Années de jeunesse et formation, 1951-1979

Murray Sinclair est né en 1951 dans la région de Selkirk, au nord de Winnipeg, dans l’ancienne réserve autochtone de St. Peter. Ses parents sont Henry et Florence Sinclair. Florence Sinclair meurt d’un accident vasculaire cérébral quand Murray Sinclair est encore nourrisson. On l’envoie donc vivre chez ses grands-parents. Ils élèveront l’enfant ainsi que ses trois frères et sœurs. Étudiant brillant dès son tout jeune âge, il saute sa troisième et sa septième année. Il est major de promotion et athlète de l’année de l’école secondaire Selkirk Collegiate, promotion de 1968.

Diplômé, il s’inscrit à l’Université du Manitoba et il y étudie deux années. Il doit cependant interrompre ses études et retourner au village, soigner sa grand-mère malade. Là, il travaille avec le Selkirk Friendship Centre (cercle de l’amitié de Selkirk). Vers 1972, il est vice-président régional de la Fédération des Métis du Manitoba. En 1973, Howard Pawley, le procureur général du Manitoba, lui demande de devenir son adjoint particulier. S’intéressant désormais au droit, il pose sa candidature à la Faculté de droit de l’Université du Manitoba. Il s’y inscrit en 1976. Dans sa seconde année d’études, il remporte le prix A.J. Christie en droit civil, remis à l’étudiant obtenant les meilleurs résultats dans le cours d’introduction à l’art de la plaidoirie. Il obtient son diplôme de droit en 1979. Depuis, il a obtenu plusieurs diplômes honorifiques de différentes universités canadiennes, dont l’Université d’Ottawa et l’Université de Winnipeg.

Faits saillants de carrière, 1980-1988

Murray Sinclair joint le Barreau du Manitoba en 1980 et se met à la pratique du droit. Il concentre particulièrement son attention sur le droit civil, le droit criminel, le droit autochtone et la question des droits de la personne. Avec le temps, il se fait connaître pour son expertise sur ces questions et notamment pour son aptitude savante et subtile à établir l’équilibre entre le système juridique canadien et les enseignements traditionnels des Ojibwés et d’autres peuples autochtones. De par ce savoir, il en vient à susciter l’admiration des communautés autochtones et non-autochtones. Mais au tout début, il devra passablement se démener pour obtenir tout le respect auquel il a droit.

Lors d’une de ses premières causes, le juge le prend pour le prévenu et lui demande ce dont on l’accuse. Cet incident hautement significatif montre précisément pourquoi Murray Sinclair a senti l’appel de la pratique du droit. Il considère que les autochtones font l’objet d’accusations disproportionnées sur des crimes mineurs, simplement pour que les corps policiers puissent rencontrer leurs quotas d’arrestations. L’expression de ses vues attire souvent l’attention des médias et sa critique du système judiciaire se formule souvent dans des tours journalistiques comme : « Un avocat déclare : la police traite l’autochtone comme s’il était une proie ». Sa popularité croissant, on lui propose de devenir juge. Il décline cette offre à deux reprises. Il va plutôt continuer de fournir ses avis légaux à divers organismes, dont la Commission des droits de la personne du Manitoba, la Fédération métisse du Manitoba et l’Assemblée des Chefs du Manitoba.

En 1988, à l’âge de 37 ans, il finit par accepter la position de juge. En tant que juge en chef adjoint de la Cour provinciale du Manitoba, il devient le premier juge autochtone de l’histoire du Manitoba, le second de l’histoire du Canada. La même année, le gouvernement du Manitoba instaure la commission d’Enquête publique sur l’administration de la justice et les peuples autochtones. En vertu de sa vaste expérience concernant les droits de la personne et les questions autochtones, Murray Sinclair est nommé co-commissaire de la commission d’enquête, par son mentor, Howard Pawley, lui-même maintenant premier ministre provincial du Manitoba.

Enquête publique sur l’administration de la justice et les peuples autochtones, 1988

L’Enquête publique sur l’administration de la justice et les peuples autochtones est mise en place par le gouvernement manitobain en avril 1988 en réaction à deux incidents impliquant des autochtones au sein du système judiciaire manitobain. Le premier de ces incidents a lieu en novembre 1987. Deux hommes, Dwayne Johnston et James Houghton, font l’objet d’un procès pour le meurtre, survenu en 1971, de Helen Betty Osborne, une femme de la Nation crie. Le second de ces incidents concerne une enquête policière interne ayant succédé, en mars 1988, au meurtre de John Joseph Harper, un membre de la Première Nation de Wasagamack, par le policier Robert Cross de Winnipeg. Ces deux incidents sont alors perçus comme des exemples patents de la faillite du système de justice dans son traitement des citoyens autochtones au Manitoba. Le premier ministre du Manitoba nomme co-commissaires de la commission d’Enquête publique sur l’administration de la justice et les peuples autochtones le juge Sinclair et le juge en chef adjoint de la Cour du Banc de la Reine, Alvin C. Hamilton.

