Michel Brault, OQ, cinéaste, réalisateur, producteur, écrivain (né le 25 juin 1928 à Montréal, QC – décédé le 21 septembre 2013 à Toronto, ON). Pionnier de la production de documentaires, il est le seul Canadien à avoir gagné le prix du meilleur réalisateur au Festival de Cannes et l’un des réalisateurs les plus acclamés et vénérés au Canada. Il joue un rôle déterminant dans le mouvement du cinéma direct des années 1960. Il a notamment contribué à définir l’esthétique des films documentaire et a influencé des générations de cinéastes avec sa technique de caméra à l’épaule pour des prises de vue grand-angle et par sa contribution à la conception des caméras 16 mm Éclair qui serviront à la réalisation de films emblématiques comme Chronique d’un été (1961). Il fut un personnage central de la Révolution tranquille au Québec et a participé, comme cinéaste, à la réalisation de certains des meilleurs films au Canada, tels que sa version de Les Ordres (1974), sa coréalisation avec Pierre Perrault de Pour la suite du monde (1963), Mon oncle Antoine (1971) de Claude Jutra et Les Bons débarras (1980) de Francis Mankiewicz. Il a reçu le Prix du Gouverneur général pour les arts du spectacle et a été fait membre de l’Ordre national du Québec.

Premières années

Brault a grandi au sein d’une riche famille de Montréal. Son père, courtier, et sa mère, la petite-fille de l’ancien premier ministre du Québec Félix-Gabriel Marchand, voulaient faire de lui un architecte, mais l’objet de sa passion était le cinéma. Alors que Brault étudie au Séminaire de Saint-Jean, Claude Jutra, un jeune homme qu’il a rencontré lors d’un camp d’été en 1947, encourage son intérêt pour la photographie et lui demande de l’aider à éditer son premier court-métrage, Dément du lac Jean-Jeunes (1948). Ils produisent ensemble un court-métrage expérimental réalisé par Jutra, Mouvement perpétuel (1949), qui lui fait gagner le prix du meilleur film amateur au palmarès du film canadien en 1950 et attire l’attention de Norman McLaren, un spécialiste de l’animation à l’Office national du film du Canada (ONF).

Les années 1950

Brault étudie la philosophie à l’Université de Montréal (1949-1950) et réalise le court-métrage Matin (1950). Durant l’été 1950, il est engagé comme assistant caméraman par l’ONF, à Ottawa, mais l’environnement de travail presque exclusivement anglophone le rebute et il quitte son emploi trois mois plus tard. En 1951, il se joint à l’équipe éditoriale du magazine photographique Découpages, dans lequel il écrit sur la photographie et le cinéma. Il fonde également la société de production Cinéma 16 et travaille plusieurs années comme photographe de mariage, devenant un expert de l’éclairage naturel. Après avoir travaillé comme assistant de Jean-Yves Bigras sur le tournage de La petite Aurore, l’enfant martyre (1951) et derrière la caméra pour la série télévisée de Radio-Canada Les Petites Médisances (1953–54), avec Jacques Giraldeau, Brault rejoint l’ONF en tant que caméraman en 1956, peut de temps après l’installation du siège social de l’organisme à Montréal.

Il tourne deux films dans la série documentaire Candid Eye - The Days Before Christmas (1958) et Police (1958), réalisés par Terence Macartney-Filgate – et offre une ambiance cinématographique remarquable au premier long-métrage dramatique de Jutra, Les Mains nettes (1958). Brault fit partie d’un groupe de jeunes cinéastes de l’ONF – auquel appartiennent également Jutra, Pierre Perrault, Marcel Carrier, Claude Fornier et Gilles Groulx — qui révolutionnèrent la pratique, l’éthique et l’approche artistique du film documentaire tout en capturant l’identité naissante de la Révolution tranquille du Québec. Le court documentaire Les Raquetteurs (1958), portrait évocateur de la vie communale dans le Québec rural filmé par Brault et réalisé en collaboration avec Groulx, établit les bases du cinéma direct au Québec et à l’étranger.

