Rien dans le parcours de Mina Benson ne laissait présager qu'un jour elle accomplirait la prouesse d'explorer une région sauvage, ce qu'aucune femme avant elle n'avait jamais fait. C'est son mari, l'écrivain Leonidas Hubbard fils, qui l'amène à l'exploration, mais d'une façon que personne n'aurait jamais pu imaginer ni surtout souhaiter.

En 1903, Leonidas et son ami, Dillon Wallace, un avocat de New York, organisent une excursion dans une région sauvage et désolée du Labrador qui n'a jamais été décrite ni cartographiée pour la bonne raison que, d'après ce qu'on en sait, un seul homme blanc, John Maclean, l'a déjà traversée et qu'il n'a à peu près rien laissé en guise de description. La région en question était, et est encore, l'une des plus sauvages et des plus rudes de l'est du Canada. Elle s'étend sur près de mille kilomètres depuis North West River, près de Goose Bay, jusqu'au poste de la rivière George sur la baie d'Ungava, dans le nord du Québec. Ce poste est aujourd'hui connu sous le nom de Kangiqsualujjuaq.

Mina Hubbard (de l'ouvrage A Woman's Way through Unknown Labrador: an Account of the Exploration of the Nascaupee and George Rivers par Leonidas Hubbard).

Hubbard et Wallace, accompagnés d'un Cri de la baie James, George Elson, quittent North West River en canot le 15 juillet 1903 et, dès le lendemain, commettent une erreur fatale - ils remontent la mauvaise rivière. Cette gaffe coûte la vie à Leonidas Hubbard qui, trois mois plus tard, meurt de faim perdu dans la nature sauvage. Quant à Wallace et Elson, ils sont secourus de justesse.

Wallace raconte la malheureuse expédition dans The Lure of the Labrador Wild (l'attrait du Labrador sauvage). Mme Hubbard n'apprécie pas du tout ce récit parce que, selon elle, Wallace présente son mari comme un incompétent et le seul responsable du fiasco.

En 1904, Mme Hubbard décide de prendre sa revanche sur la mort de son mari et l'affront de Wallace. Armée de son expérience limitée de la vie sauvage, mais d'une volonté de fer, elle commence à planifier le projet de son mari, c'est-à-dire accomplir le voyage à sa place. Elle embauche George Elson qui a participé à l'expédition de son mari et a tout fait pour lui sauver la vie. George emmène avec lui trois autres Cris métis de la baie James ainsi qu'un Inuit de North West River. Mme Hubbard commande l'expédition, alors que George Elson et son équipage exécutent ses ordres. Ils quittent North West River en canot le 27 juin 1905.

Pour ne pas être en reste, Dillon Wallace organise aussi une expédition poursuivant le même but que celle de Mme Hubbard - réaliser le voyage qu'il avait planifié avec Hubbard. Les deux équipes quittent North West River le même jour, d'abord celle de Wallace, puis, quelques heures plus tard, celle de Mme Hubbard. Personne ne sait si elles se sont aperçues en pagayant sur les rives opposées du lac Grand, en route vers la rivière Naskaupi, mais ce qui est certain, c'est que cette nuit-là les canots de Mme Hubbard dépassent ceux de Wallace à l'insu de ce dernier et de son groupe, et prennent la tête dans ce qui devient une course vers la baie d'Ungava. Toutefois, la course n'est pas vraiment serrée puisque les canots de Mme Hubbard atteindront la baie d'Ungava exactement deux mois après leur départ de North West River, alors que l'équipe Wallace mettra six semaines de plus à s'y rendre en suivant un autre itinéraire.

Dès qu'elle plonge dans la nature encore inexplorée du Labrador, Mme Hubbard ne reste pas inactive, traversant des lacs immenses enchâssés entre des caps assaillis par les vents st coiffés de blanc, franchissant, kilomètre après kilomètre, les rapides à l'écume dansante de la rivière George jusqu'au moment où, enfin domptée, celle-ci se jette dans la baie d'Ungava. Elle rapportera les premières cartes des vallées des rivières Naskaupi et George qui seront par la suite approuvées par l'American Geographical Society et la Geographical Society of Great Britain. Elle prend des notes sur la flore et la faune du Labrador. Elle décrit en détail la grande migration des caribous du Labrador et photographie des Indiens et montagnais devant chasser pour se procurer nourriture et vêtements.

L'expédition de Mme Hubbard est extraordinaire à plus d'un égard. Vu l'époque et le fait qu'elle est une femme, son voyage reste dans les annales de l'exploration canadienne.

Mina Benson Hubbard meurt en Angleterre en 1956 à l'âge de 86 ans, frappée par une locomotive roulant à vive allure alors qu'elle traverse la voie ferrée. Mourir dans son lit ne faisait pas partie de son destin.