Histoire de la discrimination à l’endroit des Asiatiques au Canada

Si l’internement se veut une mesure de guerre appliquée au nom de la sécurité nationale, il n’en demeure pas moins le résultat d’un long historique de racisme et de discrimination à l’endroit des Asiatiques. C’est au début du XXe siècle que des Japonais font leur entrée remarquée (même s’ils sont peu nombreux) au Canada, tandis que les blancs de Colombie-Britannique condamnent leur présence au moyen de démarches de discrimination juridique et de certains épisodes violents.

En 1902, à la suite d’un conflit juridique, le Conseil privé d’Angleterre réaffirme la validité d’une loi provinciale qui interdit le droit de vote aux Asiatiques de Colombie-Britannique, citoyens ou non, uniquement sur la base de leur origine ethnique (voir Droit de vote au Canada). La province tente également de limiter l’immigration en mettant en place certains moyens juridiques, mais ceux-ci sont étouffés par le gouvernement fédéral, qui tient aux relations diplomatiques avec le Japon.

En septembre 1907, le ressentiment à l’endroit des Asiatiques à Vancouver culmine finalement en une violente émeute pendant laquelle les blancs traversent à pied les quartiers chinois et japonais en fracassant des fenêtres et en s’en prenant aux résidents. Le premier ministre Sir Wilfrid Laurier négocie alors un accord tacite avec les autorités japonaises visant à réduire l’immigration provenant du Japon à raison de 400 personnes par an, un nombre qui sera réduit à 150 en 1928.

Début de la Deuxième Guerre mondiale

Malgré tout, la discrimination à l’endroit des Asiatiques se poursuit. Après que le Canada ait déclaré la guerre à l’Allemagne, en septembre 1939, les dirigeants politiques à Ottawa instituent le service militaire afin de défendre le territoire (voir Deuxième Guerre mondiale). Les dirigeants politiques de la Colombie-Britannique insistent pour que les Nisei (les citoyens d’ascendance japonaise nés au Canada) soient exclus de la conscription, sachant que la complétion de leur service militaire leur fournirait un argument irrépressible pour exiger le droit de vote. Le premier ministre William Lyon Mackenzie King, qui considère le Japon comme un ennemi potentiel, est d’accord pour exclure les Canadiens d’origine japonaise du service militaire.

En mars 1941, sur une recommandation du Comité spécial sur les Orientaux, un comité consultatif mandaté par le fédéral, Ottawa exige de tous les Canadiens d’origine japonaise, qu’ils soient citoyens ou non, de s’enregistrer auprès du gouvernement. Dans les faits, cette motion impose aux Canadiens-Japonais le statut d’ennemis étrangers.

L’attaque de Pearl Harbor par les Japonais, qui déclenche l’entrée en guerre des États-Unis et officialise le conflit entre le Canada et le Japon, met le feu aux poudres des hostilités envers les Canadiens-Japonais sur la côte ouest. Sautant sur l’occasion de se débarrasser de leurs rivaux longtemps détestés, les agriculteurs, commerçants et politiciens blancs accusent les Canadiens d’origine japonaise d’être des espions et des saboteurs à la solde de Tokyo ; ils en appellent à des mesures draconiennes pour protéger le territoire. Le 16 décembre 1941, Bruce Hutchison, journaliste pour le Vancouver Sun, prévient Jack Pickersgill, conseiller du premier ministre King, de ces appels à l’action populaires arbitraires : « Nos lecteurs nous font subir une pression inouïe pour que nous encouragions un pogrom contre les Japonais ».

Toutefois, même si on exige des pêcheurs canadiens-japonais qu’ils se départissent de leurs bateaux (qui seront plus tard revendus par les autorités), on n’assiste pas à des arrestations de masse ni à des actions immédiates. La Gendarmerie royale du Canada ne trouve aucune preuve de sabotage ou de menace militaire, et les chefs de l’armée et de la marine canadiennes nient avec vigueur percevoir le moindre danger ou la moindre menace d’invasion de la part des Canadiens-Japonais. Malgré tout, un regroupement de politiciens et de lobbyistes en Colombie-Britannique entame une campagne visant à déporter ou interner les Canadiens-Japonais vivant dans les régions côtières.

