L’Indian Shaker Church est une religion autochtone qui a pris naissance en 1882 près de la ville de Shelton, dans l’État de Washington, aux États-Unis. Le système de croyances particulier des Shakers résulte d’un mariage entre plusieurs traditions spirituelles chrétiennes et salish de la côte. Aujourd’hui, les membres de cette église se rencontrent dans tout le nord-ouest de l’Amérique du Nord, y compris dans le sud de la Colombie-Britannique. Cette église n’a rien à voir avec la United Society of Believers in Christ’s Second Appearing, bien que ses membres – les Shakers – partagent le même nom.

Historique

L’Indian Shaker Church est née des visions spirituelles du couple John et Mary Slocum, de la tribu des səhíʔwəbš (SqwuqWu’b3sh ou Skokomish – « gens du fleuve »). À l’automne 1882, John Slocum, qui travaille alors comme bûcheron, tombe subitement malade. Il est à l’agonie dans sa maison, sur les rives d’un bras de mer de la baie Puget connu sous le nom de Big Skookum (Skookum vient du dialecte chinook qui signifie « fort, brave ou impressionnant »). Les membres de sa famille se font livrer un cercueil. À leur plus grande surprise, John revient néanmoins à la vie et leur explique qu’il a quitté son enveloppe corporelle, s’est envolé vers les cieux où Dieu lui a dit de demander aux Autochtones de cesser de fumer du tabac, de jouer aux jeux de hasard et de boire de l’alcool. Durant sa convalescence, John prêche l’abstinence de ces comportements et formule des prophéties.

Un an environ après sa première expérience spirituelle, John tombe à nouveau gravement malade. John ne s’est pas abstenu d’alcool, de tabac et de jeux de hasard comme il avait pourtant demandé à ses disciples de le faire. Le père de John fait venir un « médecin indien » au chevet de son fils. À l’époque, les médecins indiens sont des praticiens reconnus au sein des sociétés des Salish de la côte. Mary, la femme de John, est cependant convaincue que c’est le médecin indien qui est responsable des maux de son époux. Très contrariée, elle quitte la demeure où John est étendu, malade, et se rend sur le rivage de Big Skookum où elle commence à être prise de tremblements et de soubresauts. Les Shakers croient qu’à ce moment, Mary a reçu de Jésus, sur les rives de Big Skookum, le pouvoir de guérir. De retour dans la chambre où repose John, elle ordonne au médecin indien de quitter les lieux et demande aux membres de la famille de John d’allumer des bougies et de faire sonner des cloches. Elle fait le signe de croix et se trémousse au-dessus de John jusqu’à ce que celui-ci retrouve la pleine santé.

Ce sont ces visions et expériences spirituelles de John et Mary Slocum, dans les années 1880, qui vont inspirer la création de l’Indian Shaker Church. Dans les décennies qui suivent, des églises sont en effet érigées dans plusieurs communautés autochtones de la région nord-ouest de la côte du Pacifique. La religion s’étend alors vers le sud à travers l’Oregon et jusqu’au nord de la Californie, vers l’est jusqu’à la chaîne des Cascades et vers le nord jusqu’au sud de la Colombie-Britannique. Au Canada, de nombreux adhérents de l’église deviennent Shakers sous l’influence de liens familiaux ou économiques, en particulier entre l’État de Washington et la Colombie-Britannique. Une des activités qui facilitent alors la diffusion de cette religion au Canada est le travail saisonnier des Autochtones de la Colombie-Britannique sur les exploitations de houblon que possèdent les Blancs dans l’État de Washington. À partir du début du XXe siècle, des communautés de Shakers se forment dans le sud de l’île de Vancouver et dans le Lower Mainland de la Colombie-Britannique, en particulier dans les communautés de Cowichan, de Musqueam, de Chemainus et de Squamish.

Discrimination

Au XIXe siècle, les gouvernements du Canada et des États-Unis édictent des lois qui interdisent les systèmes spirituels autochtones ainsi que toute autre pratique culturelle autochtone telle que l’utilisation de leur dialecte et de leurs habits traditionnels (voir Loi sur les Indiens). L’objectif des gouvernements de l’époque est de faire des Autochtones des citoyens chrétiens productifs pour leur nation. Au Canada, cette politique, qui s’inspire de l’idéologie de l’assimilation, motive également la création des pensionnats indiens.

Dans ce contexte idéologique axé sur l’assimilation, la Shaker Church doit faire face à une réaction mitigée de la part des non-Autochtones. Aux États-Unis, les Shakers sont souvent accusés par les non-Autochtones de perpétuer les pratiques de la médecine indienne sous le couvert de la chrétienté. Missionnaire auprès des Autochtones aux États-Unis, Myron Eells incarne ce point de vue lorsqu’il écrit que les services offerts par la Shaker Church « …ne sont rien d’autre que les anciennes pratiques autochtones mises en scène avec un semblant de chrétienté ou de cérémonial religieux chrétien ». Aux États-Unis, des Shakers sont condamnés à des peines de prison pour avoir pratiqué leur religion. Cette persécution pousse en 1910 les dirigeants de la Shaker Church à enregistrer leur congrégation comme faisant partie des églises officiellement reconnues aux États-Unis. Cette étape met fin à la discrimination dans ce pays puisqu’elle garantit à la Shaker Church la protection constitutionnelle assurée au niveau fédéral.

