Le 26 mai 1995 débute la Marche Du pain et des roses initiée par la Fédération des femmes du Québec. Pendant dix jours, plus de 800 marcheuses québécoises parties de Montréal, Longueuil et Rivière-du-Loup convergent vers la ville de Québec afin de « lutter contre la pauvreté » qui les afflige au lendemain d’une profonde récession économique.

Un contexte économique difficile

En mai et juin 1995, des femmes québécoises marchent pendant dix jours de Montréal à Québec afin de contrer la pauvreté. De 1990 à 1992, une importante récession économique frappe le Canada. Le dollar canadien connaît une dévaluation marquée et le taux de chômage au pays passe de 8,1 % en 1990 à 11,4 % en 1993. Le Québec est l’une des provinces les plus durement touchées avec un taux de chômage record de 13,2 % en février 1993. De plus, 20 % des ménages québécois vivent sous le seuil de pauvreté. La situation économique des femmes seules et des familles monoparentales avec une femme à leur tête s’est détériorée plus que n’importe quel autre groupe.

Le départ de la marche est fixé au 26 mai 1995. L’évènement est nommé la Marche Du pain et des roses, dans une référence implicite à la grève des 20 000 ouvrières de l’industrie du textile de la ville de Lawrence au Massachusetts en 1912. Le pain symbolise le travail et de meilleures conditions économiques, alors que les roses font référence à la qualité de vie. Au total, plus de 800 participantes marchent plus d’une journée, dont 525 femmes qui marchent les 250 kilomètres séparant Montréal et Québec. Elles ont marché à travers 57 villages et emprunté trois itinéraires en provenance de Montréal, de Longueuil et de Rivière-du-Loup selon leur lieu de résidence. Toutes convergent vers Québec pour un grand rassemblement qui doit se tenir le 4 juin devant l’Assemblée nationale.

Combattre la pauvreté et l’exclusion sous toutes leurs formes

Au début de l’année 1994, Françoise David est élue à la direction de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) et engage davantage l’organisme dans la lutte à la pauvreté et à l’exclusion sociale. Dans un entretien accordé à Pierre Maisonneuve (Françoise David, solidaire d’abord!, 2003), elle précise que l’idée de mettre sur pied une marche lui vient lorsqu’elle regarde un reportage à la télévision portant sur la Marche des Noirs aux États-Unis de 1963. Une petite lumière s’est allumée dans sa tête et elle s’est dit : « C’est ça, nous allons marcher! »

Dès mars 1994, la FFQ forme une Coalition nationale des femmes contre la pauvreté avec une vingtaine de groupes de femmes, afin de veiller à l’organisation de la Marche chapeautée par la FFQ et sa présidente. Quatre rencontres plus tard, le thème, l’itinéraire de la Marche et les neuf revendications à caractère politique, social et économique sont formulés.

Un contexte politique favorable

Dès le début de la planification de cet évènement, Françoise David espère qu’une marche de dix jours bénéficiera d’une grande couverture médiatique et contribuera à une plus grande sensibilisation de la population. La Marche jouit d’un contexte politique favorable qui n’était pas dans la mire de la FFQ au départ. En septembre 1994, le Parti québécois remporte les élections grâce à sa promesse de tenir un référendum sur la souveraineté du Québec. Sa date est fixée au 30 octobre 1995. La Marche aura donc lieu cinq mois avant le référendum. F. David et les groupes de femmes comprennent alors qu’elles auront un rapport de force indéniable face au gouvernement nouvellement élu. En effet, il est fort à parier que le premier ministre Jacques Parizeau ne voudra pas se mettre à dos les Québécoises à quelques mois de la consultation populaire.

Dans l’entrevue avec P. Maisonneuve, F. David admet qu’elles se sont dit « qu’après tout ça ne tombait pas trop mal… le gouvernement du Parti québécois avait besoin du vote des femmes pour la souveraineté ». D’ailleurs, à l’époque les sondages réalisés auprès de la population québécoise démontraient que parmi l’ensemble des catégories d’âges, les femmes étaient moins enclines à appuyer la souveraineté que leurs homologues masculins.

Le 4 juin 1995, à la demande des organisatrices, le premier ministre se présente aux 15 000 personnes rassemblées devant l’Assemblée nationale afin de transmettre les réponses de son gouvernement aux neuf revendications formulées par les marcheuses. Cette annonce se fait en présence de Jeanne L. Blackburn, ministre de la Sécurité du revenu et de Louise Harel, ministre d’État à la Concertation et ministre de l’Emploi. Selon F. David, face à un évènement d’une telle ampleur, il aurait été gênant de refuser de venir parler aux femmes, d’autant plus que la majorité des réponses gouvernementales correspondaient à leurs attentes.

Incidences

Le gouvernement accepte de hausser de 45 cents le salaire minimum (l’élevant à 6,45 $ l’heure), de geler les frais de scolarité pour l’année en cours, de créer 1 200 unités de logements sociaux et d’adopter un programme d’infrastructures sociales de 225 millions sur 5 ans afin de générer des emplois pour les femmes. Le gouvernement s’engage aussi à ce qu’aucune personne fournissant une prestation de travail ne reçoive moins que le salaire minimum; il s’oblige à accorder la rétroactivité du temps de parrainage (le faisant passer de 10 à 3 ans) pour toutes les immigrantes parrainées par un conjoint; il consent à une loi sur la perception automatique des pensions alimentaires avec retenue à la source (adoptée plus tôt en mai 1995), ainsi qu’à l’adoption d’une loi proactive sur l’équité salariale. Celle-ci sera adoptée en 1996 après de nombreux pourparlers et le dépôt d’un projet de loi par la ministre Louise Harel.

