L’Université Saint Mary’s à Halifax, en Nouvelle-Écosse, n’a pas d’équipe de hockey pendant de nombreuses années avant 1967. Mais cette année-là, l’administration de l’université décide de faire revivre son programme de hockey. Bob Hayes, le directeur du département des sports de l’époque, est à la recherche d’un entraîneur; il contacte Sam Pollock, qui est alors le directeur général des Canadiens de Montréal. Pollock lui recommande Bob Boucher, ancien joueur de hockey professionnel originaire d’Ottawa; Bob Boucher est donc engagé et s’attèle tout de suite à la tâche de reconstituer le programme de hockey de Saint Mary’s.

Au cours de l’automne 1967, l’entraîneur Boucher organise des essais libres ouverts à tous afin de recruter les joueurs qui feront partie des Huskies de Saint Mary’s. Plus de 40 joueurs, dont moi, tentent leur chance lors des essais. Ayant réussi à impressionner l’entraîneur par ma solidité et mon maniement de rondelle, j’ai été sélectionné pour être défenseur dans l’équipe, devenant ainsi le premier Noir à jouer dans la Ligue intercollégiale de hockey de l’Atlantique (AIHL). Au cours de la saison suivante, en 1968, l’entraîneur Boucher me désigne comme le joueur de défense s’étant le plus amélioré de la AIHL. Selon Lowell MacDonald, ancien joueur des Penguins de Pittsburgh de la LNH et désormais étudiant à Saint Mary’s, j’avais le talent nécessaire pour jouer dans la LNH, si on m’en offrait l’occasion. Hélas, entre 1963 et 1973, aucun Noir n’a été repêché dans toute la LNH; et encore moins de chance d’intégrer la ligue. On aurait dit qu’il existait une politique de discrimination non officielle au sein de la LNH.

Au cours de la saison de 1967-1968, Saint-Mary’s dispute une série de matchs amicaux contre les Elks de Brookfield, une équipe de hockey de niveau senior « A ». Après avoir vu Darrell Maxwell, un natif de Truro, Nouvelle-Écosse, jouer pour les Elks, l’entraîneur Boucher le convainc de se joindre aux Huskies pour la saison 1968-1969. Avant 1967, Darrell avait été un joueur de hockey junior « A » au sein de la Ligue provinciale de Québec avec les équipes de Victoriaville et de Shawinigan. Il joue donc en tant qu’ailier droit et ailier gauche avec les Huskies de 1968 à 1972. Un véritable meneur de jeu et une menace à l’attaque chaque fois qu’il se trouve sur la glace, Darrell est l’un des meilleurs marqueurs de l’équipe au cours de chacune de ses quatre années passées avec les Huskies.

Percy Paris devient ensuite le troisième joueur noir de Saint Mary’s. Avant de nous rejoindre Darrell et moi chez les Huskies en 1970, l’attaquant ultrarapide né à Windsor, en Nouvelle-Écosse, faisait partie de l’équipe du King’s College de Windsor, considéré par plusieurs comme le berceau du hockey. Là-bas, Percy joue un rôle déterminant dans la victoire de l’équipe au championnat du Headmaster’s Hockey League de Nouvelle-Écosse pour la première fois pendant la saison 1965-1966. Il fait aussi partie des Royals junior de Windsor pendant un certain temps avant de nous rejoindre à Saint Mary’s. Hélas, la carrière de hockeyeur prometteuse de Percy à Saint-Mary’s doit s’interrompre de façon brusque à cause d’un grave accident automobile.

Marquer l’histoire du hockey

En 1970, Darrell, Percy et moi marquons l’histoire du hockey universitaire canadien en jouant tous les trois au sein de la même équipe. Saint Mary’s devient alors la première, et à ce jour la seule, université canadienne à compter trois joueurs noirs en même temps au sein de son équipe de hockey. Pour ajouter à cette distinction, l’entraîneur Boucher nous envoie tous les trois pour former la ligne d’attaque pendant une partie contre l’Université Mount Allison à Sackville, au Nouveau-Brunswick. Ainsi, nous sommes devenus ce que l’on croit être la première « ligne d’attaque noire » de l’histoire du hockey universitaire canadien. Nous avons joué ensemble pendant encore une ou deux parties de championnat. Nous avons partagé ce moment de l’histoire du hockey avec Ossie et Herb Carnegie de Toronto, Ontario, et avec Manny McIntyre de Fredericton, Nouveau-Brunswick. Surnommés les « Black Aces » (ou « As Noirs »), ils jouent ensemble dans la Ligue senior du Québec en 1940, devenant ainsi la première ligne toute composée de joueurs noirs en dehors de la Coloured Hockey League des Maritimes.

