En 1957 et 1958, les électeurs canadiens ont mis fin à 22 années de règne libéral pour porter au pouvoir les conservateurs inexpérimentés de John Diefenbaker, à qui une brillante campagne a valu d’abord un gouvernement minoritaire, puis une majorité historique.

« Oncle Louis » déclenche les élections

Le premier ministre Louis Saint-Laurent n'est pas obligé d'appeler les électeurs aux urnes le 10 juin 1957. Aucune motion de censure n'a fait tomber son gouvernement, et son mandat est en vigueur encore un an. Après 22 années consécutives de gouvernement libéral, soit depuis 1935 et le troisième retour au pouvoir de Mackenzie King, Saint-Laurent entretient l'illusion que les libéraux vont remporter les élections, peu importe la date fixée.

Du point de vue des libéraux, il y a des raisons irréfutables de croire qu'ils puissent former un autre gouvernement majoritaire. Leur chef, « oncle Louis » comme on le surnomme, premier ministre bienveillant d'une nation prospère au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, bien qu’âgé et amorçant sans nul doute sa dernière campagne électorale, est respecté et aimé. L'économie est en plein essor. Le cabinet constitué par Saint-Laurent comprend quelques-uns des ministres les plus habiles et des penseurs les plus éminents jamais réunis à Ottawa : C. D. Howe, qui se mêle de tout mais qui est en fait ministre du Commerce et de la Production de défense, Paul Martin père, ministre de la Santé nationale et du Bien-être social, qui jouit de l'estime générale, et Lester Pearson, secrétaire d'État aux Affaires extérieures, qui sera bientôt le premier Canadien à recevoir le prix Nobel pour sa contribution à la résolution de la crise de Suez. Il y en a plusieurs autres, qui dirigent le Parti libéral avec cette précision qui ne s'acquiert qu'après des années au pouvoir. Il n'y a assurément rien qui risque de pousser les électeurs à bouder le gouvernement libéral efficace et populaire de Louis Saint-Laurent.

Un nouveau chef pour le Parti conservateur

Les progressistes-conservateurs (PC) n'envisagent pas les choses de la même manière. Les activités du gouvernement ont bien été expédiées avec l'efficacité propre aux bons gestionnaires, mais elles ont été entreprises avec cette dose d'arrogance que les conservateurs jugent insupportable. Ils espèrent que l'électorat les juge de la même façon. Le débat sur le projet d'oléoduc qui doit traverser le Canada a été suspendu après que le gouvernement ait eu recours à la clôture, une mesure résolument antidémocratique, rarement appliquée dans la procédure parlementaire, qui permet de conclure le débat sur une question donnée à la Chambre des communes. Les conservateurs font campagne d'un bout à l'autre du pays contre cette conviction de légitimité avec laquelle les libéraux semblent gouverner. Ils insistent sur l'avarice des libéraux alors que l'économie est prospère; l’administration libérale a en effet accepté que la pension de vieillesse augmente de six maigres dollars, ce qui a valu au ministre des Finances, Walter Harris, le surnom de « Harris de six dollars ». Du point de vue des conservateurs, beaucoup de questions peuvent être offertes en pâture aux électeurs en ce printemps de 1957. Quant à savoir si elles peuvent se transformer en avantage politique à la Chambre des communes, cela relève d'un tout autre ordre d'idées.

Le chef du nouveau Parti progressiste-conservateur, John Diefenbaker, est la véritable inconnue de l'équation. Choisi l'année précédente lors d'un congrès d'investiture, Diefenbaker ne fait en aucun cas l'unanimité. Souvent battu aux élections et aux congrès d'investiture, sa victoire provoque la surprise, d'autant plus qu'elle a été remportée pratiquement sans le soutien des conservateurs du Québec. La désignation de Diefenbaker a été jugée risquée par de nombreux membres du parti, pour qui le Québec est l'une des provinces où les conservateurs ont besoin d’afficher une très nette progression afin d’avoir une chance de remporter les élections.

Ce que personne n'a toutefois pris en compte, c'est l'impressionnante présence de Diefenbaker dans la campagne électorale. Orateur infatigable, il fait preuve d'un dynamisme qui manque cruellement aux candidats libéraux. Sur avis de son conseiller quelque peu servile, Merrill Menzies, Diefenbaker se met à parler d'un nouveau programme de développement économique destiné à favoriser la croissance du Nord canadien. Ce que Diefenbaker annonce dans sa campagne devient ainsi la ligne de conduite des conservateurs, qui n’ont alors pas de véritable programme électoral officiel.

