Le grand explorateur norvégien Roald Amundsen se cramponne résolument à la barre de son petit navire, le Gjøa. En ce mois d'août 1905, le Gjøa dérive dans les eaux lointaines du détroit de Simpson et vient de passer deux semaines éprouvantes à se faufiler entre les blocs de glace polaire, évitant la catastrophe de justesse. L'équipage, épuisé, ne cesse de supplier Amundsen de faire demi-tour. Celui-ci, malade, les traits tirés et le teint pâle, n'a rien mangé depuis des jours et n'ose pas dormir. Il sait que son rêve de traverser les eaux du toit du monde est à portée de main.

Roald Amundsen, un des plus grands explorateurs de l'histoire, est le premier à effectuer la traversée complète du passage du Nord-Ouest (avec la permission de la Bancroft Library, U. de Californie, Berkeley).

Le 25 août, il entend la vigie crier : "Voile! Voile, droit devant!" Amundsen sait immédiatement ce que cela signifie. Ils sont en eau libre et ont repéré un baleinier en provenance du Pacifique. Dans son journal, il écrit [trad. libre] : "Le passage du Nord-Ouest est ouvert. Mon rêve d'enfance vient de se réaliser. Une étrange sensation me prend à la gorge. Je suis surmené et à bout, mais je sens les larmes me monter aux yeux... Voile en vue!... Voile en vue!"

Amundsen semble avoir été destiné à devenir un des plus grands explorateurs de l'histoire et à faire honneur à ses ancêtres vikings. Originaire du sud-est de la Norvège, il grandit en dévorant des histoires d'explorations polaires, particulièrement celle du tragique périple de l'explorateur britannique sir John Franklin. Il ronge du cuir et des os, passe beaucoup de temps à cultiver sa forme physique et s'impose des privations pour se préparer aux aventures hasardeuses qu'il mijote.

Après avoir prouvé son leadership et son courage en 1894, pendant une expédition dans l'Antarctique financée par la Belgique, Amundsen décroche son brevet de capitaine et se met à planifier sa propre expédition dans l'Arctique, à la recherche du passage du Nord-Ouest.

Le 16 juin 1903, lorsqu'il lance son petit vaisseau, le Gjøa, à l'assaut de la mer du Nord, il sait fort bien qu'il s'embarque dans une aventure qui s'est terminée de façon ou bien décevante ou bien désastreuse pour beaucoup d'autres avant lui.

À Gjøahaven, dans l'ouest du Groenland, Amundsen fait le plein de vivres et achète une vingtaine de chiens huskys. Maintenant lourdement chargé, le navire affronte les rafales impressionnantes de la baie de Melville, connue comme l'une des étendues d'eau les plus dangereuses du monde. Amundsen s'adresse ainsi à son équipage effrayé : "Faites-moi confiance. Encore mieux, faites confiance au Gjøa. Je le comprends et il me comprend." Enfin, le Gjøa contourne le cap York et accoste à Dalrymple Rock. Là, dans l'île triste et isolée de Beechey, Amundsen installe ses instruments et localise le pôle Nord magnétique.

De l'île de Beechey, le Gjøa se glisse dans les brumes du détroit de Peel, le point le plus éloigné jamais atteint par un explorateur. Après un feu qui s'est déclaré à bord et deux échouages, il atteint la côte sud de l'île du Roi-Guillaume et déniche un port protégé qu'Amundsen baptise Gjøahaven (havre du Gjøa). Les hommes y passeront deux hivers, faisant plusieurs tentatives par voie de terre pour atteindre le pôle magnétique.

Amundsen part ensuite vivre avec les Inuits qui lui apprennent à survivre dans la région la plus rude du monde. Il est émerveillé de leur joie de vivre et, quand il les quitte, il écrit [trad. libre] : "De toute notre vie, je doute que nous ayons l'occasion de rencontrer de meilleures personnes."

Le pénible voyage à travers le passage du Nord-Ouest marque profondément Amundsen. Il a 33 ans mais en paraît 63. Son visage gardera le même aspect émacié le reste de sa vie. Le 2 septembre, le Gjøa lève l'ancre à la pointe King en direction de la côte nord du Canada. Le capitaine d'un baleinier, impatient de retourner par voie de terre à San Francisco, persuade un Amundsen sans le sou de l'embarquer. Guidée par deux Inuits, l'équipe traverse une crête montagneuse et, le 5 décembre 1905, atteint le fort Egbert. C'est depuis cet endroit que, par télégraphe, Amundsen informera le monde de son triomphe.

Le Gjoa à Nome, en Alaska, en 1906, après la traversée du passage du Nord-Ouest (avec la permission de la Bancroft Library, U. de Californie, Berkeley).

Seul son incroyable voyage au pôle Sud pouvait accroître la célébrité d'Amundsen. Contrairement à ce qu'a fait l'expédition de Scott, qui devait connaître l'échec, il voyage en traîneaux à chiens, avec un minimum de bagages, et progresse assez facilement sur le vaste plateau vers le pôle Sud proprement dit. Quand, en mai 1928, il apprend que le dirigeable de l'explorateur italien Umberto Nobile s'est écrasé dans l'Arctique, il n'hésite pas un instant à se porter volontaire pour tenter de lui porter secours. En juin, son aéronef s'écrase trois heures après avoir décollé de la petite ville de Tromsø. C'est peut-être Fridtjof Nansen qui aura écrit la meilleure épitaphe pour le plus grand des explorateurs polaires de l'histoire [trad. libre] : "Amundsen... a mené sa barque comme il en avait décidé, sans jamais jeter un regard en arrière... Cela peut-il témoigner d'autre chose que d'un plan bien préparé, empreint de sagesse et d'une splendide manifestation du courage, de l'endurance et de la puissance d'un homme déterminé?"