L’augmentation du salaire minimum de seulement 45 cents a déçu de nombreuses participantes, car celles-ci demandaient plutôt 8,15 $ l’heure. Toutefois, F. David reconnaît dans une lettre-bilan du 27 juin 1995 « que l’augmentation obtenue, quoique largement insuffisante est la plus importante, d’un seul coup, depuis vingt ans ». De plus, elles n’ont pas décroché la hausse demandée du montant des bourses d’études pour les étudiants et en particulier ceux et celles qui ont des enfants.

Néanmoins, sans cette marche, Françoise David se dit convaincue que les femmes n’auraient pas remporté toutes ces concessions gouvernementales aussi vite. Mais plus important, l’unité et la mobilisation du mouvement des femmes réalisées lors de cet évènement, leur a permis d’établir, pour l’avenir, un rapport de force qu’elles n’avaient pas auparavant. Ce rapport de force est toutefois mis à rude épreuve lors de la seconde marche des femmes d’octobre 2000 (Marche mondiale des femmes contre la pauvreté et la violence faite aux femmes) face au gouvernement de Lucien Bouchard beaucoup plus sensible à l’argument du « déficit zéro » qu’à celui de « l’appauvrissement zéro ».

Difficultés et couverture médiatique

À l’échelle organisationnelle, les instigatrices de l’évènement ont été satisfaites du succès de la Marche Du pain et des roses, de la visibilité qui leur a été accordée et surtout des gains qu’elles ont réalisés auprès du gouvernement dans leur lutte à la pauvreté. Les femmes ont aussi terminé la Marche avec un surplus budgétaire de 95000 $ grâce au travail de milliers de bénévoles.

Toutefois, les organisatrices admettent que ce ne fut pas toujours facile d’attirer les médias avant le début de la Marche. C’est seulement une fois parti de Montréal que les médias ont assuré une couverture de l’évènement. D’une part, elles reconnaissent que durant les dix jours, il y a eu des hauts et des bas entre les marcheuses, notamment lorsqu’elles se retrouvaient toutes ensemble le soir dans un dortoir ou encore couchées par terre dans un gymnase. Certaines ont déploré le manque d’intimité. D’autre part, certains groupes de femmes comme les lesbiennes, les femmes handicapées et les femmes autochtones ont dénoncé leur manque de visibilité par rapport aux autres femmes dans les médias. De plus, leur présence dans la marche n’a pas vraiment été soulignée par les organisatrices, sans compter que certaines marcheuses ont eu des propos discriminatoires à leur égard. Enfin, les femmes en régions ont eu plus de difficulté à participer à la Marche en raison d’un problème de communication entre Montréal, siège de la FFQ et les régions.

Un bilan positif

En dépit de ces difficultés, la Marche a été largement médiatisée et demeure une action collective de solidarité hors du commun pour le mouvement des femmes. Elle a permis à 2 000 femmes (organisatrices, marcheuses et bénévoles), dans le respect et la dignité, de participer à sa réalisation autour d’un thème rassembleur et des revendications qui collaient à leur réalité. En plus de renforcer la cohésion du mouvement, la marche a démontré sa capacité à mobiliser les groupes de femmes, mais aussi les groupes communautaires qui militent contre l’appauvrissement de la population.

La Coalition nationale des femmes contre la pauvreté, représentée par plus de 85 groupes de femmes à travers le Québec, a évalué très positivement les impacts et les retombées de la Marche. Pensons à l’augmentation du poids politique du mouvement des femmes, au développement et à la consolidation d’un réseau de femmes à la base, au déclenchement d’un débat public sur la pauvreté, à l’espoir de pouvoir changer les choses et d’obtenir certains gains économiques. Ce fut aussi l’occasion pour une majorité de femmes de montrer à tous qu’elles étaient capables, ensemble, de réussir de grandes choses; cela a marqué pour un moment l’imaginaire collectif des Québécois et des Québécoises.

Héritage

Le succès de cet évènement en a inspiré un autre. C’est ainsi qu’au lendemain de la Marche, la coordonnatrice Diane Matte et la responsable à la mobilisation Manon Massé envisagent d’organiser une Marche mondiale des femmes. Ayant pour thème la lutte à la pauvreté et à la violence faite aux femmes, cette marche s’est déroulée du 8 mars au 17 octobre 2000 et a rassemblé environ 6 000 organisations non gouvernementales disséminées dans plus de 160 pays. Au Québec, plus de 40 000 personnes ont participé à des marches locales, régionales ou au rassemblement du 14 octobre 2000 à Montréal, la plus grosse manifestation féministe à s’être tenue au Québec. La Marche mondiale des femmes est un évènement qui se déroule tous les cinq ans sur les cinq continents.

Enfin, en mettant sur pied la Marche mondiale des femmes, la FFQ va chercher non seulement à construire de nouvelles solidarités Nord-Sud, mais aussi s’engager davantage à dénoncer et contrer les inégalités, les discriminations et les exclusions que subissent toutes les femmes et plus particulièrement les immigrantes, les lesbiennes, les autochtones, les femmes handicapées ou appartenant à des minorités visibles.