Lorsqu’il est question d’identité métisse, la logique conventionnelle nous définit comme un peuple mixte issu de contacts entre les Autochtones et les Européens. On dit que les enfants nés de ces unions ont régulièrement formé des collectivités distinctes – qui ont d’ailleurs prospéré pendant un certain temps – d’un bout à l’autre du continent. Bien que certaines collectivités aient persisté ouvertement, plus particulièrement dans les Plaines du Nord, nombreuses sont celles qui se sont ensevelies dans la clandestinité. Malgré la rareté des preuves historiques étayant l’existence de communautés métisses de longue date ailleurs que dans l’ouest du pays, beaucoup croient tout de même que « les Métis sont nombreux, partout ». Ces « Métis cachés » sont désormais un sujet de conversation pour les descendants de « communautés cachées » qui s’identifient comme « Métis » (voir Les « autres » Métis).

Si un tel discours est vrai dans le contexte des Plaines du Nord, le nombre et la fréquence de ce phénomène, eux, sont généralement surestimés. On ne peut nier les unions mixtes survenues à de nombreux endroits de ce qui est aujourd’hui le Canada. En revanche, celles-ci n’ont qu’en de rares cas mené à la formation de communautés distinctes. Les enfants issus de la plupart des unions mixtes se sont intégrés à la communauté de l’un ou l’autre de leurs parents (ou, dans certains cas, aux deux communautés). On ne distinguait pas toujours ces personnes de leurs pairs.

Aujourd’hui, pourtant, des Maritimes au Pacifique, on semble percevoir des collectivités métisses dans les endroits les plus inattendus. Il n’existe toutefois aucune preuve tangible de l’existence de communautés autochtones distinctes et durables dans la période d’après-contact, et encore moins de preuves historiques du fait que ces communautés se seraient identifiées comme Métis. Certes, les preuves d’unions mixtes sont légion, mais « l’ascendance mixte ne fait pas le Métis ».

En d’autres termes, le prétendu développement de ces collectivités métisses multiples implique que les Métis pourraient émerger n’importe où – et qu’ils l’ont d’ailleurs déjà fait. Ainsi, notre émergence en tant que peuple ne serait pas attribuable à des moments, à des circonstances historiques, à des décisions humaines ou à des lieux particuliers, mais bien à un processus historique qui serait survenu à chaque mélange de sang autochtone et européen. En ce sens, les Métis sont souvent traités comme un processus historique, plutôt que comme un peuple dont l’histoire est semblable à celle d’autres peuples autochtones.

Cette croyance des plus offensantes exige une sorte de déterminisme historique (ou la présomption que l’histoire a un résultat inévitable) dans lequel, malgré des contextes géographiques, sociaux et politiques entièrement distincts et l’existence de peuples autochtones aux cultures profondément opposées, on s’obstine à croire qu’un type de communauté remarquablement similaire aurait émergé, présentant des caractéristiques culturelles et sociales identiques. Une telle conception de l’émergence des Métis en tant que processus historique qui aurait eu lieu un peu partout va à l’encontre du travail de nombreuses générations de Métis en matière de pensée politique, d’organisation politique et d’autonomie gouvernementale, travail articulé autour d’une communauté politique conscientisée située dans les Prairies (la Nation métisse), et non pas axé sur la simple mixité et le déterminisme historique.

M’appuyant sur les trois arguments suivants, je m’attaquerai maintenant à ce déterminisme historique :

  • Nous, les Métis, ne nous définissons pas par notre mixité, mais bien par notre histoire collective;
  • Nous, les Métis, comprenons déjà que nous trouvons nos origines dans l’ouest du pays et qu’aucune autre explication n’est nécessaire quant à nos origines;
  • Nous, les Métis, avons déjà convenu d’une définition de notre identité, définition que les autres devraient respecter.

