Deux élections en moins de 12 mois. Deux chefs qui se disputent la suprématie : l'un intellectuel et austère, l'autre au flou délibéré, couvant ses ambitions. Lors des élections de 1925, puis de celles de 1926, le conservateur Arthur Meighen affronte le chef libéral Mackenzie King. Elles ouvrent la porte à l’affaire King-Byng et leurs résultats vont façonner l'orientation de la politique canadienne pendant le reste du XXe siècle.

Les années 1920 et le débat sur les tarifs douaniers

Dans la mémoire collective, les années 1920 sont associées à l'essor économique, aux féministes de l'âge d'or du jazz roulant en décapotable et accompagnées de leurs soupirants. La prospérité du Canada n'est pourtant pas également répartie, la vie est difficile pour les fermiers et les ouvriers, et les chefs des partis ne cessent de répéter que le commerce et les tarifs douaniers amélioreraient le sort des Canadiens. Les conservateurs de Meighen sont en faveur de tarifs douaniers élevés, une politique populaire auprès des producteurs québécois et ontariens. King prône des tarifs réduits ‒ bientôt, promet-il ‒ pour séduire l'Ouest où des fermiers en colère ont formé leur propre parti, le Parti progressiste. Celui-ci, a remporté 64 sièges lors des élections de 1921, soit 14 sièges de plus que le Parti conservateur, donnant ainsi au Canada son premier gouvernement minoritaire. Le gouvernement de King a passé quatre ans à courtiser prudemment les conservateurs et parallèlement, à maintenir son entière mainmise sur le Québec. Les élections du 29 octobre 1925 vont illustrer la réussite des Rouges.

Il n'y a pas de sondage d'opinion dans les années 1920, pas de manière fiable de mesurer les points de vue de la population sur les partis et leurs chefs. Il n'y a pas non plus de radio ou de télévision, ni même d'avions affrétés pour que les chefs puissent se déplacer inlassablement d'un bout à l'autre du pays. Il y a bien quelques visites dans l'arrière-pays en train ou en automobile, et on redouble d'efforts pour que la presse politique claironne les orientations du parti. Les chefs de parti sont de toute évidence importants, mais peu de Canadiens ont l'occasion de les rencontrer.

Alors que la date du scrutin d'octobre approche, King est convaincu que le bilan de son gouvernement est positif. Il soutient que les intérêts du Canada à l'échelle mondiale, lui ont donné une plus grande autonomie au sein de l'Empire britannique et somme toute, qu’il est à la tête d’un gouvernement solide. Au fond, King propose au Canada le même programme, des tarifs douaniers raisonnables et de bonnes relations entre le Canada anglophone et le Canada francophone. King écrit à plusieurs reprises dans son journal : « Ce n'est pas ce que l'on fait qui importe le plus, c'est ce que l'on a évité. » Ce que King a évité, c'est la prise du pouvoir par l'acerbe et glacial Meighen. Cela se serait traduit par des tarifs douaniers élevés et ‒ il en est convaincu ‒, par des ennuis avec le Québec.

Meighen remporte l’Ontario

Austère, Arthur Meighen l'est peut-être, mais le chef des Bleus est loin d'être une chiffe molle. Il peut battre King lors des débats de la Chambre et son éloquence étayée de remarques mordantes rendent ridicules les platitudes du premier ministre. Par ailleurs, Meighen passe des semaines entières loin du Parlement, à organiser les conservateurs et à reconstruire son parti au Québec où le souvenir de la conscription pendant la Grande Guerre est encore vif. Il travaille d'arrache-pied dans les provinces Maritimes et en Ontario, mais ses principes et sa foi en des tarifs douaniers élevés lui barrent l'accès aux Prairies. En 1921, il n'a pas eu de chance du tout; pourra-t-il faire mieux cette fois-ci?

Meighen remporte sept sièges au Manitoba et trois sièges en Alberta. Quant aux libéraux, ils remportent 20 sièges dans les Prairies et les progressistes, 24. Les mois que Meighen a passé à travailler au Québec ne lui valent que quatre sièges; King remporte tout le reste. La véritable surprise est l'Ontario, où Meighen remporte 68 des 82 circonscriptions, et les provinces Maritimes, où il fait élire 23 députés. Avec les 10 sièges de la Colombie-Britannique, les Bleus ont en tout remporté 116 sièges, alors que King n'en a que 99 et les progressistes, 24. Fait plus frappant encore, Meighen a remporté 46,5 % des suffrages exprimés, devançant largement King qui n'a obtenu que 40 %. Un gouvernement conservateur minoritaire vient d'être élu, c’est une victoire pour Meighen.

