Jeunesse et éducation

Rita Joe est la fille de Joseph et Annie Bernard, qui appartiennent tous deux à la nation mi’kmaq. Elle passe sa petite enfance sur une réserve à Whycocomagh, située sur l’île du Cap-Breton en Nouvelle-Écosse. Sa mère décède alors qu’elle n’a que cinq ans, événement à la suite duquel elle est envoyée dans des familles d’accueil. À l’âge de neuf ans, elle retourne vivre sur la réserve avec son père et ses frères et sœurs, Annabel, Soln, Roddy et Matt. Environ un an plus tard, son père trouve la mort à son tour, ce qui la renvoie dans le système des familles d’accueil. À 12 ans, elle entre au pensionnat indien de Shubenacadie, en Nouvelle-Écosse (voirPensionnats indiens). Comme bon nombre d’enfants autochtones, Rita se fait interdire de parler sa langue mi’kmaq à l’école qu’elle compare à l’armée. Une fois sa scolarité terminée, elle se voit obligée de réapprendre sa langue maternelle en parlant avec des locuteurs mi’kmaq (voir Langues autochtones au Canada).

Rita occupe différents emplois en Nouvelle-Écosse avant de déménager à Boston. Elle y rencontre son futur mari, Frank Joe, originaire d’Eskasoni, une Première Nation mi’kmaq établie près de la réserve d’origine de Rita. Quelques années plus tard, elle retourne au Cap-Breton pour s’installer sur la réserve d’Eskasoni, où elle et Frank élèvent leurs dix enfants, dont deux sont des fils adoptifs.

Après le décollage de sa carrière d’auteure dans les années 1970, elle retourne à l’école pour décrocher son diplôme d’études secondaires et suivre un cours en études commerciales. Son mari retourne également sur les bancs d’école et obtient un baccalauréat en éducation et un diplôme en sociologie.

Poésie

Rita Joe, en tant que Mi’kmaq canadienne, voit son œuvre profondément influencée par sa réalité. Dans ses écrits, elle cherche à démentir les messages négatifs véhiculés à l’encontre de son identité autochtone pendant son séjour au pensionnat indien et pendant sa vie d’adulte, qu’elle retrouve notamment dans les livres lus par ses enfants. Dans le prologue de son ouvrage Song of Rita Joe (1996), elle écrit : « Mon plus grand rêve, c’est de voir plus d’œuvres de mon peuple, et que nos enfants les lisent. J’ai répété maintes fois que notre histoire aurait été différente si elle avait été écrite par nous. »

Bien qu’elle commence à écrire dans les années 1960, c’est en 1978 qu’elle publie son premier recueil de poésie, Poems of Rita Joe. Son deuxième ouvrage, Song of Eskasoni: More Poems of Rita Joe, paraît en 1988 et comprend un de ses plus célèbres poèmes, « I Lost My Talk » (trad. « J’ai perdu ma langue »), qui dénonce les effets qu’a eus le pensionnat sur son identité : « Je parle comme vous / Je pense comme vous / Je crée comme vous ». À la fin du poème, elle ouvre la porte à la réconciliation et à la réappropriation de son identité perdue : « Alors, je tends la main tout doucement : / Laissez-moi retrouver ma langue / Pour que je puisse vous apprendre qui je suis». Quatre vers de son illustre poème ont été intégrés au rapport de la Commission de vérité et réconciliation sur les pensionnats indiens du Canada : « J’ai perdu ma langue / La langue que vous m’avez volée / Lorsque j’étais petite fille / À l’école de Shubenacadie ».

Le troisième recueil de Rita Joe, Lnu and Indians We’re Called, est publié en 1991. En 1994, l’auteure voit ses poèmes intégrés à l’anthologie Kelusultiek: Original Women’s Voices of Atlantic Canada, qui tire son nom du titre de l’un de ses poèmes (qui se traduit par « nous parlons »). Kelusultiek inclut notamment les paroles et la musique de deux de ses chansons les plus célèbres, « Oka Song » et « The Drumbeat Is the Heartbeat of the Nation ». La première est une réponse au conflit territorial et à la confrontation armée de 1990 à Oka (voir Crise d’Oka), et la deuxième est lue par la poète aux dignitaires présents lors du Jour anniversaire du traité d’octobre 1992.

