Le 11 janvier 1914, le Karluk, porte-drapeau de l'explorateur canadien Vilhjalmur Stefansson, est écrasé et entraîné au fond dans le tumulte et le grondement des glaces de la mer de Sibérie orientale. Pas très glorieux comme début d'invasion, mais pourtant...

L'île Wrangel s'étend, sauvage et stérile, sur à peine 7300 km² directement au nord de la Sibérie. C'est là que les naufragés du Karluk trouvent refuge et passent six mois à attendre les secours. Malgré sa situation proche du continent asiatique, Stefansson tente, en 1921, de la revendiquer au nom du Canada. Explorateur visionnaire, il perçoit l'utilité possible de l'île comme site d'une station météorologique et d'une piste d'atterrissage pour des vols au-dessus du pôle. Le fait qu'elle se trouve à 60 km à peine au nord de la Russie et que ce pays l'a réclamée ne le préoccupe pas outre mesure. Pour soutenir sa revendication, il élabore un plan d'occupation d'une durée initiale de deux ans et, éventuellement, plus longue.

Pour certains, Stefansson, personnalité très controversée, est le prophète du Nord. Pour d'autres, il est un charlatan arrogant (ANC).

Le plan de Stefansson s'appuie sur le fait que l'île a déjà été occupée en 1914 par les 17 survivants du Karluk, qui y sont demeurés pendant six mois. Sept ans plus tard, il entend réoccuper l'île en y déposant quatre hommes blancs et une femme inuit, Ada Blackjack.

Les cinq «pionniers» de Stefansson s'en tirent mal et se retrouvent vite à court de nourriture. Trois hommes finissent par quitter l'île à pied pour traverser la mer de glace instable et chercher du secours sur la côte sibérienne. On ne les reverra jamais. Le seul homme resté dans l'île, Lorne Knight, meurt du scorbut, laissant Ada Blackjack à son sort, seule contre les ours polaires. Elle passera deux mois avec pour unique compagnon le cadavre de Knight. Un jour, en regardant au large, elle n'en croit pas ses yeux. Elle dira de cet instant : «J'étais aux anges.»

Le bateau de secours, le Donaldson, amène une deuxième vague de colons envoyés par Stefansson pour poursuivre l'occupation canadienne de l'île. Ce sont tous des Américains : un homme blanc, Charles Wells, et 13 hommes, femmes et enfants inuits.

Une fois le navire reparti, Wells et ses «pionniers» inuits demeurent dans un isolement profond pendant près d'un an. Puis, en août 1924, la situation change. Les Russes ont eu vent de ce qui se passait dans leur île et n'apprécient pas du tout. Ils décident de mettre fin à cette effronterie. L'arrivée à l'île de la canonnière russe Octobre rouge déclenche l'incident. Le capitaine B. D. Davydov arrête Charles Wells et les 14 Inuits - eh oui, un bébé est né dans l'île! Il les embarque sur l'Octobre rouge et lève l'ancre pour Vladivostok, son port d'attache.

Onze des vingt-cinq survivants du Karluk périssent avant leur sauvetage de l'île Wrangel le 7 septembre 1914 (ANC).

Comment la Russie postrévolutionnaire de 1924 s'y prendra-t-elle pour renvoyer 14 Américains de Vladivostok vers l'Alaska? N'ayant pas l'intention de dépenser le moindre sou pour faire vivre ces Inuits totalement démunis, elle tente de résoudre le problème en déportant le groupe au poste frontière chinois de Sui Fen He en Mandchourie, sur la ligne ferroviaire du Trans-Sibérien.

De leur côté, les Chinois refusent de les accepter sans garantie que quelqu'un subviendra à leurs besoins. C'est alors que la Croix-Rouge américaine intervient en déboursant 1600 $US pour leur rapatriement. L'argent est expédié au délégué du Département d'État américain à Harbin, en Mandchourie, la ville chinoise la plus proche où les États-Unis sont représentés. Le Département d'État prend les déportés sous son aile et utilise le don de la Croix-Rouge pour assurer leur retour chez eux. Les Chinois acquiescent finalement et permettent au groupe de prendre le train à la frontière russe. De Harbin, ils se rendent au port de Darien en mer de Corée, puis s'embarquent pour traverser la mer Jaune et la mer du Japon jusqu'à Kobe. De là, un navire japonais les conduit à Seattle d'où un navire du gouvernement territorial d'Alaska, le SS Boxer, les mènera à Nome, épuisés mais heureux d'être enfin de retour.

Ainsi se termine l'invasion canadienne de la Russie.