Une lutte constitutionnelle

Vraiment? King refuse de concéder le pouvoir aux Bleus ainsi qu'il en a le droit. Il est prêt à réunir la Chambre et à laisser le Parlement décider qui doit former le gouvernement. En attendant, il tente d'accepter autant de revendications des progressistes que possible. Lorsque la session parlementaire reprend, il va jusqu'à former un comité du Cabinet chargé de rencontrer régulièrement les chefs du parti progressiste pour discuter avec eux.

Il semble bien que le gouvernement de King puisse survivre, mais un scandale au ministère des Douanes et de l’Accise éclate. King a obtenu l'appui des progressistes et de deux députés travaillistes lorsqu'il a défendu la mise en place des pensions de vieillesse et réduit les impôts, mais le scandale qui a fait l'objet d'une enquête d'un comité parlementaire, compromet deux ministres successifs des Douanes et Accises. King sait qu'il essuierait un échec si la motion de censure (un vote de non confiance de la Chambre) demandée par les conservateurs est adoptée. Il demande alors au gouverneur général, le vicomte Byng, d'imposer de nouvelles élections. À son avis, ses neuf mois au gouvernement ont été fructueux et il est en droit d’obtenir la dissolution du Parlement. Byng qui n'est pas du même avis, demande à Meighen de former le gouvernement. King remet rapidement sa démission et annonce au Parlement qu'il n'y a plus de premier ministre. Le lendemain, Arthur Meighen et les Bleus ont en main les rênes du pouvoir.

Selon les règlements en vigueur à l'époque, les ministres nommés au Cabinet doivent se démettre de leur mandat de député et être réélus lors d'une élection partielle. Plutôt que d'ajourner le Parlement, Meighen, très impatient, manipule les règlements aussi rapidement et librement que l'a fait King, il se démet de son mandat et nomme des conservateurs « ministres par intérim ». Alors que King furibond est dans les tribunes du public, les libéraux, d’une part, soutiennent que si les ministres par intérim gèrent leur ministère conformément à la loi, ils doivent se démettre de leur mandat de député, et d’autre part, que s'ils n'exercent pas leurs fonctions selon la loi, ils n'ont pas le droit d'être au gouvernement. Les députés progressistes se laissent prendre à cette ruse, et Meighen perd la confiance de la Chambre. Byng lui accorde alors la dissolution de la Chambre qu'il a refusée à King. Les élections sont fixées au 14 septembre 1926.

L’appel au nationalisme

Meighen se porte candidat et comme précédemment, défend des tarifs douaniers élevés tout en accusant les libéraux de corruption et de mauvaise administration. King se tient sur la défensive, son médiocre gouvernement n'a accompli que peu de choses. Mais l'homme politique le plus habile de notre histoire comprend que la chance lui a fait cadeau d'un enjeu constitutionnel : l'ingérence d'un gouverneur général britannique dans le droit des Canadiens à l'autonomie. Le 2 juillet, il écrit dans son journal : « Je ne [peux] pas croire que [Byng] se livre entièrement à moi ». Il écrivit plus tard que « la grande question, celle qui fera réagir la population, c'est celle de la construction de notre pays ».

C'est effectivement ce qui s’est produit. King n'a pas attaqué Byng directement, car cela aurait pu offusquer certains. Il y a beaucoup de désapprobation quant à la manière dont Meighen a tenté de gouverner sans respecter la loi et le message sous-jacent est qu'il y est parvenu grâce au gouverneur général. Convaincu dans un premier temps que cette attaque est fallacieuse, Meighen finit par devoir réagir et affronter la montée du nationalisme que King a provoquée. L'affaire King-Byng vient de commencer.

En fait, l'enjeu réel des élections porte sur le chef du gouvernement : serait-ce King ou Meighen? Meighen est compétent, meilleur orateur que son rival, très bon organisateur et il a le courage de ses convictions. Avec lui, aucune intention cachée. King est passé maître dans les platitudes vagues motivées par les courants de l'opinion publique et il donne toujours raison à ses interlocuteurs, quels qu'ils soient. Devant un tel choix, le doute n'est pas permis : les Canadiens choisiraient King. Il les rassurait alors qu'Arthur Meighen les menaçait.

Le résultat des élections est clair, même si les suffrages exprimés sont presque également répartis. Les libéraux de King remportent 125 sièges (incluant neuf libéraux-progressifs qui ont accepté d’appuyer King afin de former une coalition majoritaire) et les conservateurs 91. Meighen ne remporte qu'un siège dans l'Ouest et quatre au Québec. Le XXe siècle allait appartenir à King et au Parti libéral.