Le rapport de la commission d’enquête est déposé en 1991. Il fait observer qu’il existe un racisme généralisé au sein de l’administration de la justice criminelle au Manitoba. Le rapport dit : « Un Autochtone en état d'arrestation risque davantage qu'un [non Autochtone] de se voir refuser une remise en liberté sous caution, d'être détenu en attente de son procès et de passer peu de temps avec son avocat; s'il est condamné, il risque davantage l'incarcération » Le rapport formule plus de 300 recommandations visant à réformer le système judiciaire. Cela amène le gouvernement manitobain à revoir en profondeur comment il traite sa population autochtone. Plusieurs font observer que ce rapport marque un point tournant sur la question du traitement des peuples autochtones au Canada. Le rapport de la commission d’enquête manitobaine de 1988 obtient une attention internationale étendue quand il fait l’objet d’une mention dans un rapport d’Amnistie Internationale sur les droits de la personne intitulé : On a volé la vie de nos sœurs. Discrimination et violence contre les femmes autochtones (2004).

Enquête sur les chirurgies cardiaques pédiatriques, 1995

Pendant l’année 1994, 12 enfants meurent alors qu’ils subissent une chirurgie cardiaque au Centre des sciences de la santé de Winnipeg. Le programme des chirurgies cardiaques pédiatriques du centre est suspendu, en 1995. Après cette suspension, les parents des enfants décédés réclament une enquête publique sur leurs morts. L’examinateur médical en chef de la province du Manitoba requiert donc une enquête au sujet de ces douze décès. Le juge en chef adjoint Sinclair est alors mandaté pour diriger l’enquête. Il va passer les six mois suivants à s’instruire du mieux qu’il pourra sur les complexes arcanes médicaux de la chirurgie cardiaque pédiatrique.

Les audiences d’enquête débutent fin 1995 et se poursuivent jusqu’en 1998. Elles produiront plus de 80 témoignages et quelques 50 000 pages de transcriptions. En novembre 2000, le juge Sinclair dépose son rapport. Il y est conclu qu’au moins 10 des 12 décès d’enfants auraient pu êtres évités, si les traitements adéquats avaient été prodigués. Le rapport signale aussi que la preuve est faite que, dans la majorité de ces cas, les parents n’ont pas été antérieurement informés de façon suffisamment détaillée. Cela leur aurait pourtant permis de produire un consentement éclairé sur la décision de procéder ou non à ces chirurgies.

Commission de vérité et de réconciliation, 2007-2016

En janvier 2001, Murrray Sinclair est nommé à la Cour du Banc de la Reine du Manitoba. Une fois de plus il devient le premier juge autochtone nommé à ce niveau de la hiérarchie juridique manitobaine. En 2007, des survivants de pensionnats indiens au Canada concluent une entente avec les églises chrétiennes de tout le Canada, ainsi qu’avec le gouvernement fédéral. Un des éléments de cette entente est la mise en place d’une Commission de vérité et de réconciliation (CVR) visant à produire le récit circonstancié de l’histoire de ces pensionnats. Historiquement, ces écoles avaient été mises en place, en conformité avec une directive canadienne procédant de la Loi sur les Indiens. Ces écoles visaient ouvertement à assimiler les autochtones à la culture canadienne, au sens le plus large du terme, et à les séparer du mode ancestral et traditionnel d’éducation et d’encadrement de leurs enfants. Selon cette directive, il était interdit aux enfants autochtones pensionnaires de parler leur langue maternelle et de pratiquer leurs cultes traditionnels. L’objectif de la Commission de vérité et de réconciliation sera de jouer un rôle intégral et entier dans le processus d’apaisement et de réconciliation entre les peuples autochtones, les églises et le gouvernement fédéral. Pressenti d’abord en 2007 pour présider la commission, le juge Sinclair décline l’offre. C’est qu’ayant tout juste mené à terme l’enquête sur les chirurgies cardiaques pédiatriques, et restant bien conscient du fait que ses grands-parents et ses parents avaient été envoyés dans des pensionnats autochtones, il appréhendait fortement le coût émotionnel qu’exigerait de lui cette commission. Il avait donc sciemment retiré son nom de la liste de ses présidents potentiels.