Diefenbaker a pris sur lui de se déclarer défavorisé. Soulignant la nécessité d'un changement après de nombreuses années de domination libérale, le parti fait campagne avec le slogan « Le temps est venu d’élire un gouvernement Diefenbaker ». En 1957, il en fallait plus à David pour terrasser Goliath. Heureusement pour les conservateurs, une arme plus puissante vient à leur rescousse : « The Big Blue Machine », la Grande Machine Bleue du parti conservateur ontarien. Bastion conservateur depuis 1943, l'Ontario doit à ses premiers ministres, George Drew ‒ par coïncidence, prédécesseur malheureux de Diefenbaker à la tête du Parti progressiste-conservateur du Canada battu aux élections de 1948 ‒ et Leslie Frost, d'avoir formé une organisation politique très puissante. Après avoir collaboré de manière assez satisfaisante avec les libéraux d'Ottawa pendant presque dix ans, Frost s'est finalement lassé de la position du gouvernement fédéral sur l'accord de taxation, et il espère obtenir des conservateurs de meilleures ententes budgétaires. Il finit par admettre qu'effectivement, « l'heure de Diefenbaker est venue ». Aussi, Frost décide de mettre toute son influence politique, alors considérable, au service de la campagne de Diefenbaker et de lui prêter sa propre organisation.

La victoire de Diefenbaker

Personne n'a prédit les résultats des élections de 1957. Les conservateurs remportent 112 sièges, en dépit d’une modeste percée au Québec et grâce, en grande partie, à l'appui de l'Ontario. Cela laisse 105 sièges aux libéraux, 25 au Parti social démocratique du Canada (auparavant la Co-operative Commonwealth Federation), 19 au Crédit social et 4 aux indépendants et entraîne la formation du premier gouvernement minoritaire d'après-guerre du Canada. Les observateurs n’ont jamais, ni avant ni après, prévu de tels résultats lors d'élections fédérales au Canada. Les conservateurs se réjouissent donc à l'idée de gouverner, alors que les libéraux, non seulement défaits aux élections en tant que parti mais également battus dans leurs châteaux forts ‒ la plupart des plus puissants ministres n'ont pas été réélus dans leurs circonscriptions ‒ sont en état de choc. Cette réponse aura d'importantes répercussions lors des élections suivantes.

Les libéraux, dépossédés du pouvoir et du droit de consulter les fonctionnaires qui les ont aidés à concevoir leurs politiques et ayant perdu les membres du cabinet qui leur ont permis auparavant de rester au fait de l'état d'esprit des Canadiens (pas en 1957, de toute évidence), vont tenter de se ressaisir. Saint-Laurent prend sa retraite et est remplacé à la tête du parti par Lester B. Pearson, un jeune prodige de la diplomatie qui est toutefois mal préparé à assumer la fonction de premier ministre. On rassemble rapidement de nouveaux conseillers politiques, mais le temps manque pour revoir en profondeur l'orientation du Parti libéral. Sans réfléchir, Pearson s'empare de la première occasion qui se présente à lui au Parlement pour demander la démission de Diefenbaker, qui, à son tour, saisit cette excuse pour déclencher des élections anticipées.

Une majorité historique

Une fois encore, Diefenbaker est le mieux placé dans cette campagne. Il a perfectionné son discours politique national, présentant la vision d'« un seul Canada » pour tous les Canadiens et une politique de développement du Nord s'appuyant sur « les voies d'accès aux ressources ». Son projet comporte toutefois des failles, et cette nouvelle politique nationale ne sera jamais entièrement réalisée. Elle a cependant le mérite d’exalter l'imagination de l'électorat, au contraire de la plateforme mal définie de Pearson. La campagne des libéraux est mal orchestrée, promettant de nouvelles augmentations à d'anciennes mesures sociales et assurant la création de nouveaux programmes comme l'assurance-maladie. Néanmoins, l'électorat donne aux conservateurs, qui ont déjà augmenté les pensions de vieillesse et les allocations familiales à leur arrivée au pouvoir, une véritable occasion de gouverner. Le 31 mars 1958, les conservateurs remportent donc 208 sièges, décrochant la majorité la plus écrasante de l'histoire du Canada. Ces résultats n'allaient être surpassés qu'en 1984, lors de l'ascension stupéfiante au pouvoir de Brian Mulroney.