En 1845, la disparition de sir John Franklin et de son équipage dans l’Arctique canadien a engendré la plus grande opération de sauvetage de l’histoire de l’exploration. Plus de 30 expéditions de secours ont été envoyées en 20 ans, afin de découvrir le mystérieux destin de l’expédition Franklin qui visait à cartographier l’Arctique canadien et, par le fait même, le passage du Nord-Ouest. Les recherches se sont poursuivies d’ailleurs au XXe et au XXIe siècle. Le 9 septembre 2014, on annonce que l’un des navires de l'expédition plus tard identifié comme étant le HMS Erebus , a été retrouvé au large de l'île du Roi-Guillaume. Le 12 septembre 2016, une équipe de l’Arctic Research Foundation annonce qu’elle a retrouvé le Terror dans la baie Terror au Nunavut, au nord de l’endroit où on a découvert l’Erebus.

Expédition Franklin

Au début des années 1840, les explorateurs connaissent déjà une grande portion du passage du Nord-Ouest, un corridor maritime traversant l’archipel Arctique canadien, à l’exception d’un segment de 500 km entre le détroit de Barrow et les terres continentales. L’Amirauté britannique choisit John Franklin pour découvrir cette dernière portion du passage. Ce dernier quitte l’Angleterre avec les navires NSM Erebus et NSM Terror le 19 mai 1845, amenant avec lui 134 officiers et marins. À l’époque, son expédition est la plus grande et la mieux équipée que l’Angleterre ait envoyée dans l’Arctique. À l’arrivée des navires au Groenland, cinq membres de l’équipage que l’on juge non qualifiés sont renvoyés en Angleterre à bord d’un navire de provisions. John Franklin et ses hommes sont aperçus pour la dernière fois par des Européens dans la baie de Baffin, où des chasseurs de baleine les saluent le 26 juillet 1845. L’Europe n’a plus jamais eu de leurs nouvelles.

Destin de l’expédition

À ce que l’on sache, les choses se passent bien pour John Franklin lors des premiers mois de l’expédition. Erebus et Terror sont parvenus à briser la glace dans la baie de Baffin ainsi qu’à traverser le détroit de Lancaster rapidement, avant de se heurter à un mur de glace dans le détroit de Barrow, entre l’île Cornwallis et l’île Somerset. John Franklin se voit donc contraint de poursuivre sa route par le nord; il emprunte le détroit de Wellington pendant plus de 240 km. Une deuxième barrière de glace le force à longer les côtes ouest et sud de l’île Cornwallis, puis d’établir un campement d’hiver à l’île Beechey, un tout petit morceau de terre au sud-ouest de l’île Devon dans le détroit de Barrow.

Malgré leurs moteurs à vapeur, les solides navires sont piégés par la glace menaçante, en plus d’être exposés aux tempêtes nordiques, aux températures glaciales et aux vents cycloniques de l’Arctique. Trois hommes, qui périssent pendant l’hiver de 1845-1846, sont enterrés sur l’île. Les navires sont à nouveau faits prisonniers de la glace en septembre 1846, tout près de l’île du Roi-Guillaume. L’équipage espère sans doute pouvoir libérer les navires de la glace à l’été 1847, ce qui leur permettrait d’atteindre la fin du passage, au détroit de Béring. Malheureusement, le NSM Erebus et le NSM Terror restent tous deux immobilisés et l’équipage se voit forcé de passer un deuxième hiver le long des côtes de l’île du Roi‑Guillaume. C’est l’arrêt de mort de l’expédition; John Franklin lui-même rend l’âme en juin 1847. Les 105 hommes qui restent abandonnent les navires le 22 avril 1848. Ils établissent un campement au nord-ouest de l’île du Roi‑Guillaume, prévoyant se rendre plus au sud sur le continent. Tous sont morts; la plupart sur l’île, les autres sur la côte nord du continent.

Premières recherches de l’expédition Franklin

En Europe, personne ne sait ce qui se passe : les dernières nouvelles de l’expédition Franklin datent de 1845. En mars 1848, l’Amirauté britannique, suffisamment inquiète, se décide à envoyer trois expéditions pour partir à la recherche de John Franklin et de son équipage. Le Capitaine Henry Kellett se rend à l’entrée ouest du passage du Nord-Ouest par le détroit de Béring; tandis que John Rae et sir John Richardson restent sur la terre ferme et marchent de l’embouchure du fleuve Mackenzie en direction de la rivière Coppermine; puis, sir James Clark Ross (avec les NSM Enterprise et NSM Investigator) navigue depuis l’est, par le détroit de Lancaster. Les navires de James Clark Ross sont alors pris dans la glace, et ses hommes sont touchés par plusieurs maladies, dont le scorbut. En traîneau, James Clark Ross parcourt les côtes du détroit de Peel (ce qu’il ignore, c’est que c’est par ce même détroit que les NSM Erebus et Terror ont navigué vers leur triste sort), mais ne trouve pas de traces de l’expédition Franklin. À l’été 1849, ses navires réussissent à se sortir de la glace, à se rendre à la baie de Baffin, puis à rentrer en Angleterre en septembre.

