Qitdlarssuaq (ou encore Qillarsuaq ou Qillaq), chef inuit et angakkuq (chaman) (né dans le sud-est de l’île de Baffin, dans les Territoires du Nord-Ouest; mort en 1875 près du cap Herschel, aux Territoires du Nord-Ouest). Au milieu des années 1800, il dirige un petit groupe d’environ 50 Inuits de Baffin et les conduit au nord-ouest du Groenland, dans sa fuite pour échapper à une vengeance pour meurtre. Les détails concernant sa migration polaire sont obscurcis par des incohérences dans les comptes-rendus historiques et ethnologiques. Malgré ces limitations, la quête de Qitdlarssuaq est préservée dans l’historiographie locale et la tradition orale inuite.

Jeunesse

On en sait très peu sur la jeunesse de Qitdlarssuaq. Il l’aurait passée à la baie de Cumberland, dans ce qui est aujourd’hui la région du Qikiqtaaluk, au Nunavut. Comme les Inuits de son temps, il vit dans des petits campements, de quelques familles seulement. Fonction de la saison, il habite une hutte de neige sur la banquise, ou encore une tente en peau de phoque, ou un qammaq (cabane de tourbe), sur la terre ferme. Chaque campement est sous la supervision d’un homme qui s’est gagné la confiance du groupe. En sa qualité d’angakkuq (chaman), Qitdlarssuaq est un chef craint et respecté de son peuple.

Échapper à une vengeance pour meurtre

Au début des années 1830, Qitdlarssuaq tue un homme du sud de l’île de Baffin, du nom de Ikieraping. Il est suggéré que l’ami et complice de Qitdlarssuaq, un certain Uqi (connu aussi sous le nom de Oqe), serait la cause de ce crime. Uqi avait tué le frère d’Ikieraping et il craignait la vengeance d’Ikieraping et de sa famille. En conformité avec la tradition inuite d’alors, un meurtrier peut toujours s’attendre à se faire assassiner, sans sommation, par la famille de sa victime. Uqi et Qitdlarssuaq tuent donc Ikieraping afin d’échapper à leur propre mort. Ayant commis un meurtre chacun, Qitdlarssuaq et Uqi fuient la région de la baie de Cumberland en direction du nord de l’île de Baffin, avec leurs familles et leurs proches.

Toujours dans un but de vengeance, la famille d’Ikieraping retrace et attaque le groupe de Qitdlarssuaq, aux environs de 1850, non loin de Pond Inlet. Qitdlarssuaq et ses gens arrivent à s’esquiver. Mais Qitdlarssuaq tient désormais à mettre la plus vaste distance possible entre lui et ses ennemis. Il monte encore plus au nord. Lui et 50 des siens traversent le détroit de Lancaster en traîneaux à chiens. Ils passent de nombreuses années sur l’île Devon, dans la baie de Baffin, au Nunavut actuel.

Sur l’île Devon

Sur l’île Devon, à l’été 1853, le groupe de Qitdlarssuaq rencontre le capitaine Edward Inglefield, un officier de la marine britannique, accompagné de son interprète groenlandais. Les deux se trouvent sur l’île parce qu’ils sont à la recherche de l’explorateur arctique disparu John Franklin. Au cours de leur interaction avec Qitdlarssuaq, il est hautement probable que l’interprète du capitaine Inglefield informe Qitdlarssuaq au sujet de l’existence et des allées et venues approximatives des Inughuits (Inuits du cercle polaire) du nord du Groenland. Cette information nouvelle au sujet du pays des Inughuits est fort probablement ce qui déclenche la migration de Qitdlarssuaq vers le Groenland. Là-bas, il pourra enfin échapper à ses ennemis et se faire une nouvelle vie. La légende inuite, cependant, affirme plutôt que Qitdlarssuaq apprend l’existence des Inughuits par des visions découlant de son élévation spirituelle, et non du capitaine Inglefield et de son interprète. Quelle que soit sa source d’inspiration, Qitdlarssuaq et ses gens amorcent un long voyage depuis l’île Devon vers le Groenland, au printemps de 1859.

