La langue inuite

Les non-Inuits emploient généralement le mot « Inuktitut » pour désigner cette langue; cependant, ses locuteurs ont pour elle des noms différents selon leurs dialectes respectifs. Par exemple, elle est nommée inuttitut au Nunavik (nord du Québec), inuttut au Nunatsiavut (Labrador) et inuktitut dans la majeure partie du Nunavut.

Une autre difficulté liée à la désignation de l’inuktitut est qu’elle fait partie d’un continuum de dialectes, soit une série de dialectes qui se modifient peu à peu à mesure que l’on traverse une étendue géographique; ainsi, si les locuteurs de dialectes voisins peuvent se comprendre, cela risque fort de ne pas être le cas pour des locuteurs plus éloignés les uns des autres. Ce continuum s’étend à travers l’Arctique nord-américain et comprend notamment l’inupiaq en Alaska, la langue inuite de l’Ouest canadien dans les Territoires du Nord-Ouest, la langue inuite de l’Est canadien au Nunavut, au Québec et au Nunatsiavut, et certains dialectes du Groenland. C’est pourquoi les spécialistes appellent simplement « langue inuite » ou « inuit » ce vaste continuum, tandis que l’appellation « inuktitut » est plutôt réservée au groupe dialectal de l’Est canadien. (Voir aussi Langues autochtones au Canada).

10 MOTS EN INUKTITUT-Youtube Light par KRG TOURISM sur Vimeo.

Systèmes d’écriture

À l’instar de la majorité des langues autochtones des Amériques, l’inuktitut ne possède pas de système d’écriture avant les premiers contacts avec les Européens; ceci n’est pas inhabituel considérant que l’écriture est une invention humaine relativement récente tandis que le langage lui-même, existant sans écriture, date de plusieurs dizaines de milliers d’années (voir Tradition orale).

Écriture syllabique

Dans le Nunavik et la majeure partie du Nunavut, l’inuktitut se transcrit généralement en écriture syllabique, un système d’écriture créé pour les Cris dans les années 1840 par James Evans, un missionnairemanitobain (voir Écriture syllabique crie). Ce système sera plus tard adapté à l’inuktitut, puis répandu à travers ce qui est aujourd’hui le Nunavut et le Nunavik, tant par les missionnaires que par les Inuits eux-mêmes.

Comme dans le syllabaire cri, l’écriture syllabique inuite emploie différents symboles pour représenter des combinaisons de consonnes et de voyelles. Par exemple, le symbole ᐸ employé seul évoque le son que l’on écrirait « pa » en alphabet romain. Le système syllabique fonctionne comme suit : la forme de chaque symbole indique une consonne (ou l’absence de consonne) tandis que la façon dont est orienté le symbole indique la présence des voyelles a, i ou u. Faire faire une rotation à un symbole ou en changer l’orientation modifie donc la voyelle. Par exemple, la syllabe ᑎ représente le son ti, alors que ᑐ représente tu et ᑕ, ta.

Un symbole précis sert à désigner une voyelle qui n’est pas directement précédée d’une consonne, comme c’est le cas au début d’un mot ou juste après une autre voyelle. Une version plus petite de ce symbole, inscrite en exposant, est employée pour indiquer une consonne seule qui n’est pas suivie d’une voyelle, comme à la fin d’un mot ou avant une autre consonne. Ce système d’écriture fait également la distinction entre voyelles longues et voyelles courtes. Par exemple, inuk désigne « une personne », tandis que innuk signifie « deux personnes ». On place un point au-dessus de la syllabe correspondante pour signaler une voyelle longue. Voici deux exemples de mise en pratique de ce système :

ᐃᓄᒃᑎᑐᑦ
i-nu-k-ti-tu-t
Inuktitut

ᑰᒃkuu-krivière

Une caractéristique unique de la version de ce système d’écriture employée au Nunavik (Québec) est l’ajout d’une quatrième orientation des symboles pour indiquer la combinaison de voyelles ai, qui serait représentée par l’ajout d’un symbole de voyelle supplémentaire au Nunavut. Ainsi, le syllabaire du Nunavik comporte généralement une colonne supplémentaire. Le tableau suivant résume les deux versions de ce système d’écriture, celle du Nunavut et celle du Nunavik.

