Jeunesse

Née dans le village agricole de Frankville, en Ontario, Louise McKinney est le sixième enfant d’une famille méthodiste stricte qui en compte dix. Bonne élève, elle rêve de devenir médecin. Toutefois, les circonstances en décideront autrement. Elle fréquentera plutôt l’école normale d’Ottawa, où elle recevra une formation d’institutrice. Au bout de sept années d’enseignement dans les écoles de l’Ontario, Louise McKinney déménage au Dakota du Nord avec sa sœur. Là-bas, elle se trouve un autre emploi en enseignement et commence à assister à des réunions organisées par le mouvement pour la tempérance. Elle joue également un rôle d’organisatrice pour la WCTU. C’est vers cette époque qu’elle fait la connaissance de James McKinney, lui aussi Ontarien et militant pour la tempérance. Le couple se mariera peu après.

Woman’s Christian Temperance Union

La WCTU a pour principal objectif de préserver le foyer des influences « malsaines » et de renforcer la vie familiale. La prohibition de l’alcool et l’obtention du droit de vote pour les femmes constituent deux des objectifs les plus ambitieux de l’organisation (voir Droit de vote des femmes au Canada). En 1903, Louise et James McKinney reviennent au Canada, où ils s’établissent sur une ferme tout près de Claresholm (Territoires du Nord-Ouest), région qui sera plus tard incorporée à l’Alberta. Fervents chrétiens, ils ne tardent pas à bâtir la première église du village. Louise McKinney fonde également le chapitre local de la WCTU, après quoi elle met sur pied des succursales de l’organisation dans l’ensemble de l’Alberta et de la Saskatchewan, participant ainsi à l’ouverture de plus de 40 chapitres en moins d’une décennie.

Louise McKinney ne se contente pas d’organiser des événements au nom de la WCTU; elle est également une oratrice fort populaire qui prend régulièrement la parole pour dénoncer les méfaits de l’alcool. Selon elle, pour protéger la famille et faire du monde un meilleur endroit où vivre, il faut absolument consentir aux femmes le droit de vote fédéral.

Gravissant les échelons de la WCTU, Louise McKinney passe du simple statut de membre à celui de fondatrice de chapitre, puis à celui de présidente de l’organisation pour l’Alberta. Plus tard, elle devient vice-présidente de la WCTU pour l’ensemble du Dominion, poste qu’elle occupera de 1908 à 1930. Louise McKinney assume aussi le rôle de surintendante d’une division de la WCTU, soit le département d’enseignement de la tempérance scientifique. Son mandat consiste à promouvoir l’enseignement de la tempérance dans les écoles. S’adressant aux enseignants, aux ministères de l’éducation et aux premiers ministres de la Saskatchewan et de l’Alberta, Louise McKinney et ses collègues tentent d’organiser des cours de formation sur les dangers du tabac et de l’alcool (voir Alcoolisme). L’objectif n’est que partiellement atteint. En revanche, les efforts de Louise McKinney feront d’elle un personnage politique d’avant-plan.

À titre de vice-présidente de la WCTU du Dominion (1908-1930), Louise McKinney voyage beaucoup, prenant la parole devant de nombreux auditoires au Canada et aux États-Unis, de même qu’en Angleterre et dans le reste de l’Europe. En 1916, l’Alberta devient la troisième province à interdire la vente d’alcool au pays, en grande partie en raison des efforts de sensibilisation déployés par Louise McKinney et ses pairs. (En 1923, un référendum provincial mettra toutefois fin à la prohibition en Alberta.)

Droit de vote des femmes

En 1888, la WCTU du Dominion exprime son appui au droit de vote des femmes au Canada. L’organisation estime que l’obtention du droit de vote fournirait les moyens de façonner une société et des lois conformes à sa vision. Cela implique la mise en application de la prohibition. Louise McKinney fait campagne pour le droit de vote aux côtés de ses pairs de la WCTU. Le 13 octobre 1911, lors d’un congrès de la WCTU à Calgary, Louise McKinney tient les propos suivants : « La protection des foyers passe par le droit de vote des femmes. À notre époque, il n’est plus possible pour les femmes de protéger leur foyer de l’intérieur. Elles doivent en sortir. Or, la meilleure façon d’obtenir cette protection est par le scrutin. »

Le 19 avril 1916, la plupart des femmes de l’Alberta obtiennent le droit de vote et le droit d’occuper un poste au gouvernement provincial (les femmes des Premières nations devront, elles, attendre jusqu’en 1965 pour obtenir ce droit).

Première femme élue au sein d’une assemblée législative canadienne

Louise McKinney compte parmi les candidats qui se présentent aux élections qui se tiennent à l’Assemblée législative de l’Alberta en 1917. Étant donné que les autres partis principaux profitent de l’appui de la distillerie, elle accepte une nomination en tant que candidate de la Non-Partisan League (voir Financement des partis politiques). Fidèle à ses convictions, Louise McKinney remporte son siège grâce à une plateforme électorale fondée sur la prohibition.

On reconnaît Louise McKinney comme la première femme à être élue au sein d’une assemblée législative canadienne, obtenant un siège à l’Assemblée législative de l’Alberta le 7 juin 1917. Elle est également la première femme à être élue dans une assemblée législative dans tout l’Empire britannique (voir Commonwealth). Une autre femme, l’infirmière militaire Roberta MacAdams, est élue en août 1917 comme l’un de deux représentants des soldats à l’Assemblée législative de l’Alberta. Louise McKinney et Roberta MacAdams sont toutes deux assermentées le 7 février 1918.