Les Métis sont plus que de simples personnes d’ascendance mixte

Ne mettons pas trop l’accent sur la mixité des Métis. Comme mon collègue Chris Andersen le déclare si bien dans son livre sur l’identité métisse intitulé “Métis”: Race, Recognition and the Struggle for Indigenous Peoplehood (2014), tous les peuples autochtones sont culturellement et biologiquement mixtes. On pourrait même aller encore plus loin en affirmant que toute société humaine découle d’un mélange. Ainsi, l’idée selon laquelle les unions mixtes ont nécessairement entraîné la formation de nouveaux peuples ne tient pas compte des ordres juridiques autochtones déjà en place, régissant des aspects comme les liens de parenté, l’appartenance et l’identité. De nombreux peuples autochtones ont incorporé des étrangers dans leurs rangs, et de nombreux commerçants de fourrures européens ont épousé des femmes autochtones, sans que l’on ne parle de « Métis ». Et, de manière tout aussi importante, de nombreuses colonies ont elles aussi intégré les enfants issus de telles unions à leur tissu culturel de façon permanente.

La situation actuelle existe en raison de la tendance qu’ont les observateurs contemporains (et historiques) à accorder plus de valeur aux désignations raciales catégoriques que les communautés étudiées. Cela signifie qu’on « trouve » depuis longtemps des « Métis » et des « Sang-Mêlés », alors qu’il n’en est rien. Ces personnes – dans bien des cas, des membres de communautés autochtones ne causant aucun problème particulier – étaient placées dans un système de classification artificiel fondé sur la « race », un concept social qui n’existait parfois même pas à l’époque au sein des communautés concernées. Il est ainsi possible aujourd’hui de retracer des milliers de mariages autochtones-européens jusqu’aux tout premiers documents généalogiques maintenus par l’Église catholique, et de remonter jusqu’aux descendants contemporains. On peut également trouver des exemples de ces mariages partout dans les territoires qui font aujourd’hui partie du Canada. Cela ne devrait choquer personne, étant donné que l’amour transcende souvent la culture et la « race » et que, à une époque où les peuples autochtones exerçaient une influence politique indéniable, de telles unions représentaient également un avantage politique. On forgeait déjà des alliances grâce aux mariages mixtes bien avant l’arrivée des Européens en Amérique.

Les théories qui soutiennent l’existence de peuples métis multiples privilégient la structure par rapport à la fonction. En d’autres mots, c’est la loi du mélange biologique, et non les choix réels des personnes concernées, qui aurait conduit à la création de communautés métisses. On dit ainsi que des communautés métisses sont apparues spontanément partout dans le nord de l’Amérique du Nord, toutes partageant un ensemble d’expériences remarquablement similaires. Indépendamment de l’emplacement de la communauté métisse en question, tous semblaient porter des ceintures, se déplaçaient par canot dans les brigades de barges (même dans les endroits sans brigades), chassaient le bison (même dans les endroits où aucun troupeau n’a jamais existé), dansaient la gigue sur fond de musique de violoneux et parlaient une langue mixte du nom de michif (même dans les régions sans Cris). Ce qui est particulièrement intéressant est le fait que de telles caractéristiques culturelles aient pu être partagées sur d’aussi grandes distances, avec en général très peu de contacts historiques entre les personnes. De tels récits, plutôt que de parler de véritables personnes en chair et en os, ne s’attardent qu’au processus de mélange. On décrit ainsi les Métis comme une structure historiquement déterminée, au lieu d’un peuple.

Les Métis ont déjà une origine

Le déterminisme historique n’accorde que très peu de crédit aux Métis. La culture qu’ils se sont forgée, la langue qu’ils ont créée, les chansons qu’ils ont chantées et les vies qu’ils ont vécues sont tous des éléments bien humains. Les Métis de générations passées étaient de véritables êtres humains qui avaient leur mot à dire et qui ont créé une entité politique et sociale de leur propre chef. Les événements historiques ont eu une influence importante sur le cours des choses, certes, mais le résultat, lui, n’a jamais été garanti. Il ne l’est toujours pas. Nous assistons encore aujourd’hui à la destruction de notre langue, de notre culture et de notre mode de vie dans un Canada qui, en plus de vouloir nous assimiler, nie l’existence politique même des peuples autochtones.

Les histoires que nous racontons sur nos origines définissent également notre identité. Comme tous les peuples autochtones, notre origine est associée à un lieu. Notre culture et notre système politique en tiennent d’ailleurs compte. Les Métis n’auraient pas pu voir le jour ailleurs, puisque nous avions besoin de larges troupeaux de bisons pour créer un système de gouvernance fondé sur la chasse au bison. Notre culture et notre langue étaient centrées sur les Prairies et profondément influencées par les Cris, les Assiniboine et les Saulteaux,avec qui nous avons partagé de vastes territoires de chasse.

