La mythologie inuite constitue une vaste mémoire de la culture desInuits transmise à chaque génération par les anciens afin d’enrichir et d’éclairer la génération suivante. La nature fluide, c’est-à-dire éminemment variable, de la culture orale se traduit par une fluidité égale des détails de certains mythes. La légende de la déesse de la mer, appelée Sedna, Nuliayuk ou Taluliyuk, fait partie des mythes les plus célèbres de ce vaste florilège. James Houston, artiste, auteur et réalisateur, a passé de nombreuses années dans l’Arctique immergé dans la culture inuite. Il fait part, ci-après, de son expérience vécue directement à la source.

Un jour, au sud de l’île de Baffin, j’ai vu le mythe devenir réalité. De jeunes enfants jouaient à proximité d’une barrière de glace due à la marée présentant de nombreuses fissures cachées particulièrement dangereuses. Leur grand-mère a commencé à avancer en rampant parmi les hummocks avec la plus grande prudence et, une fois bien cachée, elle s’est mise à crier « Hou! Hou! » Aussitôt, les enfants se sont enfuis en courant pour retourner à terre et ont déclaré que la déesse de la mer, Taluliyuk, les avait effrayés. Plus tard, la grand-mère a précisé : « Je leur avais déjà parlé d’une femme qui vit sous la mer. Elle les maintiendra désormais éloignés des endroits dangereux. » La grand-mère évoquait ainsi la puissante déesse de la mer dont parle ce chant de l’Arctique central :

Cette femme, tapie dans les profondeurs de la mer,

A dissimulé les phoques à nos yeux.

Ces chasseurs, dans la maison de la danse,

Sont impuissants,

Impuissants à restaurer l’ordre des choses.

Dans le monde des esprits

Je vais descendre,

Là où nul être humain ne réside.

Je vais, moi, remettre les choses en état.

Je vais, moi, remettre les choses en état.

Bien que la déesse de la mer soit appelée différemment suivant les régions, sa légende est l’un des mythes inuits les plus répandus. Dans l’une des versions, alors que souffle un violent blizzard, un jeune étranger d’une grande beauté, portant un collier arborant deux canines de grande taille, pénètre dans l’igloo d’une famille. Accueilli dans le grand lit commun, il dort avec toute la famille. Le lendemain matin, à son réveil, la famille découvre que le jeune homme est parti. Le père, en examinant l’extérieur, ne voit que des traces d’animaux et déclare : « Nous avons été trompés, il s’agissait certainement de mon chien de tête déguisé en homme. » Lorsque sa fille tombe enceinte, le père, honteux à l’avance de l’être auquel elle pourrait donner naissance, allonge la jeune fille au fond de son kayak et pagaye jusqu’à une petite île sur laquelle il l’abandonne. Dans certaines versions du mythe, son amant se change en oiseau et l’emporte avec lui jusqu’à l’île.

Seule sur l’île, la jeune fille reçoit de tendres morceaux de viande fournis par le chien de tête qui va les chercher et les lui ramène à la nage. Elle donne naissance à six jeunes : trois enfants inuits et trois êtres dotés de grandes oreilles et d’un nez en forme de museau. La jeune mère coud des peaux de phoque pour construire une pantoufle géante où elle place les trois étranges petits qu’elle pousse en dehors de l’île en direction du sud en s’écriant : « Sarutiktapsinik sanavagumarkpusi » (vous excellerez dans la fabrication des armes). Certains Inuits disent que les Européens et les peuples des Premières Nations descendent de ces trois enfants chiens, ces derniers constituant leur seul lien avec les Inuits.

La deuxième partie de l’histoire, racontée habituellement la nuit suivante, parle du père partant dans un umiak, une grande embarcation de peau, pour récupérer sa fille sur l’île. Sur le chemin du retour, la tempête se lève, menaçant de faire chavirer le bateau lourdement chargé. Les marins décident que pour alléger la charge du bateau, il faut jeter la jeune fille à la mer. Lorsqu’elle tente de remonter à bord de l’embarcation, son père lui coupe les doigts. En tombant dans l’eau, ses doigts se transforment en phoques. Elle essaie à nouveau de se hisser sur le bateau et son père lui coupe les mains qui deviennent des morses. La fille effectue une ultime tentative pour remonter sur l’umiak, mais son père lui coupe les avant-bras qui se changent en baleines.

Définitivement chassée du bateau, la jeune fille coule dans les profondeurs maritimes et devient Sedna, la femme moitié poisson moitié humaine qui commande à l’ensemble des animaux marins. La déesse Sedna, également appelée Nuliayuk ou Taluliyuk, revêt une importance centrale chez les Inuits. On dit que lorsqu’elle est en colère, elle retient les animaux marins dans l’enchevêtrement de ses cheveux et qu’elle ne les libère qu’après avoir été apaisée par des offrandes, des chants ou la visite d’un angakok (chaman). Les Inuits adressent de nombreux chants à cette puissante déesse et lorsque débute une nouvelle saison de chasse, le foie du premier mammifère marin tué est remis à l’eau en offrande à Sedna pour la supplier de se montrer généreuse vis-à-vis des chasseurs afin qu’ils puissent nourrir leur famille. L’angakok peut rendre visite à Sedna à l’occasion d’une transe au cours de laquelle il perçoit les tabous enfreints par le peuple et le manque de respect dont a été victime la déesse : il est alors en mesure de l’apaiser en peignant ses cheveux avec un peigne d’os.