À titre de députée provinciale, Louise McKinney élargit son agenda pour y incorporer le bien-être social des immigrants et des veuves. Avec le soutien de Henrietta Edwards, elle contribue à faire adopter la Loi sur le douaire, initiative lancée par la juge Emily Murphy. Cette législation essentielle protège les droits de propriété des femmes mariées (voir Douaire).

Louise McKinney se porte candidate à nouveau lors des élections de 1921, cette fois en tant que membre d’United Farmers of Alberta. Elle perd; ce sera sa dernière participation aux élections provinciales.

Prédicatrice laïque pour l’Église unie

Louise McKinney s’implique de manière active dans son église, au sein de laquelle elle joue plusieurs rôles, soit ceux de prédicatrice laïque accréditée, surintendante de l’école du dimanche et dirigeante de la société missionnaire des femmes. Le révérend George Webber, président de l’Alliance du jour du Seigneur, dira de Louise McKinney : « Sa pensée spirituelle profonde, son intellect clairvoyant et sa ferveur inspirante rendaient ses enseignements d’autant plus pertinents et fructueux. »

Les droits des femmes ont toujours été la priorité à l’agenda de Louise McKinney. Prédicatrice laïque d’une grande popularité, elle plaide en faveur de la nomination de femmes comme ministres de l’église méthodiste, puis de l’Église unie. Toutefois, ses propositions ne font pas l’unanimité.

En 1925, les églises méthodiste, presbytérienne et congrégationaliste, ainsi que le conseil général des églises de l’union locale, sont fusionnés au sein de l’Église unie du Canada. Louise McKinney compte parmi les 4 femmes — et 346 hommes — qui signent le document d’union religieuse.

Les Cinq femmes célèbres et l’affaire « personne »

En août 1927, Emily Murphy invite Henrietta Edwards, Nellie McClung, Irene Parlby et Louise McKinney à son domicile d’Edmonton. Emily Murphy vient alors de rédiger soigneusement une pétition qu’elle souhaite présenter à la Cour suprême du Canada en ce qui concerne l’interprétation du mot personne dans l’Acte de l’Amérique du Nord britannique(Loi constitutionnelle de 1867). À l’époque, les femmes sont exclues de la définition du terme personne en vertu de la Constitution. Emily Murphy et ses collègues activistes signent la pétition, qui demande essentiellement à la Cour suprême si le terme « personne » comme utilisé à l’article 24 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867 inclut les femmes. Si la loi considère les femmes comme des personnes, la Constitution doit permettre la nomination de femmes au Sénat.

La Cour suprême rend sa décision le 24 avril 1928 : elle rejette la pétition. Cependant, la lutte est loin d’être terminée. D’abord surnommées les « Alberta Five » (les cinq Albertaines), puis Cinq femmes célèbres, les femmes portent leur demande devant le plus haut tribunal de l’époque, le Comité judiciaire du Conseil privé en Angleterre.

Le 18 octobre 1929, lord John Sankey, grand chancelier, lit le nom des cinq requérantes de l’Alberta. Il explique ensuite en détail son argumentation juridique dans ce qui deviendra l’affaire « personne ». Lord Sankey résume ainsi sa décision : les femmes sont des personnes en vertu de la loi. Par conséquent, les femmes sont admissibles à une nomination au Sénat.

Fin de carrière

Jouissant d’un prestige indéniable en tant que l’une des Cinq femmes célèbres, Louise McKinney est nommée vice-présidente de l’Imperial Order Daughters of the Empire, un groupe de femmes impérialiste. Après la décision révolutionnaire rendue dans l’affaire « personne », elle consacre tout son temps aux activités de la WCTU. En 1931, Louise McKinney est élue présidente de la WCTU du Dominion. En juin de la même année, elle est nommée première vice-présidente de la World’s Women’s Christian Temperance Union à l’occasion du congrès international de l’organisation qui a lieu à Toronto, événement dont elle est l’organisatrice. Environ 1 500 délégués des quatre coins du monde y participent.

Eugénisme

On critique souvent les membres des Cinq femmes célèbres pour leurs prises de position racistes et élitistes. Leur réputation et leurs réalisations se voient en quelque sorte ternies par leur association avec le mouvement eugénique. On ne connaît pas l’opinion personnelle de Louise McKinney sur la stérilisation eugénique obligatoire; en revanche, elle soutient d’autres façons le mouvement eugénique en Alberta. Elle préconise l’adoption de lois plus strictes sur l’immigration, en vue d’enrayer la prolifération d’individus indésirables au pays — ayant dans la plupart des cas d’autres origines ethniques. Elle fait également pression pour la mise en place d’établissements pour les « déficients mentaux », voyant là le moyen le plus efficace de prévenir la reproduction des personnes institutionnalisées.

Entre 1928 et 1972 en Alberta, de même qu’entre 1933 et 1973 en Colombie-Britannique (années pendant lesquelles des lois sur la stérilisation sexuelle sont en vigueur dans ces provinces), des milliers de personnes considérées comme « psychotiques » ou « déficientes mentales » subiront ainsi la stérilisation eugénique.

Héritage

Peu après son retour à sa résidence de Claresholm, en Alberta (à la suite du congrès international de la WCTU à Toronto), Louise McKinney tombe malade. Elle s’éteint le 10 juillet 1931 à l’âge de 63 ans.

Pionnière au tempérament dynamique, Louise McKinney laisse une trace durable en matière de défense des droits des femmes et de promotion du bien-être social. En 1939, le gouvernement du Canada lui octroie le statut de personne d’importance historique nationale. En octobre 2009, soit 80 ans après l’affaire « personne », le Sénat vote pour décerner aux Cinq femmes célèbres le statut de sénatrices honoraires. C’est la première fois que le Sénat accorde une telle distinction.