Tableau 1 : Écriture syllabique de l’inuktitut

Alphabet phonétique international

Orthographe romaine

Voyelle

Finale

ai (Nunavik seulement)

Consonne

i

u

a

p

p

t

t

k

k

ɣ

g

n

m

n

n

s

s

l

l

j

j

v

v

ʁ

r

q

q

ŋ

ng

ɬ

&

Écritures syllabiques spécifiques à chaque dialecte

Afin de représenter des sons qui n’existent que dans certains dialectes, des symboles supplémentaires tels que ᖨ pour z et ᕵ pour h sont employés, tel qu’expliqué dans le tableau ci-dessous. Les symboles ᕼ et b pour h et b, respectivement, sont également employés à l’occasion dans certains termes empruntés tels que Hᐋᑭᖅ/ (« hockey »), mais, contrairement à d’autres symboles, ils ne font jamais l’objet d’une rotation; de plus, la voyelle qui suit est toujours indiquée par un symbole à part.

Tableau 2 : Symboles supplémentaires utilisés dans certains dialectes

i

u

a

z

h

Orthographe romaine

L’inuktitut possède également une orthographe (un système d’épellation) basée sur l’alphabet romain, quoiqu’il existe certaines variations dans les conventions en vigueur dans certains dialectes. Là encore, les différences existant entre les dialectes sont respectées au moyen de symboles additionnels. Des variantes du système romain sont employées dans l’ouest du Nunavut, dans les Territoires du Nord-Ouest et au Labrador. Les dialectes groenlandais, qui font aussi partie du continuum des dialectes de l’inuktitut, emploient également l’alphabet romain.

La version romaine actuelle du système d’écriture est déjà en voie de standardisation par rapport à une version plus datée; on vise à le rendre plus systématique et plus fidèle à la prononciation de la langue.

Standardisation proposée

Inuit Tapiriit Kanatami (ITK), l’organisation nationale qui représente les Inuits du Canada, recommande l’adoption de l’orthographe romaine en tant que système d’écriture standard dans les écoles afin de faciliter l’apprentissage de la langue, pour reporter de quelques années scolaires l’introduction de l’écriture syllabique. En février 2016, des traducteurs et des interprètes assistant à la Conférence des interprètes/traducteurs Apqutauvugut à Iqualuit, au Nunavut, se prononcent en faveur d’une telle réforme. Il reste à voir si les différents gouvernements et les communautés accepteront ces recommandations.

Si les organisations gouvernementales ont adopté une terminologie standard pour les traductions et les documents publics, aucune des multiples variations de la langue n’a été adoptée comme standard; de même, il n’existe pas de standard orthographique applicable uniformément dans les différents dialectes. Les variations orthographiques s’expliquent largement par le fait que les dialectes comportent des sons légèrement différents et des règles différentes pour les combiner. Par exemple, le mot qui s’écrit et se prononce inuktitut au Nunavut prend plutôt la forme inuttitut au Nunavik.

Contrairement à ceux de l’anglais ou du français, pour lesquels chaque mot possède une orthographe standard, les locuteurs de l’inuktitut sont principalement guidés par leur propre prononciation des mots. L’autre raison à l’origine de ces variations est que l’inuktitut est une langue polysynthétique comportant des mots d’une grande complexité. Cette complexité implique qu’il serait impensable qu’un dictionnaire puisse recenser tous les mots possibles en inuktitut, interdisant le type de standardisation qui existe habituellement pour les langues européennes.