Les années 1960

Après avoir vu Les Raquetteurs, Jean Rouch, un anthropologue et cinéaste français rencontre Brault au Robert Flaherty Film Seminar de Santa Barbara, en Californie, en 1959, et lui demande de venir en France pour se joindre à l’équipe cinématographique sur le tournage du documentaire Chronique d’un été (1961) qui allait devenir une référence. Arrivé en France en 1960, Brault collabore avec la firme Éclair sur le développement de sa caméra légère avec son synchronisé à l’image, la KMT Coutant-Mathot, précurseur des caméras qui allaient révolutionner le tournage des documentaires.

De retour au Canada, il continue à affiner son esthétique cinématographique fluide et directe en assurant la direction de la photographie pour de nombreux films produits par la section francophone de l’ONF, notamment : La Lutte (1961), un film amusant sur le catch qu’il filme et coréalise avec Jutra, Carrier et Fournier, Golden Gloves (1961), un court-métrage sur les boxeurs amateurs réalisé par Groulx, Québec USA ou l'invasion pacifique (1961), coréalisé avec Jutra, À Saint-Henri le cinq septembre (1962), de Hubert Aquin, et Les enfants du silence (1962), un film touchant sur les enfants sourds, également réalisé par Brault. Le film classique Pour la suite du monde (1962), fruit d’une collaboration avec Perrault, a été maintes fois classé un des meilleurs films canadiens jamais réalisés et représente l’aboutissement du cinéma direct au Québec.

Après avoir tourné À tout prendre (1963), une autofiction semi-autobiographique de Jutra qui capture bien l’esprit du temps, Brault passe du documentaire à la fiction sans établir de frontière entre les deux genres. Il réalise les courts-métrages de fiction Le Temps perdu (1964) et Geneviève (1964), dans lequel joue Geneviève Bujold. Il commence également à remettre en question la capacité des documentaires à refléter précisément la réalité, affirmant « Je ne sais où se situe le vrai. Il ne faut pas s’imaginer que l’on crée une quelconque réalité avec une caméra. Mais ce qu’on peut faire, c’est révéler aux spectateurs quelque chose qui leur permet de découvrir leur propre vérité. » [Trad. libre]

Désireux de jouir d’une plus grande autonomie artistique, Brault quitte l’ONF en 1965 et fonde sa propre société de production, Nanouk Films. Il continue néanmoins à collaborer plusieurs fois avec l’ONF. Le premier film qu’il réalise à l’extérieur de l’ONF, Entre la mer et l’eau douce (1967), dans lequel joue aussi Bujold, démontre à la perfection sa capacité à combiner l’impact documentaire du cinéma direct à la richesse émotionnelle de la fiction.

Les années 1970

Brault, qui a aussi confié que son but, en tant que cinéaste, était de « témoigner de la réalité afin de faciliter le changement » [Trad. libre], a exploré les enjeux liés à l’identité nationale du Québec dans des documentaires tels qu’Un pays sans bon sens!,de Perrault (1970) et L’Acadie, l’acadie?!? (1971), qu’il a coréalisé avec Perrault. Son film le plus politique, Les Ordres (1974), est une dramatisation dans le style cinéma vérité des événements de la crise d’octobre 1970 qui lui a valu le prix du meilleur film, meilleur réalisateur et meilleur scénario au Palmarès du film canadien ainsi que le prix du meilleur réalisateur au Festival de Cannes de 1975.

En tant que cinéaste, Brault a participé au tournage de quelques-uns des plus grands films québécois de la décennie, notamment : Mon oncle Antoine (1970) de Jutra, considéré par beaucoup comme le plus grand film canadien jamais réalisé, et Kamouraska (1973), Le Temps d’une chasse (1972), de Francis Mankiewicz, Les Bons débarras (1980), et Mourir à tue-tête (1979), d’Anne Claire Poirier. Il a également travaillé sur deux séries documentaires importantes réalisées pour la télévision québécoise. Avec André Gladu, il a produit et coréalisé Le son des Français d'Amérique (1974 – 1976, 1977 –1980) qui jette un regard sur la musique traditionnelle francophone en Amérique du Nord. Pour l’ONF, il a filmé La Belle ouvrage (1977 – 1980), sur les coutumes traditionnelles et les anciennes professions devenues presque obsolètes.

