Le décret du Conseil C.P. 1324 a été adopté le 12 août 1911 par le Cabinet du premier ministre sir Wilfrid Laurier. Il visait à interdire à toute personne noire d’entrer au Canada pour une période d’un an parce que « la race noire [...] est considérée comme inadaptée au climat et aux exigences du Canada ». Le décret a constitué le point d’orgue de ce que le chercheur R. Bruce Shepard a appelé « la campagne canadienne du racisme diplomatique ». Bien que ce règlement n’ait jamais été inscrit dans la Loi sur l’immigration, il demeure une indication claire de la volonté du gouvernement d’empêcher l’établissement des Noirs au Canada (voir Immigration).

Politique canadienne sur l’immigration

Le gouvernement canadien encourage la vague de colonisation et d’immigration dans l’Ouest à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Pourtant, pendant cette période, plusieurs politiques d’immigration exclusives sont en place (voir Taxe d’entrée imposée aux immigrants chinois au Canada, Komagata Maru, Canadiens d’origine japonaise), dont la plupart sont élaborées en réponse à des préjugés de l’opinion publique. D’ailleurs, le ministre de l’Intérieur (chargé de l’immigration) hiérarchise les groupes selon leur origine ethnique et les classe par ordre de préférence. En tête de la liste se trouvent les Anglais et les Américains, suivis par les Européens du nord et du centre du continent. Les Juifs, les Asiatiques, les Roms et les Noirs sont tout au bas de la liste.

Racisme antiNoirs et violence en Oklahoma

Après s’être joint aux États‑Unis en 1907, l’Oklahoma voit ses lois durcir, surtout en ce qui a trait aux libertés et droits fondamentaux des Noirs américains : on leur refuse le droit de vote, interdit l’accès à certains endroits publics et les isole dans des écoles séparées.

Par ailleurs, on estime qu’à peu près trente Noirs d’Oklahoma sont lynchés — tués par des tenants de la suprématie blanche entre 1907 et 1930. Beaucoup de ces meurtres sont perpétrés entre 1908 et 1916. Un cas particulier laisse la presse et la communauté noire sous le choc : le lynchage de Laura Nelson et son fils Lawrence D. Nelson, âgé de 13 ans, le 25 mars 1911. Après leur arrestation pour le meurtre du shérif adjoint, Laura et Lawrence D. Nelson sont emmenés à la prison d’Okemah, où une bande les tire de leurs cellules pour les pendre à un pont. Des photographies prises au moment du crime montrent une foule de spectateurs perchés au‑dessus de la mère et de son fils.

À cause de tels événements, de nombreuses familles noires envisagent l’immigration au Canada, d’autant plus que, pendant cette période, le gouvernement canadien offre des terres dans l’Ouest pour des colons américains prospectifs, incités par les nombreuses publicités diffusées dans les journaux noirs en Oklahoma.

Immigration noire dans les Prairies

Entre 1905 et 1912, on estime (faute de recensements précis) qu’environ 1 500 Américains noirs immigrent au Canada, provenant dans la majorité d’Oklahoma et s’établissant en Saskatchewan et en Alberta. En comparaison, on estime que des centaines de milliers d’agriculteurs américains viennent s’établir au Canada entre 1900 et le début de la Première Guerre mondiale.

Les petites communautés de colons noirs, telles que Junkins (auj. Wildwood) et Campsie (près de Barrhead), s’établissent en Alberta, alors que les colonies plus importantes s’installent à Keystone (auj. Breton) et à Amber Valley (tout juste à l’est d’Athabasca). Au moins deux communautés se s’établissent en Saskatchewan : l’une à Eldon (tout juste au nord de Maidstone, côté nord de la rivière Saskatchewan) et l’autre près de Rosetown. Beaucoup d’autres immigrants noirs choisissent de s’installer dans les villes, notamment à Edmonton, où jusqu’en 1911 la population noire compte entre 200 à 300 personnes.

Saviezvous que?
L’artiste visuelle Deanna Bowen descend de colons originaires des communautés noires d’Amber Valley et de Campsie, en Alberta. Ses grands‑parents ont fui les États‑Unis après la promulgation des lois Jim Crow (lois ségrégationnistes) à la fin du XIXe siècle. Son histoire familiale constitue une clé essentielle de nombre de ses œuvres, dont la tension entre le racisme au Canada et aux États‑Unis (et une recherche sur le refus du Canada d’accepter des récits témoignant de sa propre hostilité à l’égard des immigrants noirs également).

Racisme antiNoirs au Canada

En somme, même une immigration de petite échelle des Noirs suscite chez les Canadiens une réaction négative, marquée par les préjugés raciaux (voir Racisme). Plusieurs écrivent aux autorités canadiennes pour que l’on interdise l’immigration des Noirs. Le 31 mars 1911, le chapitre d’Edmonton de l’Imperial Order Daughters of the Empire, un groupe de femmes impérialistes, envoie une pétition au ministre de l’Intérieur dans laquelle on peut lire : « Nous nous alarmons de constater l’arrivée rapide et continue de colons noirs. [Cette] immigration aura comme effet immédiat de décourager l’établissement de Blancs près des fermes des Noirs et fera chuter la valeur de toutes les propriétés des environs. » La Chambre de commerce d’Edmonton soumet une pétition contenant de pareils propos le 25 avril, puis d’autres provinces de l’Ouest emboîtent le pas. Le 3 avril 1911, le député fédéral de l’Ontario, William Thoburn, prend la parole à la Chambre des communes pour demander si le gouvernement veut vraiment « offrir ses terres aux Noirs au lieu de les garder pour les fils du Canada ».

