La victoire du Reform Party of Upper Canada le 24 janvier 1848 constitue l'un des événements les plus marquants de notre histoire. Aux yeux du nouveau gouverneur général, Lord Elgin, il n'y a pas eu de véritable vie politique au Canada depuis près d'un an, c'est-à-dire depuis que le gouvernement conservateur de William Henry Draper agonise à petit feu.

Même si le Reform Party (c'est-à-dire libéral) a balayé les circonscriptions (voir Réformistes du Haut-Canada), le principe selon lequel le parti majoritaire contrôle le Parlement n'est pas encore établi. Le gouvernement colonial est toujours sous l'emprise du gouverneur nommé par Londres. Sous sa gouverne sont nommés les membres du conseil législatif (le cabinet actuel), par ailleurs, il choisit et révoque les conseillers puis appose son veto aux lois.

De cette autocratie au gouvernement responsable, la transition est spectaculaire. Elle naît de la plus remarquable entente politique de l'histoire canadienne, celle de Robert Baldwin et de Louis-Hippolyte LaFontaine. Quand la nouvelle assemblée se réunit à Montréal le 25 février, Baldwin insiste pour que le nouveau président parle couramment français et anglais : il propose Auguste-Norbert Morin. Cette proposition, appuyée par LaFontaine, déclenche des applaudissements nourris de tous les côtés de la Chambre. Cette collaboration entre les deux hommes n'est ni la première ni la dernière.

Lors des premiers jours du mouvement réformiste au Bas-Canada (Québec), certains Canadiens français craignent que LaFontaine les trahisse en collaborant avec les réformateurs anglophones. Ils attendent un geste qui prouvera que sa politique de survie dans la coopération peut fonctionner. En août 1841, Baldwin le leur fournit. Lorsque LaFontaine est exclu de l'Assemblée du Bas-Canada, Baldwin lui permet de se présenter devant ses propres électeurs dans York. LaFontaine accepte cette offre généreuse et est élu.

C'est un spectaculaire exemple du concept d'alliance réformiste. (Plus tard, lorsque Baldwin perdra son siège, LaFontaine lui retournera l'ascenseur en lui procurant un siège à Rimouski, même si Baldwin ne parle pas français.)

La question du président bilingue entraîne une motion de censure et après la défaite du gouvernement précédent, Lord Elgin fait appel à LaFontaine pour former un nouveau gouvernement - le premier à reposer sur le principe de la responsabilité. LaFontaine accepte à condition que son ami et allié, Baldwin, soit premier ministre avec lui.

Robert Baldwin n'a rien du politicien canadien typique d'hier ou d'aujourd'hui. Élevé par son père, le docteur William Baldwin, et nourri d'idées politiques avant-gardistes, il est guidé par un sens aigu du devoir. Même s'il n'est pas vraiment le père du gouvernement responsable, il passe les meilleures années de sa vie à le défendre. «Ce n'est pas un simple débat partisan,» écrit-il. «C'est le Canada aux prises avec ses oppresseurs, le peuple canadien qui revendique la constitution britannique contre ceux qui la leur refusent.»

Louis-Hippolyte LaFontaine se démarque des hommes qui ont façonné 175 années d'histoire politique parce qu'il est le premier à comprendre l'importance de la puissance et de la flexibilité de la constitution britannique pour la survie de son peuple. C'est un chef brillant et ambitieux qui est entré à l'Assemblée à l'âge de 23 ans. Son apparence et son comportement sont tellement napoléoniens que même les gardes de l'empereur décédé le perçoivent comme une réincarnation de leur chef. LaFontaine est trop prudent pour s'identifier aux violentes revendications des patriotes, bien qu'il soit enclin à les partager. Il sait que leur cause est désespérée. Néanmoins soupçonné, il s'exile en Angleterre et en France jusqu'à ce que l'orage passe.

LaFontaine et Baldwin s'entendent pour dire que ce qui compte avant tout pour les deux Canada, c'est de mettre en place un gouvernement responsable. Les deux hommes ont une grande estime mutuelle et partageront une solide amitié jusqu'à la fin de leurs jours.

L'histoire canadienne qualifie le gouvernement Baldwin-LaFontaine de 1848 de «grand gouvernement». Leur mandat aura été témoin de la mise en place du gouvernement responsable et de mesures législatives sans égal : l'établissement d'un système d'éducation public, la fondation de l'Université de Toronto, l'organisation de l'administration municipale et la première véritable pacification des Canadiens français après une longue période d'antipathie.

Si le gouvernement responsable ne transforme pas du jour au lendemain le Canada en une démocratie avancée, il s'agit d'une étape importante sur la voie de l'autonomie politique. Il permet surtout aux Canadiens français de trouver dans la constitution britannique les moyens d'assurer leur survie. Il présente aussi, dans le partenariat et l'amitié de Baldwin et LaFontaine, un modèle de collaboration beaucoup trop rare dans notre passé divisé.