Carrière ultérieure

La grande renommée de Brault ne l’empêche pas de réaliser des courts-métrages. Il crée ainsi Freedom to Move (1985) pour Expo 86 à Vancouver, le premier film canadien tourné en format 70 mm Omnimax. Diogène (1990) sera au programme de nombreux festivals de films internationaux et « La dernière partie » vient enrichir le recueil de courts-métrages Montréal vu par... (1991). Il est aussi l’un des tout premiers cinéastes à utiliser la vidéo numérique (p. ex., dans Tu m'aimes-tu, en 1991). Sa société, Nanouk Films, travaillera de plus en plus avec les techniques d’enregistrement vidéo et le multimédia numérique jusqu’aux années 2000.

À partir de 1987, il produit surtout des longs-métrages pour la télévision, notamment Les Noces de papier (1989), qui lui vaudra un prix Gémeaux, Shabbat Shalom! (1992) et Mon amie Max (1994). Ces trois films explorent les défis liés à l’immigration et aux relations interpersonnelles dans la société québécoise, ou relatent l’expérience de ceux qui se sentent étrangers dans leur pays natal. Il revient sur les thèmes fortement politiques avec son dernier film, Quand vous serez parti... vous vivrez encore (1999), un drame historique basé sur les rébellions de 1837 et l’histoire des patriotes jusqu’en 1838, lorsque douze d’entre eux seront pendus.

Héritage et hommages

Brault meurt d’une crise cardiaque à 85 ans alors qu’il se rend au festival Film North à Huntsville, en Ontario, où il devait recevoir un prix d’excellence pour l’ensemble de son œuvre. Lors du Festival international du film à Toronto, juste avant la mort de Brault, le réalisateur Denis Villeneuve confiait au Toronto Star, que « quand je créais les séquences de Prisoners, je pensais à Michel Brault. Il se dégage de son travail une confiance, une simplicité et une force, ainsi qu’une forte ambition… On y découvre une force intérieure, une sorte de force nordique, un grand calme ».

Après la mort de Brault, la première ministre du Québec, Pauline Marois, qui annonçait la mise en place subventions pour les studios de cinéma axés sur les effets spéciaux, a pris le temps de « souligner ce géant qu’était Michel Brault, avec tous ses talents et tout ce qu’il nous a laissé comme héritage ». Le journal britannique The Guardian a écrit qu’il faisait partie de « ces grands héros méconnus du cinéma » [Trad. libre]. L’actrice Micheline Lanctôt a affirmé à Radio-Canada que « Michel était un œil ambulant. Il avait une vision des choses extrêmement personnelle et très originale. Je ne crois pas qu’il soit remplaçable ».

Voir aussi : Cinéma québécois; Les dix plus grands films canadiens de tous les temps.

Prix

Film de l’année (Pour la suite du monde), Palmarès du film canadien (1964)

Prix spécial (Pour la suite du monde), Palmarès du film canadien (1964)

Meilleure cinématographie (Mon oncle Antoine), Palmarès du film canadien (1971)

Meilleure cinématographie (Le Temps d’une chasse), Palmarès du film canadien (1972)

Meilleure réalisation de long-métrage (Les Ordres), Palmarès du film canadien (1975)

Meilleur scénario de film original (Les Ordres), Palmarès du film canadien (1975)

Film de l’année (Les Ordres), Palmarès du film canadien (1975)

Meilleur réalisateur (Les Ordres), Festival de Cannes (1975)

Prix Victor-Morin, Société Saint-Jean-Baptiste (1975)

Prix Molson, Conseil des Arts du Canada (1980)

Meilleure photographie (Les bons débarras), Prix Génie (1981)

Meilleure photographie (Threshold), Prix Génie (1983)

Prix Albert-Tessier, Gouvernement du Québec (1986)

Meilleur réalisateur : série dramatique (Les Noces de papier), Prix Gémeaux (1990)

Meilleur réalisateur : série dramatique (Shabbat Shalom!), Prix Gémeaux (1993)

Prix du Gouverneur général pour les arts du spectacle , gouverneur général du Canada (1996)

Membre, Ordre national du Québec (2003)

Prix pour l'ensemble de son œuvre, Prix Jutra (2005)

Prix d’excellence, Festival canadien et international du cinéma Hot Docs (2012)