Les trois membres originaux de la commission, le juge Harry S. Laforme (président), mesdames Charlotte Dumont-Smith (commissaire) et Jane Brewin Morley (commissaire) obtiennent des résultats partiels et mitigés. Ainsi, en 2009, on redemande au juge Sinclair de présider la CVR. Il a alors le sentiment que la commission d’origine a fait bien peu pour vraiment apaiser la douleur des survivants. Il accepte donc de présider une nouvelle mouture de la CVR, sous une condition : les décisions du groupe ne s’y prendront plus à la majorité simple mais strictement sur consensus. Il introduit d’autres changements importants dans le fonctionnement de la CVR. Il impose que les quartiers généraux de la Commission soient relocalisés de Ottawa à Winnipeg. Il soustrait le président de la CVR de l’autorité du département des Affaires Indiennes et du Nord Canada (aujourd’hui Affaires autochtones et du Nord Canada). Il met en place une relation directe et ouverte entre la CVR et les églises, de façon à ce que celles-ci bénéficient d’un traitement équitable. On peut ajouter à ces changements, une poursuite légale intentée par le juge Sinclair contre le gouvernement conservateur fédéral quand ce dernier se traîne les pieds pour produire les millions de pièces archivistiques pertinentes à la compréhension des activités et des pratiques des pensionnats. Toutes ces interventions du juge Sinclair contribuent à établir le degré de sérieux avec lequel il entend documenter les récits des survivants, des familles et des communautés ayant été affectés par les activités des pensionnats.

En 2015, la commission compte plus de 7 000 témoignages d’anciens étudiants. Le rapport final (produit le 15 décembre 2015) fait plus de deux millions de mots et tient dans six tomes. Le rapport formule 94 recommandations au gouvernement fédéral. On y révèle surtout les abus systématiques des pensionnats sur les enfants, une pratique que Murray Sinclair qualifie de « génocide culturel ». Au nombre de ces abus figure notamment la stérilisation non consentie. On parle aussi d’au moins 3 200 décès par maladies curables ou malnutrition. De fait, ce nombre pourrait très bien être beaucoup plus élevé. Le juge Sinclair affirme que le nombre de ces morts est probablement plus proche de 6 000, au total.

Sénateur, 2016

En 2016, suite à son exceptionnelle contribution en matière de droits de la personne et de droits des Autochtones au cours de sa pratique de juge au Manitoba, le gouverneur général David Johnston (sur recommandation du premier ministre Justin Trudeau) nomme Murray Sinclair sénateur du Manitoba. Avec cette entrée à la Chambre haute, il devient le seizième sénateur autochtone de l’histoire de la nation.

Œuvre communautaire et activisme

L’ampleur du service public et de l’œuvre communautaire assurés par le sénateur Sinclair donne la mesure de son engagement envers les peuples autochtones du Canada, ainsi que les peuples manitobain et canadien en général. Depuis 1981, il assure à l’Université du Manitoba des cours sur les autochtones et le droit. Il a siégé sur plusieurs comités directeurs de groupes communautaires, dont les Scouts, la Société John Howard, les Cadets de l’Aviation royale du Canada, le Canadian Club, la Canadian Native Law Students Association et le conseil d’administration de l’Université de Winnipeg. Le sénateur Sinclair et son épouse ont aussi mis en place Abinochi Zhawayndakozhuwin Incorporé. Il s’agit d’un centre de la petite enfance de Winnipeg assorti d’un programme d’immersion en langue ojibwé. Le programme éducatif de cette institution est assuré intégralement en ojibwé.

Vie personnelle

Le sénateur Sinclair est membre de la Three Fires Sociey (société des trois feux), un très ancien conseil d’alliance des peuples ojibwé, outaouais et potawatomi. Lui et son épouse, Katherine (Animiki-quay) Morrisseau-Sinclair ont cinq enfants : Manon Beaudrie (Miskodagaginquay), James (Niigonwedom), Déne (Beendighay-geezhigo-quay), Gazheek (Gazhegwenabeek) et une fille récemment adoptée, Jessica. Ils ont trois petits enfants : Sarah, Misko et Migizii.

Prix et distinctions

Murray Sinclair s’est vu attribuer, en 1994, un des premiers Prix nationaux d'excellence décernés aux Autochtones. Il a ensuite reçu bon nombre de récompenses de différentes natures, notamment pour ses œuvres communautaires. On peut mentionner le Prix du Barreau manitobain pour l’égalité et le Prix du Barreau manitobain de reconnaissance pour services exceptionnels. En 2015, on lui remet la Médaille de Justice de l’Institut canadien d’administration de la justice. Il s’agit d’une distinction saluant le leadership dans l’administration de la justice au Canada.

Bibliographie sélective

Murray Sinclair et A.C. Hamilton, Rapport de l'Enquête publique sur l'administration de la justice et les peuples autochtones au Manitoba (Winnipeg : gouvernment du Manitoba, 1991).

Murray Sinclair, The Report of the Manitoba Pediatric Cardiac Surgery Inquest: An Inquiry into Twelve Deaths at the Winnipeg Health Sciences Centre in 1994 (Winnipeg: Cour provinciale du Manitoba, 2000).

Murray Sinclair, Wilton Littlefield et Marie Wilson, Pensionnats du Canada : La réconciliation.

Rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (Kingston: McGill-Queen’s University Press, 2016).