L’échec des expéditions de secours cause un grand tollé en Angleterre, où les citoyens accusent le gouvernement de ne pas déployer assez d’efforts. Lady Jane Franklin milite férocement pour le secours de son mari et du reste de l’équipage, et fait pression sur le gouvernement. Ce dernier, en 1950, décide ainsi d’offrir une récompense de 20 000 livres à quiconque aiderait l’équipage de l’expédition Franklin, une récompense de 10 000 livres à quiconque fournirait de l’information pouvant mener à son sauvetage, et une récompense de 10 000 livres à quiconque découvrirait ce qui est arrivé à l’expédition. À l’automne 1850, une flotte de navires se rend dans l’océan Arctique pour le passer au peigne fin, à la recherche de signes des explorateurs disparus. L’Amirauté envoie huit navires à elle seule, dont des expéditions commandées par le capitaine Richard Collinson (NSM Enterprise) et le commandant Robert McClure (NSM Investigator) dans le détroit de Béring, et une autre plus à l’est menée par le capitaine William Penny, un chasseur de baleines aux commandes des navires Lady Franklin et Sophia.

Au début de 1850, le riche homme d’affaires new-yorkais Henry Grinnell met sur pied, avec l’aide de la marine des États-Unis, une expédition de secours. Dirigée par Edwin Jesse De Haven, l’expédition est un échec : le navire se retrouve pris dans la glace de la baie de Baffin et l’équipage tombe malade. De son côté, la Compagnie de la Baie d’Hudson finance une expédition commandée par sir John Ross (à bord du Felix), puis une autre menée par John Rae, d’abord sur la terre ferme puis en bateau jusqu’à l’île Victoria. Aucune des expéditions de la Compagnie de la Baie d’Hudson ne donne cependant de résultats.

Premières découvertes

Les premiers signes de l’expédition de John Franklin sont découverts par une expédition britannique dirigée par le capitaine Horatio Austin (NSM Resolute) et le capitaine Erasmus Ommanney (NSM Assistance). Le 23 août 1850, Erasmus Ommanney découvre des traces du premier campement d’hiver de l’expédition Franklin au cap Riley, sur la côte nord de l’île Beechey. Le lieutenant Sherard Osborn écrit, plus tard, que les hommes se sont pressés vers les falaises sombres et abruptes et qu’ils ont désassemblé un cairn à la recherche d’un document ou d’un artéfact, en vain.

D’autres navires sont alors dépêchés dans la région, et très vite, William Penny découvre une hutte et divers artéfacts au cap Spencer, sur l’île Devon. Puis, le 27 août 1950, William Penny apprend d’un marin la découverte de trois tombes sur l’île : celle de William Braine de l’Erebus, mort le 3 avril 1846, celle de John Hartnell de l’Erebus, mort le 4 janvier 1846, et celle de John Torrington du Terror, mort le 1er janvier 1846.

Derniers efforts de recherche

L’Amirauté envoie sa dernière et sa plus grande expédition en 1852 avec sir Edward Belcher, car les autorités s’inquiètent du sort de l’expédition Franklin, mais aussi de celles de Robert McClure (NSM Investigator) et de Richard Collinson (NSM Enterprise), desquelles elle n’a toujours pas de nouvelles. En août 1853, un navire contenant des provisions est envoyé à Edward Belcher, le Breadalbane, qui coule dans les eaux glacées près de l’île Beechey (son épave, découverte beaucoup plus tard, devient un site historique national). Edward Belcher rentre en Angleterre en 1854 après avoir abandonné quatre de ses cinq navires. Bien que l’opération soit parvenue à sauver Robert McClure, à qui l’officier Henry Kellett avait ordonné d’abandonner le Investigator, l’expédition ne trouve aucune trace de John Franklin et ses hommes.

Malgré tout, l’exploration conduite par Robert McClure en traîneau lui permet, selon lui, de compléter la route du passage du Nord-Ouest. L’Amirauté lui accorde la découverte et lui verse la somme de 10 000 livres en guise de récompense.