Voyage vers le Groenland

Chargés de leur équipement, y compris leurs kayaks, les Inuits de l’île de Baffin amorcent leur long voyage vers le Groenland. Ils se déplacent vers le nord-est, le long des rives de l’île d’Ellesmere. Leur périple est ardu. Le groupe voyage par petites unités regroupées autour d’un traîneau à chiens. Il traverse des banquises immenses, inégales et fissurées. Ils doivent attendre les bonnes conditions de glace avant de franchir les baies profondes ou tout autre point d’eau étendu. Ils sont confrontés à un terrain hasardeux, dangereux. Ils franchissent des glaciers, les escaladent puis en redescendent. Ils chassent en cours de route, pour se procurer de la nourriture et des peaux pour se vêtir. Le voyage prend plusieurs années. Les légendes affirment que Qitdlarssuaq navigue partiellement au moyen de ses pouvoirs de chaman. Il quitte temporairement son corps, procède à une élévation spirituelle et examine le terrain du haut des airs.

En 1861-1862, sur l’île d’Ingirsarvik, au-delà de la côte est de l’île d’Ellesmere, Uqi se prend à douter du bien fondé de suivre ainsi Qitdlarssuaq vers l’inconnu. Il remet en question l’ascendant de Qitdlarssuaq et convainc 24 autres personnes de s’en retourner avec lui, en direction de l’île Devon. Qitdlarssuaq, pour sa part, avec les gens qui le suivent encore, continue son avancée en direction du Groenland. Vers 1863, son groupe rencontre un Inuit du nom d’Arrutak, non loin d’Etah, au nord du Groenland. En se conformant aux instructions d’Arrutak, les insulaires de Baffin se déplacent d’environ 30 km vers le sud, et arrivent au camp de chasse inughuit de Pitorarvik, au Groenland. Leur voyage est enfin terminé. Qitdlarssuaq et ses gens ont trouvé le pays vers lequel ils ont pérégriné si longtemps.

Arrivée

L’arrivée de Qitdlarssuaq et de ses gens au Groenland est un événement heureux, pour les Inughuits. Il s’agit là d’une communauté de petite taille et très isolée, qui lutte durement pour sa survie. Les Inughuits sont démunis de toutes les armes de chasse et pièces d’équipement utilisées par tous les autres Inuits du temps, comme les kayaks, les harpons, les arcs et les flèches. Le groupe de Qitdlarssuaq réintroduit ces armes de chasse et pièces d’équipement dans la culture inughuite. Ils diffusent aussi leurs connaissances sur la survie dans l’Arctique. À travers l’échange des technologies et les mariages, les deux groupes s’intègrent l’un à l’autre. Les Inughuits en viennent aussi à profondément respecter Qitdlarssuaq auquel ils se réfèrent en l’appelant « le Grand ».

Retour au bercail

Après avoir passé environ sept ans à vivre parmi les Inughuits, au Groenland (entre 1862-1863 et 1869-1870 environ), Qitdlarssuaq vieillissant se met à ressentir un profond désir de retourner au pays. Certains récits prétendent que la vraie raison pour laquelle Qitdlarssuaq envisage alors de rentrer au bercail est qu’il cherchait, une seconde fois, à fuir une autre vengeance pour meurtre. On prétend qu’il aurait, avec deux complices, tué l’ami d’un puissant sorcier du nom d’Avatannguaq. Quelle que soit la raison effective de son départ, Qitdlarssuaq et environ 21 de ses proches se sont mis en branle, en 1873, pour un retour dans l’île de Baffin. Pour leur part, heureux de leur nouvelle patrie, le reste de ses gens sont restés au Groenland.

