Le 2e Bataillon de construction du Corps expéditionnaire canadien (CEC), également connu sous le nom de « Bataillon noir », est autorisé le 5 juillet 1916 au cours de la Première Guerre mondiale. Il s’agit d’une unité distincte non combattante, le premier et l’unique bataillon composé exclusivement de Noirs de l’histoire militaire canadienne.

Les Canadiens noirs peuvent s’enorgueillir d’une longue tradition d’honneur, de patriotisme, de sacrifice et d’héroïsme dans les Forces armées canadiennes et dans les forces britanniques. Après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, les Canadiens affluent dans les centres de recrutement. De la Nouvelle‑Écosse à la Colombie‑Britannique, des centaines de Noirs qui se portent bénévoles, animés d’un impérieux désir de servir, se voient refuser l’enrôlement pour ce qu’on leur désigne comme une « guerre de l’homme blanc ». Le 2e Bataillon de construction est créé après plusieurs appels et protestations adressés à de hauts responsables militaires.

Histoire des Canadiens noirs dans les forces armées

Les Canadiens noirs ont, de tout temps, fait la démonstration de leur loyauté vis‑à‑vis du roi et de leur pays en se portant volontaires pour le service armé. Pendant la Révolution américaine (1775‑1783), la Couronne britannique encourage les esclaves américains à quitter leurs maîtres et à rejoindre les lignes britanniques. Désireux d’échapper aux chaînes de l’esclavage, ils sont des milliers à répondre à l’appel et à rallier les Britanniques comme travailleurs ou dans des unités de combat. Ces derniers créent, par exemple, la Black Company of Pioneers, dans les colonies américaines, une unité qui va servir tout au long de la guerre (voir Loyalistes noirs et Loyalistes).

Pendant la guerre de 1812, des soldats noirs contribuent à la défense du Haut‑Canada contre les envahisseurs américains. Un certain nombre de volontaires de la région de Niagara sont regroupés dans une nouvelle unité, la Company of Colored Men, qui joue un rôle essentiel lors de la bataille de Queenston Heights. De nombreux soldats noirs combattant lors de la guerre de 1812 sont d’anciens esclaves qui se sont échappés vers le Haut‑Canada à la recherche de la liberté.

Dans les années 1850, on trouve les premiers soldats noirs à être distingués par des honneurs militaires pour leur courage. William Neilson Hall est l’un des premiers Canadiens à recevoir la Croix de Victoria, la plus haute distinction de l’Empire britannique pour acte de bravoure. En effet, ce marin noir de Horton Bluff en Nouvelle‑Écosse risque sa vie lors des efforts pour porter secours à Lucknow, en Inde, le 16 novembre 1857.

En 1860, avant la guerre civile américaine, environ 600 Noirs émigrent de Californie au Canada pour échapper aux persécutions raciales. Ils s’établissent dans la colonie de l’île de Vancouver. Mal accueillis par les résidents locaux en raison de la couleur de leur peau, ils se voient refuser le droit d’intégrer le corps local de sapeurs‑pompiers volontaires et décident donc de mettre sur pied leur propre unité militaire de volontaires. Ce corps entièrement composé de Noirs, officiellement dénommé le Victoria Pioneer Rifle Corps, devient la première troupe organisée dans l’histoire de l’Ouest canadien.

Première Guerre mondiale

Bien que les Noirs ne soient pas tout à fait les bienvenus dans les forces armées, certains d’entre eux servent dans plusieurs unités combattantes durant la Première Guerre mondiale. Il s’agit notamment du 106e Bataillon du CEC, le Nova Scotia Rifles, autorisé le 8 novembre 1915. Les recrues proviennent de la Nouvelle‑Écosse, de l’Île‑du‑Prince‑Édouard, du Nouveau‑Brunswick et de Terre‑Neuve. Lorsque le 106e Bataillon lance son processus de recrutement, des protestations se manifestent contre les volontaires noirs.

On précise à Samuel Reese, un Noir originaire de la Guyane britannique vivant à Truro, qu’il ne pourra être accepté dans les forces armées que s’il recrute lui‑même, préalablement, un certain nombre de soldats noirs. Simultanément, on le renvoie, pour s’enrôler, au commandant du 106e Bataillon, le lieutenant‑colonel W.H. Allen. Samuel Reese entre également en contact avec le révérend William A. White pour obtenir de l’assistance. Ce dernier est alors pasteur de la Zion Baptist Church à Truro, et sollicite à son tour le lieutenant‑colonel Allen pour faciliter le processus d’enrôlement des jeunes noirs. Le révérend White donne verbalement son accord pour se mobiliser pour le recrutement de Noirs dans toute la Nouvelle‑Écosse.

En décembre 1915, le gouvernement fédéral déclare que l’on ne peut refuser leur enrôlement à des hommes sur des critères raciaux. Cette proclamation n’est pas très bien accueillie par de nombreux volontaires blancs, qui refusent de s’engager et de combattre aux côtés de soldats noirs. Étant donné qu’il n’existe pas de politique officielle en matière de discrimination, ce sont les agents recruteurs qui exercent, au bout du compte, la responsabilité de la sélection. Le lieutenant‑colonel Allen est convaincu qu’un bataillon distinct serait la meilleure solution. Toutefois, de décembre 1915 à juillet 1916, environ 16 volontaires noirs sont acceptés dans le cadre du 106e Bataillon.