Henry Grinnell commandite une deuxième expédition, cette fois-ci menée par Elisha Kent Kane, en mai 1853. Celle-ci est elle aussi un échec : tous les membres de l’équipage attrapent le scorbut et souffrent de malnutrition, et 57 des 60 chiens de traîneau qu’Elisha Kent Kane avait amenés meurent d’hystérie canine causée par le climat arctique. Après une tentative quasi fatale de se rendre au Groenland, l’équipage amoché est sauvé par un navire danois, à quelque 1 600 km des derniers indices de l’expédition Franklin.

En 1854, l’Amirauté convient qu’elle ne peut plus rien pour John Franklin et ses hommes. Le 20 janvier 1854, un article du journal The London Gazette déclare que jusqu’à preuve du contraire, les officiers et les marins des navires Erebus et Terror sont considérés comme défunts et que leurs salaires seraient versés à leur famille.

Découvertes de John Rae

Lors de sa quatrième expédition, financée par la Compagnie de la Baie d’Hudson, John Rae quitte York Factory pour poursuivre l’exploration de la côte nord de l’Amérique. Le 31 mars 1854, il se dirige vers l’ouest, dans la péninsule de Boothia. Plus tard, il relate sa rencontre du 21 avril à Pelly Bay avec un Inuk « très communicatif et en apparence intelligent » qui lui aurait parlé d’un groupe d’hommes blancs qui, quelques années auparavant, étaient morts de faim près de l’embouchure d’un important cours d’eau plus loin à l’ouest.

Lorsque John Rae revient à Repulse Bay, des Inuit lui communiquent plus de détails sur la tragédie qui aurait frappé le groupe d’hommes blancs. À partir de ces nouvelles informations, John Rae identifie le lieu comme étant l’embouchure de la rivière Back. Les témoignages des Inuit sont confirmés par des documents que ceux‑ci lui donnent, documents qui avaient appartenu, selon toute évidence, aux disparus de l’expédition, comme de la coutellerie gravée et la médaille de l’Ordre royal des Guelfes de Franklin. John Rae reçoit, pour ses découvertes, une récompense de 8 000 livres, alors que ses hommes se partagent 2 000 livres.

Résolution du mystère par McClintock

Puisque l’Angleterre est d’abord préoccupée par la guerre de Crimée (1853-1856), c’est la détermination et la fortune de Lady Franklin qui permettent de poursuivre les recherches. Veuve loyale et en deuil d’un héros disparu, elle s’attire les sympathies de toute la population. Entre 1850 et 1857, elle équipe cinq navires, et en 1857, elle convainc le capitaine Francis Leopold McClintock de diriger la toute dernière opération de secours pour trouver son mari.

Au printemps 1859, Francis Leopold McClintock et ses hommes parcourent l’île du Roi-Guillaume à traîneau; il utilise alors des chiens, mais aussi des hommes pour tirer les traîneaux. L’équipage se divise ensuite en deux : Francis Leopold McClintock parcourt le sud de l’île tandis que le lieutenant William Hobson prend la direction du nord de l’île. En avril, le capitaine rencontre deux familles inuit, qui ont en leur possession des artéfacts variés ayant appartenu à l’équipage disparu. Plus tard, un groupe d’environ 30 Inuit sur l’île lui vend des couverts en argent.

De leur côté, les hommes de William Hobson font une importante découverte le 5 mai 1859 au cap Victory sur l’île du Roi-Guillaume, où ils défont un cairn de roches et découvrent une boîte qui contient une feuille de l’Amirauté, sur laquelle est inscrit un message. Le message rapporte la mort de John Franklin le 11 juin 1847, l’abandon des navires le 22 avril 1848, en plus de mentionner que les survivants prévoyaient marcher jusqu’à la rivière Back. C’est la seule preuve écrite du sort de l’expédition Franklin.

Pendant ce temps, Francis Leopold McClintock continue ses recherches sur la côte sud de l’île, où il fait la découverte d’une barque avec deux squelettes. Lorsqu’il apprend l’existence du document trouvé par William Hobson, le capitaine déclare : « Si triste qu’un conte n’ait jamais été conté en moins de mots. » Le succès de l’expédition McClintock est une véritable consolation pour Lady Franklin, qui connaît désormais la date du décès de son mari. Le capitaine est fait chevalier par la Couronne, et le lieutenant William Hobson obtient une promotion. De plus, le Parlement décide d’accorder une récompense de 5 000 livres aux hommes de l’équipage.

