvelle fois, son gouvernement va provoquer la controverse, cette fois avec la Loi 22 qui fait du français la seule langue officielle du Québec, impose des restrictions sur la scolarisation en anglais et interdit l’utilisation de l’anglais dans l’affichage commercial. Cette loi, qui sera en partie annulée ultérieurement par les tribunaux pour anticonstitutionnalité, offusque des millions de Québécois anglophones et marque le début d’un long exode des anglophones en dehors de la province.

En 1976, le gouvernement libéral est usé par le pouvoir et miné par les scandales et les allégations de népotisme et de corruption. Bourassa perd les élections cette année-là au profit de René Lévesque et du Parti Québécois qui forment le premier gouvernement ouvertement séparatiste de la province. Lors de cette élection, Bourassa perd également son propre siège de député. Décrit comme l’un des hommes les plus haïs du Québec, il s’exile pendant neuf ans dans l’anonymat du milieu universitaire, passant la majorité de cette période à l’étranger.

Deuxième période comme premier ministre : 1985 à 1994

En 1980, Bourassa revient au Québec pour apporter son soutien au clan du « non » à l’occasion de la première campagne référendaire sur la souveraineté. Trois ans plus tard, il est réélu chef des libéraux en remplacement de Claude Ryan. Bien que n’ayant pas réussi à reconquérir un siège de député lors des élections provinciales de 1985, Bourassa conduit son parti à une victoire éclatante sur le Parti Québécois. Sa reconquête du pouvoir demeure l’un des retours sur la scène politique les plus extraordinaires de l’histoire canadienne moderne.

Bourassa est ensuite élu dans la circonscription de Saint-Laurent et retrouve un siège de député à l’Assemblée nationale. Les années de son deuxième mandat en tant que premier ministre sont dominées par le débat constitutionnel sur la place du Québec au Canada. Bourassa adopte une position en équilibre précaire : se décrivant lui-même comme fédéraliste, il prend toutefois le plus grand soin de ne pas s’aliéner les nationalistes québécois et répète inlassablement à l’intention du Canada anglophone que le statu quo de la Confédération n’est pas acceptable.

Il joue un rôle essentiel dans la négociation de l’Accord du lac Meech avec le premier ministre canadien Brian Mulroney en 1987 qui constitue une tentative d’obtenir l’accord du Québec à l’égard d’une version révisée de la Constitutionrapatriée de Grande-Bretagne en 1982 sans approbation formelle du gouvernement du Québec. Cet accord aurait octroyé au Québec un statut de « société distincte » au sein du Canada qui, en dépit de son manque de précision, aurait été consacré par la Constitution. En échange de ce statut et d’autres mesures, Bourassa aurait approuvé la Constitution.

En 1988, le consensus politique national sur l’Accord du lac Meech commence à se désintégrer et le mouvement souverainiste reprend du poil de la bête; c’est dans ce contexte que Bourassa profère son avertissement alarmiste en déclarant : « L’Accord du lac Meech constitue une chance unique pour le Canada. S’il est accepté, le Canada aura les moyens de devenir un grand pays; toutefois, s’il est rejeté, le futur demeure imprévisible. »

Finalement, l’accord échouera, permettant au Parti Québécois de progresser sans arriver toutefois à battre les libéraux de Bourassa lors des élections provinciales de 1989. La fin des négociations sur l’accord conduit également à la création d’un nouveau parti séparatiste à l’échelon fédéral, le Bloc Québécois. En réaction, Bourassa renforce sa propre rhétorique nationaliste, refusant de continuer à participer aux Conférences des premiers ministres et promettant de tenir un référendum sur la souveraineté si des propositions constitutionnelles acceptables ne sont pas formulées par le reste du Canada avant l’été 1992.

Toutefois, Bourassa assiste à nouveau à une réunion des premiers ministres en août 1992. Là, il accepte de se laisser fléchir, à la demande de certains premiers ministres provinciaux, sur un projet de réforme du Sénat en échange d’une garantie pour le Québec d’une représentation à hauteur de 25 % à la Chambre des communes. Cet accord aboutit à une nouvelle proposition constitutionnelle mise au point entre Mulroney, Bourassa et les autres premiers ministres, appelée Accord de Charlottetown, qui sera rejetée lors de deux référendums tant par les Canadiens que par les Québécois.

L’année suivante, Bourassa subit un traitement radical pour un cancer de la peau et, le 14 septembre 1993, il annonce qu’il démissionnera à la suite d’un congrès d’investiture à tenir en 1994.

L’héritage

Bourassa perd sa bataille contre le cancer qui durera jusqu’au 2 octobre 1996, date de son décès dans un hôpital de Montréal. Peu avant sa mort, son médecin lui déclare à son chevet : « Le Québec vous aime! », faisant jaillir des larmes de ses yeux. En apprenant la mort de Bourassa, Pierre Trudeau, l’un de ses principaux adversaires politiques, affirme : « C’était un homme courageux. Il a toujours souhaité améliorer la situation politique de sa province. »

Bourassa a été élu quatre fois premier ministre et a gouverné pendant quinze années au total. Pendant toutes ces années au pouvoir, il s’est débattu avec la Crise d’octobre, il a lancé le projet géant de la baie James, il s’est fait le farouche défenseur de la promotion du français et de l’exclusion de l’anglais par la voie législative, et ce, en dépit des conséquences négatives de telles mesures sur la liberté d’expression.

Durant les années 80 et les années 90, il s’est battu sans relâche pour la reconnaissance du Québec en tant que « société distincte » au Canada. Légalement, le Québec n’a jamais été exclu de la Constitution de 1982, il n’en demeure pas moins qu’on se souviendra de Bourassa comme du premier ministre qui a essayé, sans succès, de ramener sa province dans le giron de la constitution afin, selon lui, de renforcer non seulement le Québec, mais l’ensemble de la Confédération.