Nous racontons la bataille de Seven Oaks, nos conflits avec la Compagnie de la Baie d’Hudson, le procès Sayer, les résistances de la rivière Rouge et sur la rivière Saskatchewan Sud. Notre histoire, c’est celle de la chasse au bison, des victoires militaires et de la souffrance vécue après nos nombreuses dispersions. Nous connaissons jusque dans les moindres détails l’histoire de grands leaders du XIXe siècle comme Cuthbert Grant, Baptiste Wilkie, Gabriel Dumont et, bien sûr, Louis Riel. Au XXe siècle, le leadership politique des Métis met en place de nouvelles organisations pour représenter les intérêts de notre peuple dans l’Ouest canadien, ce qui mènera à la formation du Ralliement national des Métis en 1983. L’art et la culture métis ont également connu un regain depuis les années 1970, époque caractérisée par la renaissance de notre peuple « après 100 ans de sommeil » (pour citer Riel).

À la lumière de ces faits, nos origines remontent aux Prairies, avec leurs grands troupeaux de bisons. Nous ne parlons pas de notre émigration du Québec ou des Maritimes : nos origines sont dans l’Ouest. Bien que certains de nos ancêtres aient pu provenir de tels endroits, les collectivités de l’Ouest en ont fait des Métis lorsqu’ils ont adopté la culture et le système politique distincts des Métis en arrivant là-bas. Cette histoire fait partie intégrante de notre identité; elle est indissociable de l’expérience des Métis. Si ce processus s’était déroulé dans un endroit autre que les Prairies, il ne serait pas le même et les personnes qui en auraient émergé auraient été entièrement différentes. Elles auraient également, selon toute vraisemblance, adopté un nom nouveau et différent et ne s’appelleraient pas « Métis ».

Le peuple métis connaît son identité

Au fur et à mesure que des personnes découvrent des ancêtres autochtones dans leur arbre généalogique, on constate l’apparition d’organisations autoproclamées « métisses », sans liens avec le peuple et l’histoire que je viens de décrire. S’appuyant sur la logique selon laquelle les Métis existent partout où sont survenues des unions mixtes, ces personnes s’identifient comme Métis. Toutefois, les Métis ont déjà une définition de leur identité, définition élaborée dans le cadre d’une vaste discussion entre détenteurs du savoir et intellectuels métis pour le Ralliement national des Métis. En pratique, cette définition est largement acceptée par les organisations politiques de la Nation métisse, les gouvernements fédéral et provinciaux, les Premières Nations et, surtout, les Métis. Cette définition est la suivante :

Toute personne qui s’identifie comme Métis se distingue des autres peuples autochtones, est issue de la Nation métisse historique et est acceptée par la Nation métisse.

Cette courte définition est en fait très complexe; décortiquons-la un peu. Tout d’abord, elle exige que l’on s’identifie soi-même comme Métis. L’auto-identification comme Métis signifie que l’on se comprenne soi-même en tant que Métis et que l’on reconnaisse ouvertement son caractère métis. Cela est facile à comprendre et très répandu, et pourtant bien plus de gens se réclament de la Nation métisse que celle-ci n’est prête à en accepter. Deuxièmement, la distinction entre les Métis et les autres peuples autochtones signifie que les Métis ne sont pas Métis en raison du fait qu’ils sont issus d’autres peuples autochtones, mais bien qu’ils sont un peuple autochtone de plein droit. Du point de vue historique, cela signifie que d’autres peuples autochtones nous ont reconnus en tant qu’Autochtones, ont constitué des alliances avec nous et, à plusieurs reprises, ont demandé à la Couronne de nous inclure dans les traités. Troisièmement, l’identité métisse implique des origines liées à la « Nation métisse historique », soit le peuple métis du nord-ouest historique, qui trouve son origine dans la vallée de la rivière Rouge, mais qui s’est depuis disséminé vers l’extérieur. On retrouve des collectivités métisses historiques dans les Prairies, dans le nord-est de la Colombie-Britannique, dans les Territoires du Nord-Ouest et dans le nord-ouest de l’Ontario. Ce territoire a été partagé avec nos proches et nos alliés autochtones – les Métis ont également migré encore plus loin à partir de ces endroits, bien que, généralement, en tant que visiteurs dans les territoires d’autres peuples. Quatrièmement, pour être considéré comme Métis, on doit être accepté par la Nation métisse contemporaine. Cela signifie qu’au-delà de l’auto-identification et de l’ascendance, il faut être reconnu par la Nation métisse, comme c’est le cas pour tout autre peuple autochtone.

