Ludger Duvernay, journaliste, éditeur, imprimeur, homme politique et Patriote (né le 22 janvier 1799 à Verchères, au Bas-Canada; décédé le 28 novembre 1852 à Montréal, au Canada-Est). Ludger Duvernay, homme à la personnalité flamboyante, compte parmi les éditeurs de journaux et les révolutionnaires ayant eu le plus d’influence au Bas-Canada. En 1827, il achète La Minerve, qui devient l’un des journaux les plus lus de la colonie et une voix pour le Parti patriote. Ludger Duvernay est également l’un des fondateurs de la Société Saint-Jean-Baptiste (désignée à l’origine sous le nom d’Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal). Au lendemain de la défaite des Patriotes en 1837, il s’enfuit aux États-Unis, s’installant à Burlington, au Vermont. De là-bas, il poursuit sa défense des intérêts canadiens-français. En 1842, il revient à Montréal et reprend la publication de La Minerve.

Début de carrière

Né le 22 janvier 1799, Ludger Duvernay vit à Verchères une enfance modeste, mais confortable. Son père, Joseph, est maître-charpentier. Sa mère, Marie-Anne-Julie, est quant à elle issue de la famille Rocbert de la Morandière, autrefois bien connue au sein des milieux aristocratiques canadiens. En effet, son arrière-grand-père, Étienne Rocbertde la Morandière, était garde-magasin du roi et subdélégué de l’intendant à Montréal. Ludger Duvernay reçoit une éducation de grande qualité sous la tutelle de Louis-Généreux Labadie, éducateur parmi les plus en vue de la colonie. Dès un très jeune âge, il manifeste un intérêt marqué pour l’impression et les journaux; c’est grâce à cet intérêt qu’il se hissera, plusieurs années plus tard, au rang des personnages les plus influents de la colonie. À l’âge de 14 ans, Ludger Duvernay devient apprenti au journal montréalais Le Spectateur, publication appartenant à Charles-Bernard Pasteur. Un an plus tard, ce dernier envoie le jeune apprenti travailler dans son imprimerie de Montréal, lui confiant même certaines responsabilités administratives lorsqu’il doit s’absenter. En 1817, à l’âge de 18 ans, Ludger Duvernay quitte Montréal pour Trois-Rivières. Là-bas, il fonde sa propre imprimerie, ainsi qu’un journal, La Gazette des Trois-Rivières. Pendant les dix ans qu’il passe dans cette ville, il fonde également L’Ami de la religion et du roi, Le Constitutionnel et L’Argus, ce qui lui vaut le surnom de « père du journalisme trifluvien ». Ludger Duvernay revient à Montréal en décembre 1826.

Les Patriotes et la Rébellion

En 1827, Ludger Duvernay fait l’acquisition du journal La Minerve et entreprend une carrière qui le rendra célèbre. Ludger Duvernay fait de La Minerve, petit journal aux grandes difficultés (qui compte tout au plus 240 abonnés sous la direction du prédécesseur Augustin-Norbert Morin), l’un des journaux les plus prestigieux de la colonie. Bien que de tirage modeste – 1 300 exemplaires en 1832 –, La Minerve jouit d’un vaste lectorat, surtout en raison de ses articles à caractère politique régulièrement cités en référence à l’occasion de rassemblements publics auxquels prennent part des citoyens illettrés. Sous la direction de Ludger Duvernay, La Minerve est plus qu’un simple journal : c’est la voix du Parti patriote. Par la promotion qu’il fait du programme du parti politique, il joue un rôle de plus en plus central chez les Patriotes.

À cette époque, Ludger Duvernay s’implique dans plusieurs sphères, dont la politique. Il se porte candidat (et perd) aux élections partielles de 1833, puis, l’année suivante, se laisse convaincre par les Patriotes de ne pas se présenter aux élections générales, pour plutôt mettre ses grands talents au service de La Minerve. Ludger Duvernay est enfin élu à l’Assemblée législative en mai 1837, dans la circonscription de Lachenaie. Cofondateur d’un groupe connu sous le nom d’« Aide-toi, le Ciel t’aidera » (précurseur de l’Association Saint-Jean-Baptiste fondée en 1843), il contribue également à faire du 24 juin, jour de la Saint-Jean-Baptiste, une fête nationale en l'honneur des Canadiens français. Ludger Duvernay organise la première célébration en 1834.

Ludger Duvernay est connu pour son tempérament exalté. Jouissant d’une grande popularité, il est en revanche très têtu, surtout lorsqu’il s’agit de politique. Pendant ses années à la barre de La Minerve, il se fait plusieurs ennemis en publiant des articles contenant des attaques personnelles. Arrêté et emprisonné à plusieurs reprises pour diffamation, il se livre à au moins un duel, le 5 avril 1836. C’est Clément-Charles Sabrevois de Bleury, cofondateur du journal Le Populaire et député de Richelieu visé par une série d’articles injurieux publiés dans La Minerve, critiquant son passage à une branche plus modérée de l’Assemblée législative, qui lui propose l’affrontement. Ce jour-là, Ludger Duvernay est blessé à la jambe droite. En 1845, il reçoit une sentence de 4 jours d’emprisonnement après avoir, encore une fois, fait preuve d’un caractère impétueux, agressant physiquement Joseph-Guillaume Barthe. Le journal de ce dernier, L’Aurore des Canadas, s’est vu accorder le droit de publier des avis officiels, ce qui irrite Ludger Duvernay au plus haut point.

