« Aujourd’hui, tous ensemble réunis, nous ne faisons qu’un, afin d’ensevelir le fils de quelqu’un… Nous ignorons de qui il était le fils… Nous ne savons pas d’où il était. »

Il s’agit d’un extrait du discours prononcé par la gouverneure générale Adrienne Clarkson le 28 mai 2000, lors de la cérémonie d’enterrement du soldat canadien inconnu. La création de la tombe du Soldat inconnu au pied du Monument commémoratif de guerre au centre-ville d’Ottawa fut une occasion solennelle pour une nation reconnaissante de faire la paix avec ses fils morts à la guerre.

Plus de 116 000 Canadiens sont morts pour leur pays en combattant dans des guerres à l’étranger, y compris pendant la Première Guerre mondiale.

Près de 28 000 de ces valeureux soldats sont sans sépulture connue. Plusieurs étaient marins sur des navires torpillés en haute mer. 11 285 autres ont été tués en France pendant la Première Guerre mondiale, leurs corps déchiquetés par les obus ou perdus dans les bourbiers et les cratères d’explosion du front de l’Ouest.

Chacun de ces 11 285 noms est inscrit aujourd’hui sur le grand monument de calcaire au sommet de la crête de Vimy, site de la plus célèbre victoire militaire canadienne. L’un de ceux-ci est presque certainement le soldat dont Adrienne Clarkson a fait l’oraison funèbre, l’homme dont les restes reposent aujourd’hui dans la tombe sublimement décorée au Monument commémoratif de guerre.

Peut-être est-il le Torontois John Outhwaite, un soldat de 20 ans tué le 9 avril 1917 lors de l’assaut sur la crête de Vimy? Ou peut-être le soldat manitobain Robert Owen, 29 ans, qui est aussi mort à Vimy le même lundi de Pâques? On ignore encore où se trouvent leurs dépouilles.

La seule certitude, c’est que le soldat inconnu a été exhumé en mai 2000 d’un tombeau anonyme au cimetière militaire de Cabaret-Rouge en France. Plus de 7000 soldats de l’Empire britannique y sont enterrés, dont plusieurs Canadiens morts au combat à Vimy.

Ainsi, lorsque le gouvernement, encouragé par la Légion royale canadienne, se met à la recherche du futur occupant de la tombe du Soldat inconnu, il est décidé qu’un soldat tombé à la crête de Vimy serrait un choix idéal.

La Commonwealth War Graves Commission (CWGC), l’organisme responsable des sépultures des soldats canadiens tombés outremer pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale, exige plusieurs promesses de la part d’Ottawa. Notamment, le gouvernement promet qu’il ne demanderait jamais plus l’exhumation et le rapatriement d’un autre corps non identifié, avec l’assurance qu’Ottawa ne chercherait pas à identifier la dépouille du soldat en utilisant l’identification par ADN ou toute autre technologie.

En mai 2000, le CWGC ouvre donc une tombe canadienne sans inscription à Cabaret-Rouge, et en a extrait un squelette presque entier. Des insignes de cuivre, trouvés avec les ossements, ne laissent aucun doute quant à sa nationalité.

Quelques jours plus tard, une délégation officielle, Opération Memoria, part d’Ottawa afin de rapatrier la dépouille et ramener dans une coupe d’argent une poignée de terre prélevée sur son ancienne sépulture. Des cérémonies ont lieu au cimetière et sur la crête de Vimy elle-même. La dépouille, placée dans un cercueil enveloppé dans un unifolié, revient au pays dans un avion fédéral.

Pendant les jours suivant son arrivée, la dépouille est exposée en chapelle ardente au parlement, où le public lui rend ses derniers hommages. Le 28 mai, le corps est inhumé dans la nouvelle tombe au Monument commémoratif de guerre avec la poignée de terre ramenée de France.

Le Soldat inconnu de Cabaret-Rouge ne représente pas seulement les milliers de morts oubliés de la Première Guerre mondiale, mais chacun des 28 000 soldats canadiens reposant sans sépulture aux quatre coins du monde, leurs corps se mêlant à la poussière au fond des océans ou reposant sous les champs en France et en Flandre, dans l’attente d’être découverts.

Au centenaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale en 2014, la tombe du soldat nous rappelle de façon poignante les sacrifices faits par les Canadiens au cours des guerres qui ont marqué les cent dernières années, et le reste de notre histoire. Comme Adrienne Clarkson l’a dit dans son oraison funèbre :

« Était-il des Prairies dont les courbes vallonnées et sinueuses nous rappellent une certaine forme d’éternité? Était-il quelqu’un qui aimait nos lacs et les sillonnait dans son canot? Était-il quelqu’un qui contemplait les baleines à l’embouchure du Saguenay? Était-il quelqu’un à faire des randonnées dans les Rocheuses ou de la voile sur l’Atlantique ou dans les îles de la région du Golfe? »

« La seule certitude à son propos, c'est qu'il était jeune. Si la mort est une dette, il l'a acquittée avant son heure ».