Publiés en 1996, ses mémoires, Song of Rita Joe: Autobiography of a Mi’kmaq Poet, font le récit des grandes difficultés et des grandes réalisations de sa vie grâce à une prose modeste mais fascinante. Son autobiographie comprend également de la poésie, de la musique et des photos.

Sa première collection de poèmes, aujourd’hui épuisée, se retrouve aussi dans We are the Dreamers: Recent and Early Poetry (1999; trad. Nous sommes les rêveurs, 2016). Les poèmes de Rita Joe couvrent un vaste éventail de sujets, allant du quotidien à la spiritualité. Les mots utilisés sont crus, mais l’écriture est lyrique, et on y trouve un portrait des joies et des peines de la vie. En 1997, l’auteure collabore à la réalisation de The Mi’kmaq Anthology et la coédite avec Lesley Choyce. L’anthologie recueille des histoires, des poèmes et des essais rédigés par des membres du peuple mi’kmaq.

Œuvres inspirées de Rita Joe : le film, la musique et les arts

Réalisé par Brian Guns et narré par Rita Joe, le documentaire Song of Eskasoni (1993), à propos de la poète, célèbre la culture mi’kmaq telle qu’elle est racontée dans sa poésie.

En janvier 2016, le Centre national des arts (CNA), à Ottawa, diffuse la première de I Lost My Talk, une performance multimédia inspirée du poème du même nom. L’orchestre du CNA y joue des morceaux composés par John Estacio, et un film réalisé par Barbara Willis Sweete l’accompagne sur des écrans entourant la scène. Le film met en vedette des danseurs autochtones qui interprètent le poème et la musique dans le parc provincial de Killbear, près de Parry Sound. L’actrice Monique Mojica, de descendance guna et rappahannock, incarne Rita Joe au moment où elle lit son poème. Produite et mise en scène par Donna Feore, la représentation met en lumière les répercussions qu’ont eues les pensionnats indiens du Canada. Commandée par la famille de l’ancien premier ministre Joe Clark, qui avait été témoin honoraire pour la Commission de vérité et réconciliation, la performance vise également à encourager la discussion sur la réconciliation.

I Lost My Talk est aussi à l’origine du Projet national de chanson inspirée de Rita Joe (2016), une initiative du CNA, qui a demandé à des élèves de créer une chanson sur ce que le poème signifiait pour eux. De jeunes artistes issus de cinq communautés du Canada ont envoyé des enregistrements audiovisuels de qualité professionnelle au CNA, qui les a présentés en 2016 lors de la première de la performance basée sur I Lost My Talk. La représentation incluait également des performances en direct de jeunes provenant de l’école Kitigan Zibi Kikinamadinan, à Maniwaki, et de l’école secondaire ABMHS à Eskasoni, au Cap-Breton.

Publications

Poems of Rita Joe (1978)

Song of Eskasoni (1988)

Lnu and Indians We’re Called (1991)

Kelusultiek: Original Women’s Voices of Atlantic Canada (1994)

Song of Rita Joe: Autobiography of a Mi’kmaq Poet (1996)

The Mi’kmaq Anthology (1997) (coéditée avec Lesley Choyce)

We are the Dreamers (1999; trad. Nous sommes les rêveurs, 2016)

Prix et distinctions

Rita Joe s’est vu attribuer plusieurs doctorats honorifiques, et a reçu les prix et distinctions suivants :

Importance

Lorsqu’elle est nommée Membre de l’Ordre du Canada, Rita Joe est définie comme une « vraie ambassadrice de son peuple qui fait la promotion de l’art et de la culture autochtones partout au Canada et aux États-Unis ». Plus affectueusement appelée par certains la « douce guerrière » ou encore la « poète guerrière », Rita Joe reste inscrite dans la mémoire pour la façon dont ses poèmes exposent la réalité des pensionnats indiens et de la vie en tant qu’Autochtone au Canada, mais aussi pour ses propos sur la paix, la réconciliation et la guérison.