Parler la langue

L’inuktitut, ou l’inuktitut de l’est du Canada, est considéré comme un groupe dialectal au sein de la langue inuite. On retrouve parmi les sous-dialectes de l’inuktitut ceux de nord et du sud de Baffin, du Labrador, du Nunavik, d’Aivilik, de Kivalliq et de Natsilingmiutut. L’autre groupe dialectal du Canada, l’inuktun de l’Ouest canadien, comprend l’Inuinnaqtun, le Siglitun et l’Uummarmiutun, et est parlé dans l’ouest du Nunavut ainsi que dans les Territoires du Nord-Ouest. L’inupiaq d’Alaska à l’ouest et le dialecte groenlandais, à l’est, appartiennent également à la langue inuite.

Dialectes

Les sous-dialectes de l’inuktitut présentent de légères variations dans leurs répertoires de sons. Par exemple, certains comportent un l silencieux (produit sans vibration des cordes vocales), tandis que d’autres combinent ce son avec l, s ou t. Les dialectes varient également dans leurs façons de combiner différents sons. En somme, les dialectes de l’ouest tendent à préserver plus de combinaisons, telles que gl ou kt, tandis que ceux de l’est en font souvent des géminées (soit un son double tenu plus longtemps, tels que ll ou tt.

Le vocabulaire varie aussi d’un dialecte à l’autre (ils emploient donc des mots carrément différents pour parler d’une même réalité), tout comme la signification associée aux morphèmes, soit les différents éléments qui forment les mots. Par exemple, le mot « maintenant » se traduit par maanna dans la plus grande partie du Nunavut, et par taga-taga au Nunavik.

Ces disparités entre les répertoires de sons et les vocabulaires constituent le principal obstacle à la communication entre les locuteurs de différents dialectes. Bien qu’il existe également des différences syntaxiques (liées à la structure même des phrases) entre les dialectes, elles ne sont pas aussi prononcées.

Caractéristiques particulières

L’inuktitut possède des caractéristiques qui le distinguent des autres langues, notamment les sons qui forment la langue parlée, la complexité des mots en inuktitut et la particularité de sa grammaire.

Répertoire de sons

L’inuktitut possède un ensemble phonétique relativement restreint, composé de trois voyelles et de plus ou moins 14 consonnes, selon le dialecte. En comparaison, le répertoire phonétique de l’anglais canadien comprend 24 consonnes et 10 voyelles simples.

Polysynthèse

L’inuktitut est une langue polysynthétique, ce qui signifie que les mots présentent un degré de complexité plus élevé que dans la majorité des langues; cette complexité prend différentes formes. Par exemple, certains verbes se combinent avec leur objet pour ne former qu’un seul mot. Ce processus s’appelle l’incorporation nominale et est illustré dans l’exemple suivant, où le verbe -liuq-, « faire », doit être attaché à son objet iglu, soit « maison ».

iglu-liuq-tunga

Maison-faire-déclarative 1ps

(Note : l’abréviation 1ps signifie « première personne du singulier, soit « je », ici le locuteur.)

« Je construis une maison. »

Une autre catégorie de verbes se prêtant à l’incorporation ont besoin d’être attachés à un autre verbe pour former un mot. En outre, plus d’un élément possédant les fonctions d’adjectif ou d’adverbe peuvent se retrouver contenus dans des mots plus longs. Enfin, tandis qu’il existe dans des langues comme l’anglais un certain nombre de marqueurs grammaticaux (tels que des déterminants, des auxiliaires et des prépositions), tout cet appareillage grammatical, en inuktitut, est imbriqué dans ces mots complexes. On obtient ainsi des mots plutôt longs présentant des structures semblables à celles des propositions dans d’autres langues, comme dans l’exemple suivant, du linguiste Louis-Jacques Dorais : Illujjjuaraalumuulaursimannginamalittauq (« Mais aussi, car je ne suis jamais allé dans la très grande maison »).

Ergativité

Une autre caractéristique particulière de l’inuktitut est la manière dont la langue marque les participants d’une phrase donnée. Dans une langue comme l’anglais, un tel marquage ne s’effectue que par les pronoms, comme dans they par rapport à them, ou dans la différence entre who et whom. En anglais, le sujet est au nominatif (cas sujet), qu’il ait un objet ou pas; le cas accusatif (complément d’objet) ne s’applique qu’à l’objet de l’action.

