Avant cette date, les personnes d’origine japonaise subissaient depuis longtemps, au Canada, les affres du racisme. Dès le débarquement à New Westminster, en 1877, du premier Japonais, un homme nommé Manzo Nagano, les colons blancs de Colombie‑Britannique tentent d’exclure ceux qu’ils considèrent comme des « indésirables ». Dans ce cadre, ils adoptent des lois les empêchant de travailler dans les mines, les excluant du droit de vote et leur interdisant de travailler sur un projet quelconque financé par la Province.

Le 7 décembre 1941, le monde apprend, abasourdi, que le Japon a lancé une attaque contre Pearl Harbor et contre Hong Kong où stationnent des troupes canadiennes (voir aussi Bataille de Hong Kong). Au pays, le choc est immense et suscite la crainte d’une invasion japonaise du Canada, des peurs largement attisées par une presse sensationnaliste. La méfiance envers les personnes d’origine japonaise vivant au Canada se répand le long de la côte du Pacifique. La GRC intervient rapidement et arrête ceux qu’elle soupçonne d’être des agents japonais, tandis que la Marine royale canadienne saisit 1 200 bateaux de pêche appartenant à la population d’origine japonaise. Sur recommandation de la GRC et afin d’éviter des réactions racistes, on ferme volontairement les écoles et les journaux japonais.

Le Major‑général Kenneth Stuart écrit : « D’un point de vue militaire, je ne vois pas en quoi les personnes d’origine japonaise constitueraient la moindre menace pour la sécurité nationale. » Néanmoins, les politiciens de Colombie‑Britannique déchaînent une rage verbale sans limites à l’égard de cette population, Escott Reid, un diplomate canadien, précisant même : « Ils [les politiciens de Colombie‑Britannique] en parlent [des Canadiens d’origine japonaise] dans des termes semblables à ceux qu’utilisent les nazis lorsqu’ils évoquent les Juifs allemands. Lorsqu’ils s’expriment ainsi, je ressens… la présence physique du mal. »

Détention, dépossession et dispersion

Le 24 février 1942, le cabinet fédéral du premier ministre William Lyon Mackenzie King promulgue le décret C.P. 1486 permettant de déplacer « toute personne » de n’importe quelle « zone de protection » dans le pays et de la détenir. Bien que ce décret soit formulé de façon suffisamment générale pour permettre au gouvernement d’emprisonner n’importe qui, il sera essentiellement utilisé pour cibler les Canadiens d’origine japonaise vivant le long de la côte Ouest. Le gouvernement établit la British Columbia Security Commission dès la semaine suivante avec pour mission de mettre en œuvre l’internement des Japonais et des Canadiens d’origine japonaise. Le 16 mars, les premiers d’entre eux sont arrêtés, déplacés de toutes les régions se trouvant à moins de 160 km des côtes du Pacifique (des zones réputées comme étant des « zones de protection ») et envoyés au camp de Hastings Park. Plus de 8 000 personnes passent par ce camp, au sein duquel les femmes et les enfants sont détenus dans un bâtiment destiné au bétail. Tous les biens que les prisonniers ne peuvent pas emporter avec eux sont saisis par le gouvernement et placés sous sa garde.

Tom Tamagi raconte : « J’étais un jeune Canadien d’origine japonaise, prisonnier dans le pays où j’étais né. Nous étions confinés derrière les hautes clôtures grillagées de Hastings Park exactement comme des animaux en cage. »

Des trains spéciaux transportent ensuite les détenus d’origine japonaise en direction de Slocan, New Denver, Kaslo, Greenwood et Sandon, des villes fantômes de l’intérieur de la Colombie‑Britannique. D’autres se voient offrir la possibilité de travailler dans des exploitations de betteraves sucrières en Alberta et au Manitoba (voir aussi Industrie du sucre) où ils seront en mesure de demeurer avec leur famille. Bien que les camps ne soient pas, comme aux États‑Unis, entourés de barbelés, les conditions y sont néanmoins mauvaises : surpopulation ainsi qu’absence d’électricité et d’eau courante.

Ceux qui résistent à l’internement sont envoyés dans des camps de prisonniers de guerre à Petawawa en Ontario ou au camp 101 sur la rive nord du lac Supérieur.

