En 1946, John Humphrey devient directeur de la Division des droits de l'homme des Nations Unies et Eleanor Roosevelt est nommée représentante des États-Unis à la Commission des droits de l'homme de l'ONU.

M. Humphrey est un obscur professeur de droit canadien, tandis que Mme Roosevelt est alors la femme la plus célèbre du monde. Pendant deux ans, ils collaboreront à la rédaction de l'un des documents les plus importants de l'histoire du monde moderne : la Déclaration universelle des droits de l'homme, ratifiée le 10 décembre 1948.

Peu comblé par son emploi de professeur de droit à l'Université McGill, Humphrey se voit offrir la possibilité de travailler pour les Nations Unies. C'est un défenseur né des droits de la personne à l'échelle internationale : il milite très activement en faveur des changements sociaux, maîtrise le français et l'anglais et a une excellente connaissance du fonctionnement du droit international.

Sa vie l'a mené à prendre le parti des laissés-pour-compte. Son père disparaît quand il a treize mois et sa mère mourra dix ans plus tard. Entre ces deux malheurs en survient un autre : il perd son bras gauche dans un terrible accident.

D'autres tragédies viennent influencer la vie de Humphrey. La Dépression, qui fait de lui un socialiste. Puis, la Deuxième Guerre mondiale, qui lui fait prendre conscience, écrit-il, de « la violation cynique, délibérée et systématique des droits de l'homme par l'Allemagne nazie et en son sein. » À la différence de tout conflit précédent, il s'agissait là d'une véritable « guerre de revendication des droits de l'homme ».

Humphrey
John Humphrey avec sa collaboratrice Eleanor Roosevelt.

Mme Roosevelt, veuve du 32e président des États-Unis et grande intervenante dans les causes progressistes, est élue présidente de la Commission des droits de l'homme au début de l'année 1947. Elle demande immédiatement à Humphrey de se pencher sur l'élaboration d'une déclaration des droits de l'homme à portée internationale.

Humphrey et son petit groupe de collaborateurs new-yorkais se plongent alors dans l'étude de toutes les sources disponibles aux quatre coins du monde, compilant ainsi ce que les Nations Unies se plaisent à appeler « la documentation la plus complète jamais rassemblée sur la question des droits de l'homme ».

Après quoi le travail de rédaction commence. Humphrey trouve le calme nécessaire à son entreprise au Lido Beach Hotel, où sa femme et lui séjournent avec un minimum de bagage. Une fois terminée, sa version préliminaire (rédigée dans un langage clair) énumère presque 50 droits et libertés liés aux aspects humain, politique, culturel, économique et social de la personne.

Ce point de départ essentiel est atteint en juin 1947. Pendant l'année qui suit, assistée de Humphrey, Mme Roosevelt dirige la Commission des droits de l'homme dans l'élaboration d'un document prêt à être soumis à diverses instances en vue de la réunion d'automne de l'ONU à Paris. La tâche est loin d'être aisée. Outre le choc des personnalités et des idées, le contexte politique international se fait de plus en plus complexe alors que la guerre froide se profile à l'horizon.

Le gouvernement canadien n'apprécie pas outre mesure les travaux de la Commission. Le contenu du document est perçu comme vague, permissif et nécessitant un examen plus approfondi. On estime également qu'il empiète sur les champs de compétence des provinces. Sans compter qu'on se pose des questions sur la pertinence de dire aux Canadiens ce qu'ils savent déjà au sujet des droits de l'homme et de dicter au monde ce dont une bonne partie de ses dirigeants ferait fi de toute façon.

De fait, à Paris, le Canada s'abstient au moment de ratifier la déclaration devant le comité.

Prochaine étape : le grand vote de l'Assemblée générale. On s'attend à ce que ceux qui suivront le Canada dans sa décision de s'abstenir soient l'Afrique du Sud et l'Union soviétique, flanquée de ses satellites. Une minorité plutôt indésirable, selon la délégation présente aux Nations Unies.

Il faut faire marche arrière. À son corps défendant, le conseil des ministres autorise ses représentants à se ranger du côté de l'écrasante majorité des États qui appuient la Déclaration universelle des droits de l'homme.

Selon les propos de Mary Ann Glendon, professeure de droit à l'Université Harvard, la déclaration trace, courageusement, une nouvelle voie en faveur des droits de l'homme en présentant une vision de la liberté qui s'inscrit dans la sécurité sociale, équilibrée par des responsabilités, enracinée dans le respect de la dignité humaine et protégée par la primauté du droit. Elle affirme : « Les droits qui y sont enchâssés s'appliquent à tout le monde, partout dans le monde. »

Tout bilan relatif à la Déclaration universelle doit prendre en compte sa portée considérable ainsi que l'imperfection de sa mise en œuvre. D'impressionnants progrès ont été faits dans le domaine des droits de la personne, dont plusieurs découle de la Déclaration; cependant, de graves abus sont encore régulièrement commis.

En fin de compte, conclut Glendon, c'est à nous qu'il appartient de décider de poursuivre (ou de gâcher) la voie que nous ont tracée Humphrey, Roosevelt et « d'autres grandes femmes et grands hommes qui se sont acharnés à faire naître des droits universels au milieu des cendres de terribles injustices ».