Exil au Vermont

En 1837, Ludger Duvernay quitte le Canada pour aller se réfugier de l’autre côté de la frontière, d’abord à Swanton et à Saint Albans, au Vermont, puis à Rouses Point, dans l’État de New York. Il s’installe enfin à Burlington, au Vermont. Il dispose alors de très peu d’options. Le 16 novembre, une escarmouche survient à Longueuil, marquant un premier engagement militaire pour la Rébellion du Bas-Canada de 1837; Lord Gosford émet alors un mandat d’arrestation contre 26 têtes dirigeantes des Patriotes, dont fait partie Ludger Duvernay. S’il reste dans la colonie, il risque l’emprisonnement. Pendant ses années d’exil, Ludger Duvernay poursuit sa défense des intérêts canadiens-français et sa promotion de la cause patriote. En 1839, il fonde Le Patriote Canadien, l’un des premiers journaux à être publiés en langue française aux États-Unis. Le Patriote Canadien s’adresse principalement aux Patriotes exilés aux États-Unis. Toutefois, les Américains sont eux aussi invités à le lire; en effet, chaque numéro du journal – écrit presque exclusivement par Ludger Duvernay lui-même – comporte au moins un article en anglais. En plus de tenir les Patriotes exilés informés des événements récents au Canada, le journal sert la cause patriote en sol américain.

En exil et ne pouvant publier son Patriote Canadien au Bas-Canada, Ludger Duvernay continue pourtant à alimenter la dissidence politique au sein de la colonie. Par exemple, peu avant l’union des Canadas, il envoie au journal La Canadienne, appartenant à Jacques-Alexis Plinguet, une série de lettres appelant à la création d’un mouvement national d’opposition à l’union. C’est ainsi qu’apparaît, entre les mois d’août et d’octobre 1840, une série de missives d’un dénommé « D. . . B-V » dans les pages de La Canadienne; ces lettres font sans doute référence à « Duvernay », « Burlington » et « Vermont ». Jacques-Alexis Plinguet, éditeur du journal, admet être resté en contact avec les Patriotes exilés; en octobre de la même année, il va même jusqu’à imprimer un article portant sur l’histoire des journaux au Bas-Canada, écrit sans pseudonyme par Ludger Duvernay. Dans ses lettres, Ludger Duvernay préconise un boycottage général de l’union. À l’origine, estimant que les Canadiens-Français doivent à tout prix s’abstenir de voter sur la question, il leur recommande de ne participer d’aucune façon aux élections. Il change ensuite d’avis, suggérant plutôt l’élection de candidats patriotes à l’Assemblée législative du Canada-Uni, qui, une fois élus, se lèveront et quitteront l’Assemblée en signe de protestation. Ludger Duvernay espère ainsi envoyer un message clair à la Grande-Bretagne et obtenir l’annulation de l’union.

Retour au Canada

Le Bas-Canada subit d’importants changements à la suite de l’union de 1841 : le Bas-Canada et le Haut-Canada sont désormais unis (voir Province du Canada); le Parti patriote est remplacé par le Parti réformiste; enfin, Louis-Hippolyte LaFontaine remplace Louis-Joseph Papineau en tant que leader politique de la colonie. En 1842, Ludger Duvernay accède à la demande des réformistes, qui souhaitent le voir reprendre la direction de La Minerve et appuyer dans son journal les politiques de conciliation de Louis-Hippolyte LaFontaine. La nouvelle version de La Minerve, journal autrefois radical, est modérée et soutient les efforts de Louis-Hippolyte LaFontaine pour tirer le meilleur parti possible de l’union, ainsi que sa quête pour un gouvernement responsable. Ludger Duvernay s’oppose, en 1848, au retour de Louis-Joseph Papineau en politique; il va même jusqu’à qualifier l’ancien Patriote d’« agitateur » lorsque celui-ci critique ouvertement les politiques de LaFontaine. Papineau ne pardonnera jamais à Ludger Duvernay cette trahison. Même s’il n’a jamais entièrement été en faveur de l’union, Ludger Duvernay, contrairement à Papineau, comprend que c’est à ce moment-là la seule option possible.

Le 28 novembre 1852, soit environ un an après son accession à la présidence de l’Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal, Ludger Duvernay meurt. Plusieurs hommes d’influence, dont LaFontaine, assistent aux funérailles de cet important personnage de l’histoire canadienne. Après sa mort, La Minerve, modérée et réformiste, change de mains pour se faire cette fois-ci le porte-voix de George-Étienne Cartier et du Parti conservateur de John A. Macdonald. En 1944, le Prix Ludger-Duvernay, décerné aux auteurs québécois ayant accompli un travail remarquable, est créé en l’honneur de l’homme politique.