Mais le gouvernement va pousser la duplicité et l’arbitraire encore plus loin, promulguant, le 19 janvier 1943, un décret liquidant tous les biens japonais précédemment placés sous sa « garde protectrice ». Les maisons, les fermes, les entreprises et les biens personnels des Canadiens d’origine japonaise sont vendus, les sommes ainsi obtenues étant alors utilisées pour payer l’assistance sociale reçue par les détenus.

Présent d’un océan à l’autre, le racisme antijaponais ne se limite pas à la Colombie‑Britannique. Bien que devant faire face à un impérieux besoin de main‑d’œuvre, les Albertains ne souhaitent pas que des personnes d’origine japonaise demeurent parmi eux. Les agriculteurs exploitant la culture de la betterave sucrière parquent en nombre les travailleurs d’origine japonaise dans des cabanes minuscules, des greniers non isolés ou des poulaillers, et ne leur versent qu’un salaire de misère pour leur dur labeur.

Environ 21 000 personnes, soit peu plus de 90 % de la population d’origine japonaise, sont déplacées pendant la guerre, la majorité d’entre elles étant canadiennes de naissance.

Même après que la guerre a pris fin, Mackenzie King continue de se plier aux exigences les plus draconiennes des politiciens et des citoyens qu’ils représentent. Il laisse le choix aux personnes d’origine japonaise entre deux possibilités : partir pour le Japon ou se disperser dans les provinces à l’est des montagnes Rocheuses. Il ne formulera jamais, ni pendant la guerre ni après, aucun regret pour le traitement subi par cette population au Canada.

En 1946, près de 4 000 personnes d’origine japonaise, précédemment internées, partent par bateau vers un Japon soumis à d’intenses bombardements. Pour 2 000 d’entre elles, il s’agit d’immigrants de la première génération déjà âgés, et pour 1 300, d’enfants âgés de moins de 16 ans. Les dernières contraintes imposées à la population d’origine japonaise au Canada ne seront levées qu’en 1948, date à laquelle elle obtient le droit de vote. La société canadienne commence alors, enfin, à s’ouvrir aux Japonais et aux Canadiens d’origine japonaise.

Excuses et réparations

La menace militaire mise en avant pour justifier l’évacuation de la population d’origine japonaise n’a jamais existé que dans les imaginations surchauffées de certains Britanno‑Colombiens. Aucun de ses membres ne pourra finalement être accusé d’un acte répréhensible quelconque. Toutefois, une partie de la population et de la classe politique canadiennes n’accepte pas volontiers de s’ériger en juge des actions des générations précédentes en profitant des enseignements et de la vue « en surplomb » qu’offre le recul du temps. Lorsque les Canadiens d’origine japonaise mènent une campagne pour obtenir des compensations, le premier ministre de l’époque, Pierre Trudeau, déclare le 29 juin 1984 : « Bien que nous regrettions ce qui s’est passé, je ne vois pas comment nous pourrions présenter des excuses pour des événements auxquels nous n’avons pas participé. » Il poursuit alors en se demandant quelles seraient les limites de telles demandes de compensation. En effet, d’autres communautés au Canada ont également, au fil des ans, demandé des réparations et des excuses du gouvernement pour ses politiques racistes du passé, notamment les Canadiens d’origine chinoise, qui ont dû payer une taxe d’entrée, et les Autochtones, scolarisés de force dans des pensionnats. L’histoire fait effectivement de nombreuses victimes.

Mais, comme l’écrit le magazine Saturday Night dans son numéro d’avril 1947 : « C’est le premier pas qui coûte; une injustice, une fois perpétrée, est malheureusement vouée à se répéter. » Le 22 septembre 1988, le premier ministre Brian Mulroney prend la parole à la Chambre des communes et présente, au nom du gouvernement canadien, des excuses pour les torts causés à la population d’origine japonaise pendant la guerre. Ces excuses s’accompagnent de paiements de réparation symboliques versés à des personnes ainsi qu’à des fonds communautaires. Cependant, c’est bien l’abolition de la Loi sur les mesures de guerre, qui avait servi de base juridique à la déportation des Japonais et des Canadiens d’origine japonaise, qui constitue le résultat le plus pérenne de la campagne de demande de réparations conduite par la communauté d’origine japonaise. Finalement, cette campagne a sonné, pour toute la population canadienne, comme un rappel vigoureux des effets particulièrement délétères du racisme.