La Nation métisse, en tant que nation autochtone, utilise cette définition pour déterminer qui nous sommes, ce qui fait partie intégrante de notre autodétermination. Les Métis maintiennent un ordre juridique que le gouvernement du Canada a souvent tenté, sans succès, de porter entièrement sous son contrôle. Par conséquent, en tant que Métis, nous sommes les seuls autorisés à déterminer nos frontières, car nous sommes seuls responsables du maintien de nos liens de parenté et de la protection de l’intégrité de notre nation. C’est là le composant le plus élémentaire de l’autonomie gouvernementale, que les non-Métis devraient respecter.

Il est donc important de ne pas confondre les mariages mixtes avec les familles métisses. Les mariages mixtes étaient assez communs, surtout dans la petite population fondatrice du Québec, et beaucoup ont des ancêtres autochtones. Toutefois, étant donné que les Métis ne sont pas que le simple sous-produit d’un processus historique, mais qu’ils ont plutôt émergé d’un lieu particulier et ont évolué au gré des choix faits par leur peuple, la généalogie n’est qu’un des nombreux aspects de notre identité. Être Métis signifie que l’on descend des Métis, pas seulement que l’on a un ancêtre autochtone.

La généalogie a bien sûr une certaine importance, mais seulement si elle peut démontrer un lien de parenté. Je veux ici dire que les Métis sont Métis en raison de leur lien avec d’autres Métis. Les liens réels, concrets et durables avec la communauté métisse sont au cœur de notre identité : c’est là l’exigence d’acceptation contemporaine comprise dans la définition du Ralliement national des Métis. Être Métis signifie être reconnu par les Métis, et pas seulement revendiquer l’identité métisse. En ce sens, la généalogie a ses limites et ne peut jamais se substituer aux véritables relations communautaires et familiales. Il nous faut également être prudents en ce qui concerne les perturbations coloniales; en effet, de nombreux Métis ont été adoptés, séparés de leurs collectivités ou autrement arrachés des réseaux familiaux autrefois au cœur de leur existence en tant que Métis. Un retour aux sources constitue le seul remède possible à une telle rupture. L’étude de la généalogie et la recherche d’ancêtres lointains ne suffisent pas pour déterminer son identité; l’interaction avec des communautés vivantes, elle, joue un rôle essentiel. Les communautés métisses considèrent que les liens de parenté et la connaissance de sa propre généalogie ne sont que le début d’un processus de vie en communauté.

Si nous voulons respecter l’autodétermination métisse, nous devons respecter que les communautés métisses adhèrent depuis longtemps à ces principes, et que nous sommes bien conscients de notre identité et de nos origines. Nous devons respecter les particularités de cette histoire, les choix qui ont été faits et les personnes qui les ont faits. Si les Canadiens ont réellement l’intention d’amorcer une réconciliation, ils auront la responsabilité particulière de faire entendre clairement la voix des Métis dans cette affaire, d’écouter ce que nous avons à dire et de collaborer avec nous pour rétablir le statut d’autodétermination des Métis. Notre capacité à nous définir en tant que peuple se trouve au cœur même de cette lutte. Et ce que nous sommes aujourd’hui n’est pas le résultat d’un simple processus historique, mais bien un véritable peuple, plus vivant que jamais.

Adam Gaudry, Ph. D., est un Métis actuellement professeur adjoint au Département d’études autochtones de l’Université de la Saskatchewan. À partir du 1er juillet 2016, Adam deviendra membre de la Faculté d’études autochtones et du Département des sciences politiques à l’Université de l’Alberta.

Pour une autre perspective sur l'identité métisse, voir Les « autres » Métis.