Expéditions de recherche de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle

En 1869, un homme d’affaires de Cincinnati, Charles Francis Hall, conduit de brèves recherches dans le sud-est de l’île du Roi-Guillaume. En 1879, le lieutenant Frederick Schwatka, aussi des États-Unis et soutenu par la American Geographical Society, dirige la première exploration estivale de l’île et des territoires adjacents. Malgré les rumeurs selon lesquelles quelques hommes blancs vivraient encore dans la région, Charles Francis Hall et Frederick Schwatka ne trouvent que des artéfacts et des restes humains.

Les recherches de preuves du sort de l’expédition Franklin se poursuivent au XXe siècle. En 1930, un groupe commandité par le gouvernement du Canada, mené par le major Lachlin Taylor Burwash et transporté par le pilote de brousse Walter Gilbert découvre quelques artéfacts dans le nord-ouest de l’île du Roi-Guillaume, mais les découvertes demeurent négligeables. En 1931, William Gibson, de la Compagnie de la Baie d’Hudson, défriche la côte sud de l’île et trouve quelques squelettes et artéfacts.

Expéditions de recherche modernes

Dans les années 1980, l’anthropologue légiste Owen Beattie et des chercheurs de l’Université de l’Alberta analysent les corps de trois membres de l’équipage (John Torrington, John Hartnell et William Blaine), enterrés dans le sol gelé en permanence de l’île Beechey. L’équipe de chercheurs exhume ainsi les corps, remarquablement bien préservés dans le pergélisol. L’analyse des tissus mous décèle la présence de scorbut, sans surprise, mais aussi la présence de saturnisme, une intoxication au plomb potentiellement létale. Owen Beattie et ses collègues pensent que la source de plomb serait la brasure utilisée pour sceller les boîtes de conserve fournies à l’équipage. L’analyse d’ossements provenant de l’île du Roi-Guillaume indique elle aussi des taux dangereusement élevés de plomb. Les résultats de ces études poussent Owen Beattie à croire que les effets sévères, tant neurologiques que physiologiques, de l’empoisonnement au plomb auraient sans doute contribué au désastre.

En 1992, 1993 et 1994, les ossements de onze autres hommes sont découverts sur la côte ouest de l’île du Roi-Guillaume. L’analyse de ces restes humains révèle elle aussi de hauts taux de plomb, en plus de signes évidents de cannibalisme.

Bien qu’Owen Beattie et son équipe attribuent les taux élevés de plomb aux conserves de nourriture consommées pendant l’expédition, une recherche publiée en 2013 par l’Université Western défend plutôt que les taux de plomb sont trop élevés pour n’avoir été accumulés que sur une si courte période de temps. Selon cette recherche, la cause de l’empoisonnement au plomb demeure un mystère.

Sort des navires Erebus et Terror

Le NSM Erebus et le NSM Terror étaient spécifiquement conçus pour les conditions polaires. Ils étaient construits comme des navires de guerre (pour résister aux canons), avec de grandes poutres robustes en chêne anglais. Leur coque était renforcée par des traverses et des poutres diagonales conçues pour briser la glace sur la surface de l’eau. Ils étaient également équipés de moteurs à vapeur auxiliaires et d’hélices rétractables.

Selon des témoignages d’Inuit, après que les explorateurs aient abandonné les navires, l’un d’entre eux a coulé dans les eaux profondes à l’ouest de l’île du Roi-Guillaume. L’autre navire aurait dérivé vers le sud, peut-être aussi loin que dans le golfe de la Reine‑Maud ou dans les baies de Wilmot ou de Crampton.

Dès 2008, Parcs Canada et le Service hydrographique du Canada mènent des recherches pour trouver les épaves, à l’aide de nouvelles technologies océanographiques. (En 2014, la superficie couverte dépasse les 1 200 km2.) En 2010, l’équipe, dirigée par Ryan Harris, a trouvé l’emplacement du navire Investigator, autrefois commandé par Robert McClure, au fond de la baie de Mercy. Le 9 septembre 2014, le premier ministre Stephen Harper annonce qu’un des navires de Franklin a été retrouvé. Le 1 octobre, on annonce que le navire a été identifié comme étant le HMS Erebus. Le 12 septembre 2016, une équipe de l’Arctic Research Foundation (une fondation de recherche établie par Jim Balsillie) annonce qu’elle a retrouvé le Terror dans la baie Terror au Nunavut, au nord de l’endroit où on a découvert l’Erebus en 2014. La découverte est confirmée par Parcs Canada le 26 septembre 2016.