They saw them. (« Ils les ont vus. »)

Phrase transitive (avec objet)

They left. (« Ils sont partis. »)

Phrase intransitive (sans objet)

Ce système est appelé nominatif-accusatif. L’inuktitut, en revanche, fonctionne selon un système ergatif-absolutif. Ceci signifie qu’au lieu d’utiliser systématiquement la même forme pour un sujet, que la proposition ait un objet ou pas, une forme particulière est réservée au sujet d’une proposition transitive. Par exemple, dans l’exemple suivant, anguti (« homme ») prend la finale up seulement lorsque la proposition a un objet.

Anguti-up taku-jaa nanuq.

Homme-ergatif voir- 3ps ours polaire

(Note : l’abréviation 3ps signifie « 3e personne du singulier)

« L’homme a vu l’ours polaire. »

Anguti ani-juq.

hommepartir – 3ps

« L’homme est parti. »

Ce phénomène par lequel les sujets de propositions transitives ou intransitives prennent une forme différente est appelé ergativité.

L’inuktitut aujourd’hui

L’inuktitut a le statut de langue officielle au Nunavut, comme l’anglais et le français. Dans les Territoires du Nord-Ouest, l’inuktitut et l’inuinnaqtun (un groupe dialectal apparenté) sont reconnus parmi les « Langues autochtones officielles ». Au Nunavik, l’inuktitut possède un statut reconnu dans le système éducatif en vertu de la Convention de la baie James et du Nord québécois et de la Charte de la langue française. Il s’agit en outre de la langue officielle du gouvernement du Nunatsiavut, au Labrador.

Lors du recensement de 2011, 34 110 personnes ont déclaré avoir l’inuktitut comme langue maternelle; 63,1 % d’entre eux résident au Nunavut et 32,3 % au Québec. Dans la majorité des communautés où ont été prélevées ces données, tant au Québec que dans l’est du Nunavut, plus de 90 % de la population a déclaré avoir l’inuktitut comme langue maternelle. Iqaluit fait exception, car c’est le cas de seulement 46,6 % de sa population. Les pourcentages relevés sont significativement plus bas au Labrabor; on compte par exemple 36 % à Nain et seulement 5 % à Rigolet.

Afin de contrer les effets négatifs qu’ont eus des décennies de politiques gouvernementales et institutionnelles visant à assimiler les Inuits et à abolir la transmission de leur langue, de nombreux programmes et initiatives sont mis en place pour revitaliser ou maintenir l’inuktitut au sein des communautés inuites. Au Nunavut, la plupart des communautés offrent les quelques premières années scolaires en inuktitut ou en inuinnaqtun, et le gouvernement s’est donné pour objectif de former des étudiants parfaitement bilingues un peu partout à travers le territoire d’ici 2019. La commission scolaire Kativik, au Nunavik met également l’inuktitut (ou inuttitut) à l’avant-plan : il s’agit de la langue d’enseignement depuis la maternelle jusqu’à la troisième année. En ce qui concerne les études supérieures, l’Arctic College du Nunavut a également publié plusieurs dictionnaires, du matériel d’apprentissage de la langue et de nombreux autres documents sur la terminologie, la traduction et la grammaire de l’inuktitut. D’autres initiatives sont également mises en place par l’Institut culturel Avataq au Nunavik et le Centre culturel Torngâsok au Nunatsiavut. Dans le domaine privé, le Centre Pirurvik a créé un site web d’apprentissage de la langue, une application complémentaire pour téléphone intelligent, un guide de conversation en inuktitut, parmi sa collection de matériel d’apprentissage de la langue. Les publications Inhabit Media, basées à Iqaluit, publient un certain nombre d’ouvrages en inuktitut et en inuinnqatun, destinés aux enfants et aux adultes.