Dans la première année de son voyage de retour, le vieux chef meurt, quelque part entre le cap Sabine et le cap Herschel, sur le flanc est de l’île d’Ellesmere. Poursuivant le voyage sans Qitdlarssuaq, ses gens se rendent aussi loin qu’au bras d’eau de Makinson, au sud-est de l’île d’Ellesmere. Ils y campent pour l’hiver. Au printemps, le groupe peine à trouver un endroit assez giboyeux et poissonneux pour nourrir tout le monde. Certains meurent de faim en cours de route. D’autres s’entretuent et en sont réduits au cannibalisme. Seules 5 personnes, du groupe initial des 21, survivent. Ces survivants retournent encore au Groenland, deux ans plus tard, vers 1875. Et ils s’y fixent enfin. Plusieurs familles vivant aujourd’hui dans le nord-ouest du Groenland font remonter leurs origines ancestrales aux allarsuits, les migrants canadiens.

Sources historiographiques

Le voyage de Qitdlarssuaq est rapporté par un certain nombre de personnes distinctes, inuites et non inuites. Conséquemment, il apparaît plusieurs incohérences et erreurs dans les différents récits. Cela rend passablement difficile de faire la séparation entre le factuel et le fictif. Les comptes-rendus les plus anciens remontent au discours de la tradition orale locale du nord de la terre de Baffin, notamment de Qaanaaq, au Groenland, pays actuel des Inughuits. Ces sources ont préservé les récits concernant les gens et les faits associés au voyage de Qitdlarssuaq.

Le monde occidental connaît cette migration polaire très probablement grâce à l’ethnologue danois Knud Rasmussen. En 1905, ce dernier a fait des entrevues avec certains des survivants du voyage de Qitdlarssuaq. D’autres informations concernant Qitdlarssuaq et son voyage ont été fournies par un certain nombre d’ethnographes et de savants. On compte parmi ceux-ci H.P. Steensby (1910), P. Freuchen (1961), E. Holtved (1967), R. Petersen (1962) et R. Gilberg (1974-1975), entre autres.

Un prêtre catholique, le père Guy Mary-Rousselière, a consigné ce qui est probablement le récit le plus connu du voyage de Qitdlarssuaq. Guy Mary-Rousselière a passé 36 ans à Pond Inlet. Pendant cette longue période, il s’implique de très près auprès des descendants de Qitdlarssuaq, au Canada et au Groenland. Il organise un certain nombre de rencontres entre ces différents descendants afin de célébrer les liens du sang. Ces réunions se sont terminées abruptement quand Guy Mary-Rousselière est décédé tragiquement dans l’incendie de sa demeure et de sa chapelle, en 1994. Avant sa mort, Guy Mary-Rousselière était devenu fort savant à propos de la migration de Qitdlarssuaq. Il a écrit un ouvrage sur la question en 1980 : Qitdlarssuaq — l'histoire d'une migration polaire.

En 2012, Stephen A. Smith et Julia Szucs ont tourné un documentaire de l’Office national du film du Canada intitulé Vanishing Point. Le film traite des communautés inuites contemporaines de l’île de Baffin et du nord-ouest du Groenland. On y aborde la question de leurs liens les unes avec les autres et celle de la migration de Qitdlarssuaq. Un descendant de Qitdlarssuaq, du nom de Navarana, qui est aussi un des anciens du peuple inughuit, décrit les liens culturels et historiques qui unissent ces deux communautés.

Portée culturelle et signification

La quête de Qitdlarssuaq relate l’une des plus anciennes migrations polaires par des Inuits dans l’histoire canadienne. Le souvenir de Qitdlarssuaq et de son voyage est préservé dans le discours de la tradition orale locale et aussi dans les différentes sources historiques et ethnologiques. Son nom est aussi immortalisé à Pond Inlet où le mont Qitdlarssuaq est nommé en son honneur. L’impact de Qitdlarssuaq sur la communauté et la culture inuite se constate de par les liens du sang qui unissent toujours les Inuits de l’île de Baffin et ceux du Groenland.