Les Canadiens qui veulent interdire l’immigration noire jugent les Noirs inadaptée au climat froid du Canada et ont peur que les conflits raciaux qui faisaient rage aux États‑Unis se répandent au Canada.

Saviez-vous que?
Le premier roman de l’auteur de renom Esi Edugyan, The Second Life of Samuel Tyne (2004), raconte la vie dans une ville fictive inspirée par Amber Valley, en Alberta, et d’autres colonies semblables comme Campsie, Wildwood et Breton. Le protagoniste du roman, Samuel, est témoin et victime d’actes de racisme et de violence dans les années 1950.

Interdiction de l’immigration

Pour freiner l’arrivée d’immigrants noirs en provenance des États‑Unis, les autorités canadiennes de l’immigration restreignent leur accès aux documents nécessaires et soumettent les candidats à des examens médicaux très sélectifs, lesquels sont pratiqués par quelques médecins légistes qu’elles soudoient (selon R. Bruce Shepard). Lorsque ces mesures sont jugées ineffectives, les autorités de l’immigration envoient deux agents en Oklahoma pour qu’ils découragent les Afro‑Américains à leur point d’origine, avant même qu’ils n’entreprennent leur périple vers la frontière. Les deux agents (dont un médecin) se promènent de ville en ville pour mettre en garde les Afro‑Américains contre la nature pernicieuse du Canada et pour les avertir de dangers potentiels qu’ils peuvent rencontrer à la frontière. D’ailleurs, ils stipulent qu’une fois au Canada les immigrants affronteront les préjugés raciaux de même ampleur qu’aux États‑Unis; que les terres canadiennes sont particulièrement dures à cultiver et que, finalement, le climat froid peut sérieusement affecter leur santé.

Aussi, les agents frontaliers traitent les immigrants noirs injustement : ils déclinent les certificats attestant le statut de fermier des Afro‑Américains (même si les fermiers sont les colons parfaits aux yeux des autorités de l’immigration) et refusent de remettre aux immigrants des billets réduisant le coût du train (même si les colons bénéficient généralement d’un tarif réduit).

Décret du Conseil C.P. 1324 : « Jugé inapproprié »

Le gouvernement libéral de sir Wilfrid Laurier est susceptible de l’opinion publique raciste. En plus, le ministre de l’Intérieur Frank Oliver est le député fédéral d’Edmonton. En avril 1911, ses électeurs (à la Chambre de commerce d’Edmonton) écrivent à Ottawa pour informer que « la prospérité future d’une grande partie de l’Ouest du Canada est sérieusement menacée par l’afflux alarmant de colons noirs».

Le 12 août 1911, le Cabinet adopte le décret C.P. 1911‑1324, qui se lit comme suit :

«Pour la période d’un an, à partir de la date ci‑après, il sera interdit de s’installer au Canada à tout immigrant appartenant à la race noire, qui est considéré comme inadaptée au climat et aux exigences du Canada. »

La signature de Wilfrid Laurier apparaît dessous. Le décret est prescrit par Frank Oliver pas plus tard qu’en mai 1911. Toutefois, comme le gouvernement ne veut pas gâcher sa relation avec les États‑Unis ou aliéner les Canadiens noirs en année électorale, on n’a jamais officiellement recours au décret et on ne l’inclut pas dans la Loi sur l’immigration. À l’automne, on constate que les démarches prises par les autorités de l’immigration et leurs agents ont le résultat escompté : l’immigration noire est réduite. Le 5 octobre 1911, le Cabinet abroge le décret sous le prétexte d’absence du ministre de l’Intérieur en août, quand le document a été examiné et approuvé.

Importance

Bien qu’il soit finalement abandonné et qu’il n’entre jamais en vigueur, le décret du Conseil C.P. 1324 demeure une preuve irréfutable du désir du gouvernement et du public d’empêcher l’établissement des Noirs au Canada. En comparaison avec des politiques encourageant l’immigration d’autres groupes ethniques dans l’Ouest du Canada (voir Ukraino‑Canadiens, Germano‑Canadiens),la nature discriminatoire de celui‑ci est claire. L’histoire de l’immigration au Canada reste contrastée : d’un côté, les pratiques discriminatoires et exclusives (voir Komagata Maru, Taxe d’entrée imposée aux immigrants chinois au Canada, Canadiens d’origine japonaise,Paquebot Saint Louis); de l’autre celles favorisant l’accueil et l’inclusion des étrangers.

Le traitement historique des Noirs au Canada est souvent comparé à celui des Noirs aux États‑Unis. En définitive, cette page de l’histoire prouve que l’opinion publique et officielle était fondée sur des préjugés et la discrimination.

Voir aussi Immigration et racisme, Détention d’immigrants.

Décret-du-Conseil CP 1911-1324, 12 août 1911