Discrimination et enjeux

Dans les premiers temps de notre appartenance à une équipe de la Ligue intercollégiale de hockey de l’Atlantique, nous étions souvent la cible d’insultes racistes ou d’autres offenses de la part de nos adversaires et de leurs partisans. Nous étions aussi victimes de coups bas sur la glace de la part de joueurs d’autres équipes, et les arbitres avaient tendance à ignorer ce genre de comportement. Nous avons toutefois aussi connu des moments plus drôles, comme cette fois à Labrador City, au Labrador, lorsque les Huskies disputaient un match amical contre l’une des équipes de hockey intermédiaire de la ville, qui ne comptait que des joueurs blancs. Après que Darrell, Percy et moi ayons enfilé notre équipement, nous sommes sortis du vestiaire avant nos coéquipiers blancs pour nous rendre sur la patinoire; nous avons alors entendu un partisan de l’équipe locale dire à ses amis : « Je ne savais pas que nos gars allaient affronter une équipe toute noire! »

Réfléchir au passé

L’époque où nous jouions ensemble dans l’équipe de Saint Mary’s pendant la saison 1970-1971 a été spéciale pour nous. Ces liens ont évolué en une amitié qui s’est solidifiée au fil des années et qui dure encore aujourd’hui. Avec du recul, Darrell, Percy et moi entretenons de précieux souvenirs de nos années passées avec l’équipe de Saint Mary’s. Ce qui nous importe plus encore, c’est la fierté d’avoir tous les trois aidé notre équipe à récolter un impressionnant record de 93 victoires, seulement 13 défaites et 2 matchs nuls en cinq ans; à remporter deux championnats de la Ligue intercollégiale de hockey de l’Atlantique entre 1968 et 1972; et à représenter la Ligue lors des championnats de hockey intercollégial canadien de 1969 à 1972. Les Huskies se sont rendus en finale pendant trois des quatre années, pour enfin être battus par le Varsity Blues de l’Université de Toronto en 1970, 1971 et 1972.

Et aujourd’hui?

Après de brillantes carrières dans la fonction publique fédérale canadienne, Darrell et moi vivons aujourd’hui à Ottawa où nous continuons de mener des vies actives. Darrell s’implique comme pasteur au sein de son église locale et prend part à de courtes missions à l’étranger. Il effectue aussi du travail bénévole dans sa communauté auprès, entre autres, des aînés. Quant à moi, je continue à jouer au hockey et je sers de conseiller familial auprès de jeunes hockeyeurs noirs. Je suis aussi chroniqueur de sport pour le Box Score World Sportswire et je travaille auprès de groupes communautaires. Percy, lui, a pris sa retraite après sept ans passés dans le monde de la politique de la Nouvelle-Écosse en tant que député provincial représentant Waverley-Fall River-Beaver Bank et ayant occupé plusieurs postes au Cabinet, dont pour le Développement économique et rural et Tourisme, et pour les Affaires afro-néo-écossaises. Il vit aujourd’hui à Windsor, en Nouvelle-Écosse, où il voyage et profite de sa vie familiale.

Distinction et récompenses

Le 18 février 2012, le Temple de la renommée noir du hockey sur glace et des sports de Dartmouth, Nouvelle-Écosse, a souligné nos accomplissements et notre contribution au hockey, à Darrell, Percy et moi, lors d’un événement « Se réapproprier l’histoire noire du hockey sur glace ».

En entendant parler de la « ligne d’attaque noire » de Saint-Mary’s, le Rogers Sportsnet a produit une courte émission diffusée à l’échelle nationale le 14 février 2015 pendant la Journée du hockey au Canada Banque Scotia.

Le 4 juin 2015, nous nous sommes vus remettre un prix Pionnier par le Temple de la renommée sportive multiethnique d’Oakland, en Californie, pour notre travail communautaire et nos accomplissements au hockey au cours d’une cérémonie de remise de prix toute spéciale tenue à l’Université Saint-Mary’s à Halifax.