Ces soldats noirs sont dispersés dans les quatre compagnies du bataillon. Le 15 juillet 1916, le bataillon quitte le Canada pour rejoindre l’Angleterre à bord du RMS Empress of Britain. Le 106e Bataillon est alors réparti, selon la pratique courante de l’époque, en plusieurs unités afin de renforcer plusieurs bataillons sur la ligne de front ayant subi de lourdes pertes lors des combats en France.

Parmi les autres unités combattantes du CEC accueillant des volontaires noirs, on trouve le 25e Bataillon, le 102e Bataillon, le 1er Régiment du Québec et le 116e Bataillon. Des soldats noirs combattent à l’occasion d’un certain nombre de batailles, notamment la bataille de la Crête de Vimy et la bataille de Passchendaele (voir Curley Christian).

2e Bataillon de construction

Deux mois après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, le premier contingent de troupes canadiennes arrive en Grande‑Bretagne. Partout au Canada, de nombreux noirs sont refoulés dans les centres de recrutement sur la base de critères strictement raciaux (voir Préjugés et discrimination).

Toutefois, ce rejet est particulièrement difficile à accepter pour plusieurs d’entre eux et une bataille pour le droit à se battre pour son pays prend forme. Plusieurs dirigeants noirs et des sympathisants blancs se lancent dans une remise en question des politiques et des pratiques de recrutement. Dans le cadre de ces démarches, on sollicite les plus hautes autorités civiles et militaires. Le ministre de la Défense sir Sam Hughes et le major‑général G.W. Gwatkin reçoivent de nombreuses lettres exigeant une explication.

Après avoir reçu une missive du ministre Hughes lui confirmant que ceux qui le désirent peuvent former un peloton au sein de n’importe quel bataillon, J.R.B. Whitney, un Noir, éditeur du Canadian Observer, un journal de Toronto, propose de créer une unité de 150 soldats noirs. En dépit d’un recrutement rigoureux et d’un grand intérêt de la part des volontaires noirs, J.R.B. Whitney s’aperçoit rapidement que les officiers en place au Quartier général refusent d’intégrer ce bataillon, et ignore résolument le mémorandum du ministre Hughes.

La lutte pour former un peloton séparé se poursuit pendant deux ans. Toutefois, en Europe, les pertes atteignent des niveaux alarmants et on manque cruellement de renforts. Cet enjeu du rejet des volontaires noirs finit par arriver devant la Chambre des communes, et nombreux sont ceux qui attendent de ces débats une réponse satisfaisante.

Le 11 mai 1916, le British War Office à Londres appelle le gouverneur général en lui indiquant qu’il souhaite la formation d’une unité séparée.

Le 2e Bataillon de construction est officiellement autorisé le 5 juillet 1916 en tant qu’unité du Corps expéditionnaire canadien. En raison de sa composition raciale, il s’avère difficile de lui trouver un commandant. Le lieutenant‑colonel Daniel H. Sutherland, de River John dans le comté de Pictou, accepte finalement ce poste de commandant.

Le 2e Bataillon de construction se voit attribuer une autorisation spéciale pour recruter dans tout le Canada. C’est la Nouvelle‑Écosse qui fournit le plus de volontaires, avec pas moins de 300 recrues. On s’enrôle également en provenance des États‑Unis et des Antilles britanniques.

Le quartier général du Bataillon noir est tout d’abord fixé au Market Wharf à Pictou, en Nouvelle‑Écosse. Il est transféré le 9 septembre 1916 à Truro, toujours en Nouvelle‑Écosse, le lieutenant‑colonel Sutherland estimant que la présence d’une communauté noire y stimulerait le recrutement.

Le révérend William A. White est nommé aumônier du bataillon, et se voit attribuer le grade de capitaine honoraire. On pense que ce natif de Williamsburg en Virginie aurait été, à l’époque, le seul officier commissionné des Forces armées canadiennes.

Malgré l’enthousiasme de centaines de Noirs, le recrutement d’un millier de volontaires, soit l’objectif fixé, ne va pas sans problème. Un certain nombre de facteurs peuvent expliquer ces difficultés, notamment le rejet et les humiliations subies par les Noirs lorsqu’ils s’étaient précédemment présentés dans des centres de recrutement, l’opposition de certains à servir dans un bataillon séparé de main‑d’œuvre non combattant et enfin l’exclusion des immigrants noirs, particulièrement dans l’Ouest canadien.

En décembre 1916, Daniel Sutherland est informé par Ottawa que l’on a besoin du bataillon immédiatement de l’autre côté de l’Atlantique. Il confirme en réponse que l’unité sera prête à partir la dernière semaine de février 1917.

