« La plus grande contribution de Pierre Trudeau est d'avoir été parmi nous. » Rex Murphy

Pierre Elliott Trudeau: Une introduction et un guide à L' Encyclopédie canadienne

La mort de Pierre Trudeau le 28 septembre 2000 provoque une effusion spontanée de fierté nationale et de deuil probablement sans précédent dans notre histoire. Pour beaucoup de Canadiens, il est l'incarnation même de la nation. Pourtant, comment peut-on juger d'une vie humaine? Dans un livre récent, deux historiens classent les premiers ministres du Canada et attribuent à Pierre Trudeau une misérable cinquième place. Il est certain que si on prend la vision, la force de caractère, le style et l'intelligence comme critères d'excellence, seul Macdonald devancerait Trudeau, qui peut être considéré comme le deuxième père de son pays.

Il y a une forte dose d'ironie dans l'effusion de nationalisme qui a suivi la mort de Trudeau. Il déteste en effet toutes les formes de nationalisme et particulièrement celui des Canadiens français. Comme il l'écrit un jour, l'idée de l'État-nation « est parvenue à freiner l'avancement de la civilisation ». Il affirme, sa vie durant,que le nationalisme est fondamentalement raciste et menace les libertés individuelles. Cette vision lui vient du Québec de l'époque de Maurice Duplessis et se durcit avec l'efflorescence du nationalisme québécois pendant la Révolution tranquille des années 60. Ses opinions réconfortent les Canadiens anglais menacés par le mouvement nationaliste au Québec, mais lui aliènent progressivement les Québécois. D'où la manchette de La Presse au lendemain de son décès : « Le héros du Canada anglais ».

Pierre Trudeau n'est pas que cela. Pour beaucoup de Canadiens, il représente le meilleur de nous-mêmes. Parfaitement bilingue, d'ascendance mixte, il a du charisme et du style. Dans une ère politique dépourvue d'imagination et de vision, sa capacité à soulever les passions restera vive dans nos mémoires.

Dès le début, Trudeau est diffèrent des autres politiciens. En annonçant le 28 février 1968 sa candidature à la chefferie du Parti libéral, il dit en plaisantant : « Pour être franc, si j'essaie de bien l'analyser, je pense que cela a débuté dans le subconscient de la presse comme une immense farce jouée au Parti libéral. » Cette insouciance peut ressembler à de la désinvolture et de l'insensibilité. En murmurant à Winnipeg sa tristement célèbre question « Pourquoi donc devrais-je vendre le blé des fermiers canadiens? », il déclenche une vague d'indignation qui ne cessera jamais complètement. En 1969, il renvoie les députés de l'opposition comme des « bons à rien ». Pendant la Crise d'Octobre 1970, il réprimande ceux qui critiquent son recours à l'armée en les traitant d' « âmes sensibles ». Quand on le presse de dire jusqu'au il ira, il répond « Eh bien, regardez-moi et vous verrez ». À un journaliste qui lui demandesi l'arrogance fait partie de ses péchés, il répond : « J'ai certainement beaucoup de péchés, mais je les confesse généralement à un prêtre et non à la presse. »

Tout en jouant un rôle clé dans la préparation de la Révolution tranquille, Trudeau reste en marge de la politique active jusqu'en 1965. Comme ministre fédéral de la justice au début de 1968, il présente ses propositions constitutionnelles qui comprennent un statut national pour la langue française, la liberté pour l'enseignement en français partout au pays et une Charte des droits pour établir les droits des citoyens contre l'État.

Trudeau essaie de tenir sa promesse de mettre fin au statut colonial du Canada en « rapatriant » la Constitution, mais ses efforts attirent chaque fois l'opposition des premiers ministres provinciaux. En 1971 et 1976, Bourassa rejette ses plans, et en 1978-1979 les premiers ministres forment contre lui une alliance avec Lévesque.

Pendant la campagne électorale de 1979, Trudeau paie le prix de l'arrogance qu'on lui prête. « Les fermiers sont des ‹plaignards professionnels› », déclare-t-il aux étudiants en agronomie de Québec; « Trop de soleil, ils se plaignent. Trop de pluie, ils se plaignent. Un fermier est un ‹plaignard›. » Il perd les élections et se retire pour mieux renaître de ses cendres et conduire les Libéraux à la majorité en 1980. Dans cette campagne, il symbolise le nationalisme culturel, surtout au Canada anglais. Il encourage le financement des prix Génie pour les films canadiens et appuie les règlements du contenu canadien à la radio et à la télévision.

L'année 1980 marque un point tournant dans le fédéralisme canadien, car Trudeau revient au pouvoir avec une mission unique. Avec sa victoire magistrale au référendum de 1980, il est enfin bien placé pour réaliser ses réformes constitutionnelles. Le 5 novembre 1981, un accord entre lui et neuf premiers ministres provinciaux permet au Canada d'avoir sa propre constitution indépendante après 114 années de Confédération. René Lévesque, furieux, clame son indignation et crie à la duplicité, mais rares sont ceux qui pensent qu'on aurait pu convaincre le Québec.

Trudeau écrit en 1962 que « vouloir qu'une nationalité particulière soit pleinement souveraine, c'est courir à l'autodestruction. » Cependant, même si ce point de vue est périmé au Canada, il s'avère exact au plan mondial. Trudeau voit le danger d'un nationalisme ethnique rampant. Il pense que les nations constituées uniquement sur la base d'une langue, d'une religion ou d'une origine ethnique commune sont intrinsèquement intolérantes. Les conflits récents en Yougoslavie, au Rwanda, au Sri Lanka, au Kosovo et au Timor-Oriental semblent confirmer ses mises en garde.

Même retiré de la politique, Trudeau continue de dominer le débat national des années 90. Son intervention efficace à point nommé est largement responsable de l'échec des accords du Lac Meech (1990) et de Charlottetown (1992). Néanmoins, malgré l'ascendant de ce personnage le plus charismatique du 20e siècle, l'État canadien reste précaire. Alors que Trudeau s'oppose sans relâche au nationalisme et aux droits collectifs, les dernières décennies voient la montée du nationalisme des Premières nations, du Québec et des régions.

Le Canada serait-il mieux servi par un libéralisme englobant un pluralisme élargi qui pourrait accueillir différentes nations au sein d'un même État? En fin de compte, y a-t-il dans la vision de notre plus grand dirigeant une faille qui a empêché le Canada d'adopter la solution qui permettrait la pluralité des nations à l'intérieur du Canada?

Pollster Michael Adams écrit à propos de Trudeau qu'« il représente l'échelon supérieur de l'idéalisme canadien et (il) est le dernier à avoir vraiment présenté une vision canadienne articulée de ce pays. Que nous l'aimions ou que nous le haïssions, nous sommes tous ses enfants ».

Bibliographie:

Axworthy, Thomas S. and Pierre Elliott Trudeau. Les années Trudeau. Montréal: Le Jour, 1990.

Couture, Claude. La loyauté d'un laic: Pierre Elliott Trudea et le libéralisme canadien. Paris et Montréal: Harmattan inc., 1998.

Pierre Elliott Trudeau, Mémoires politiques. Montréal: Le Jour 1993.

Voir L'Encyclopédie canadienne

La biographie principale:

Pierre Elliott Trudeau

Articles politiques et historiques liés à Trudeau:

Charte canadienne des droits et libertés

Cité Libre

Canadianisation de la Constitution

Crise d'octobre

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