Au Canada, une modification apportée à la Loi sur les Indiens en 1884 interdit la pratique des potlatchs et des danses Tamanawas (danses autochtones traditionnelles qui, selon certains, sont associées aux pratiques médicales indiennes). De nombreuses personnes soutiennent à l’époque que cette église n’est en fait qu’une structure permettant de mettre en œuvre les rituels de guérison des médecins indiens en déguisant ces pratiques en cérémonies chrétiennes. La Shaker Church ayant adopté quelques coutumes chrétiennes, les agents des Affaires indiennes, au Canada, sont en général plus tolérants que leurs confrères américains à l’égard de cette église. L’interdiction des potlatchs concerne néanmoins notamment les danses Tamanawas et les Shakers indiens, au Canada, sont continuellement sous la menace des agents des Affaires indiennes qui peuvent interpréter leurs croyances comme un signe de résistance à l’assimilation. L’interdiction des potlatchs restera en vigueur jusqu’en 1951, année qui verra la fin du fondement juridique de la discrimination envers les Shakers indiens au Canada.

Croyances et pratiques

Les membres de l’Indian Shaker Church ont intégré des éléments de la chrétienté dans la spiritualité ancestrale des Salish de la côte. Il en a résulté une religion hybride, dotée d’un ensemble unique de croyances et de pratiques.

Les croyances des Shakers indiens sont centrées sur l’interprétation du Jésus chrétien comme étant une puissance spirituelle au sens de la tradition des Salish de la côte. Les Salish de la côte, comme de nombreux autres peuples autochtones du Canada, croient aux esprits (voir Autochtones : religions). Dès le début de leur adolescence, les jeunes gens commencent par entrer en contact avec un esprit, qui peut être matérialisé sous la forme d’un animal ou d’un objet naturel possédant des propriétés vitales. C’est en établissant et en maintenant un lien avec un esprit tout au long de sa vie que l’Autochtone peut acquérir certains talents et certaines aptitudes. Comme l’anthropologue Jay Miller l’a noté, les esprits interviennent de manière infiniment variée dans les communautés des Salish de la côte, et l’introduction d’esprits complètement nouveaux est une pratique courante. Les Shakers, qui ont passé beaucoup de temps au contact des missionnaires, ont repensé le Jésus des chrétiens comme étant un esprit doué du pouvoir particulier de guérir les malades. Cette adaptation religieuse est à l’époque très pragmatique puisque tout au long du XIXe siècle, les épidémies font des ravages au sein des communautés autochtones dans la région nord-ouest de la côte du Pacifique (voir Variole).

Un élément central du culte de la Shaker Church est le rituel de la guérison, au cours duquel les fidèles de l’église canalisent la puissance de Jésus vers le malade à guérir. Ce rituel de guérison s’inspire de l’épisode fondateur de l’église au cours duquel Mary Slocum guérit ainsi son mari. Au cours des cérémonies organisées par l’église, les Shakers qui doivent être guéris s’assoient sur des chaises tandis que ceux qui ont le « Pouvoir » (accordé par Jésus) de les guérir s’activent autour. Les guérisseurs élèvent leurs mains vers le ciel et chantent pour obtenir le « Pouvoir ». Une fois le Pouvoir obtenu, ils effectuent plusieurs rituels sur le malade, notamment en le touchant, en frappant des mains et en agitant des bougies. Les Shakers croient que les bougies peuvent révéler les zones malades sur le corps du malade. Ils croient également que la maladie peut être éliminée par le feu au-dessus d’une bougie après avoir été extraite du corps du malade. Les autres personnes présentes font sonner des cloches sans interruption durant tout le rituel de guérison, ce qui entraîne des surdités partielles temporaires. Le son des cloches est censé contribuer à la guérison. Le malade se met parfois à trembler ou à vomir durant la séance de guérison, signe que la maladie est en train de quitter son corps.

Le vœu d’abstinence du tabac, de l’alcool, des drogues et des jeux de hasard est lié à la croyance centrale de l’église axée sur le pouvoir de guérison de Jésus. Les Shakers croient que la consommation de ces substances ou la participation aux jeux de hasard provoquent des maladies. Ils croient également que le corps ne peut recevoir le Pouvoir tant qu’il est imprégné de ces substances. Ceux qui se joignent à l’église arrivent souvent dans un état, qualifié de backslid (récidiviste) par les Shakers, résultant de l’absorption de ces substances ou des activités susmentionnées. Une fois que les récidivistes sont parvenus à purifier leur corps lors du rituel de guérison avec l’aide des guérisseurs, ils deviennent souvent eux-mêmes des guérisseurs et des membres à part entière de l’église.

La Shaker Church aujourd’hui

Il est difficile d’estimer le nombre des Shakers indiens pratiquants à cause de l’assouplissement des contraintes relatives aux registres et à la structure administrative de l’église. Il existe actuellement plusieurs congrégations de l’Indian Shaker Church dans la région nord-ouest de la côte du Pacifique, notamment celle présente à Duncan, sur l’île de Vancouver, dans le sud de la Colombie-Britannique, et celle de X̱wemelch’’tn (Homulchesan), à North Vancouver.