Conscription

Le 29 août 1917, le gouvernement canadien adopte la Loi du Service Militaire en vue de renforcer les troupes épuisées et décimées qui combattent en Europe. À quelques exceptions près, la Loi impose le service actif à tout citoyen britannique âgé de 20 à 45 ans qui réside au Canada depuis le 4 août 1914 ou qui y a résidé après cette date, même s’il a, depuis, quitté le pays.

Les Noirs à qui l’on avait refusé de s’enrôler en raison de la couleur de leur peau entre 1914 et 1916 sont désormais soumis à la conscription. Certains, rendus amers par le racisme et les discriminations subies, refusent de se soumettre à la nouvelle loi. Beaucoup de ces hommes sont enlevés dans les rues et détenus contre leur gré s’ils rejettent l’enrôlement.

Toutefois, cet enrôlement forcé des Noirs va à l’encontre de l’exclusion dont ils avaient fait l’objet au départ et de nombreuses autorités militaires souhaitent maintenir cette ségrégation raciale. En dépit d’une formation de fantassins reçue aux côtés des conscrits du révérend White au Canada, de nombreux soldats noirs sont intégrés dans des unités séparées et se voient affecter des travaux généraux, en dehors des combats, lors de leur arrivée en Angleterre.

Détails sur le front

Le bataillon noir embarque du quai 2 à Halifax le 28 mars 1917 à bord du vapeur Southland. Avant le départ, un officier de haut rang suggère que le bataillon soit envoyé outre‑mer sur un navire séparé, sans escorte navale, afin d’éviter d’offenser les autres passagers. Cette motion est toutefois rejetée et les 19 officiers et 605 hommes du rang composant le bataillon arrivent à Liverpool en Angleterre, après un voyage de dix jours sur des eaux infestées de sous‑marins ennemis, en compagnie de 3 500 militaires appartenant à d’autres unités canadiennes.

En tant qu’unité de construction, le bataillon ne participe pas directement aux combats et se voit chargé de tâches de soutien comme la construction de routes, de voies ferrées et de ponts, le désamorçage de mines terrestres afin de permettre aux troupes de progresser, la récupération des blessés sur les champs de bataille ainsi que le creusage et la construction de tranchées.

Début mai 1917, l’ordre est donné de rétrograder le bataillon en compagnie, ses effectifs s’avérant insuffisants. En effet, un bataillon est généralement composé de 600 à 800 soldats, et le 2e Bataillon a alors perdu plusieurs de ses hommes, morts ou victimes de maladies. L’unité est ensuite envoyée en France, à proximité de la frontière suisse, où elle est rattachée au Corps forestier canadien du CEC pour exécuter des opérations forestières. La majorité de ses soldats servent à Lajoux dans les montagnes du Jura, des détachements plus réduits intégrant des unités forestières à Péronne, une commune du département de la Somme en Picardie dans le nord de la France, et à Alençon, une autre commune française en Normandie.

Héritage et signification

Le 2e Bataillon de construction a été officiellement dissous le 15 septembre 1920. Son histoire incarne le combat permanent d’un groupe d’hommes déterminés contre le racisme et la discrimination pour faire valoir leur droit fondamental de servir leur pays. Alors que la plupart des soldats de retour au pays après la guerre sont reçus en héros, les hommes du Bataillon noir ne recevront la reconnaissance qui leur est due que plusieurs décennies plus tard.

Le 12 novembre 1982, le sénateur Calvin W. Ruck et la Black Cultural Society of Nova Scotia organisent un banquet de reconnaissance et de rassemblement à l’hôtel Lord Nelson à Halifax afin d’honorer neuf anciens combattants noirs de la Première Guerre mondiale. Ultérieurement, le sénateur Ruck rédige un ouvrage, paru en 1986 sous le titre The Black Battalion 1916–1920: Canada’s Best‑Kept Military Secret, qui raconte en détail l’histoire du 2e Bataillon de construction et décrit le profil des anciens combattants qui en ont fait partie.

De nombreux anciens combattants du Bataillon noir ont été enterrés au cimetière de Camp Hill à Halifax. Au départ, chaque tombe était marquée par une pierre blanche aplatie, forçant les visiteurs à s’accroupir et à tâtonner dans l’herbe pour trouver la sépulture de leurs proches. En 1997‑1998, le sénateur Ruck fait pression avec succès sur le ministère des Anciens Combattants et chaque soldat du Bataillon noir enterré à Camp Hill finit par recevoir une pierre tombale digne comportant l’inscription appropriée.

Le 2e Bataillon de construction fait l’objet d’autres commémorations, notamment un monument permanent érigé sur le Market Wharf à Pictou, une cérémonie de commémoration annuelle à Pictou et un timbre officiel lancé par Postes Canada le 1er février 2016 pour marquer le centième anniversaire de cette unité si particulière. Honour Before Glory, un film de 2001 écrit et produit par le petit‑neveu du révérend William White, Anthony Sherwood, et le poème Black Soldier’s Lament de George Borden, publié dans des manuels scolaires canadiens et américains de 10e année, racontent également l’histoire du 2e Bataillon de construction.