Vers la fin du mois de décembre 1941, le nouveau premier ministre libéral de la Colombie-Britannique, John Hart, et R.L. Maitland, procureur général d’alliance conservatrice, exigent publiquement du gouvernement fédéral que ce dernier « retire de Colombie-Britannique la menace de la cinquième colonne ». Le major général R. O. Alexander, alors à la tête de la direction du Pacifique, rapporte par écrit à ses supérieurs que « le sentiment public se fait de plus en plus insistant, particulièrement à Vancouver, en faveur de l’internement ou de la déportation des Canadiens-Japonais de la région ».

3.Les pressions anti Canadiens-Japonais sur la côte ouest sont telles que le cabinet ordonne une enquête. Les 8 et 9 janvier 1942, une conférence sur le problème japonais est tenue à Ottawa par le Comité permanent sur les Orientaux (le nouveau nom du Comité spécial) et un groupe composé de membres du cabinet (tant fédéraux que britanno-colombiens), d’officiels de l’armée, de membres de la police provinciale de Colombie-Britannique et de représentants des autorités de la GRC, en plus de représentants des Affaires extérieures. La plupart de ceux présents à la conférence sont dubitatifs par rapport aux membres du Comité permanent et leur fort penchant en faveur de l’internement pur et simple. Hugh Keenleyside, un ancien combattant et diplomate ayant servi pendant plusieurs années au sein des troupes canadiennes postées à Tokyo, est d’avis que rien ne justifie une telle action de masse et qu’il s’agit en outre d’une politique susceptible de mettre en danger les prisonniers de guerre canadiens détenus par les Japonais (voir Bataille de Hong Kong). Le major général Maurice Pope, chef adjoint de l’état-major, est profondément dégoûté lorsqu’un politicien de la côte ouest lui confie en secret que nombre de ses concitoyens voient la guerre avec le Japon comme une excuse en or pour éliminer la compétition économique que représentent les Canadiens-Japonais. Les participants à la conférence sont donc fortement divisés en ce qui concerne la déportation forcée. La majorité d’entre eux s’opposent à cette idée ; certains vont jusqu’à proposer que l’on permette aux Nisei de former un corps armé civil pour prouver leur loyauté.

Expulsion et détention

Les pressions politiques venant de la côte ouest, menées en grande partie par le ministre du cabinet fédéral Ian Mackenzie, poussent le gouvernement à l’action. Le 14 janvier 1942, le premier ministre King ordonne que tous les hommes adultes d’ascendance japonaise soient déportés de la côte ; son gouvernement souhaite les envoyer comme main-d’œuvre dans des camps de construction de routes, mais les déportés ne peuvent partir immédiatement en raison de la température hivernale. Cette action officielle, bien qu’elle soit en quelque sorte le résultat d’un compromis, suggère que les Canadiens d’origine japonaise représentent une réelle menace, ce qui ne fait qu’amplifier les craintes des blancs de la côte ouest et les pousse à réclamer la déportation de tous les Canadiens-Japonais. King craint que des émeutes massives ne provoquent des représailles envers les soldats canadiens faits prisonniers de guerre par les Japonais. Il partage toutefois l’opinion populaire selon laquelle tous les Japonais sont des traîtres, notant dans son journal qu’il est entièrement d’accord avec le politicien chinois T.V. Soong lorsque ce dernier affirme qu’il ne ferait jamais confiance aux Japonais, même naturalisés ou nés au Canada, puisqu’ils sont tous, au fond, des saboteurs qui n’attendent que le moment opportun pour honorer leur allégeance au Japon.

Quand le président des États-Unis Franklin Roosevelt signe, le 19 février 1942, l’ordre exécutif 9066 permettant aux forces armées de déporter toute personne d’ascendance japonaise sur la côte ouest, les autorités canadiennes se sentent à la fois investies du droit et devoir de prendre de pareilles mesures. Le 24 février 1942, le cabinet approuve le décret P.C. 1486, une décision annoncée officiellement par le premier ministre King le lendemain. En vertu de ce décret, toutes les personnes d’ascendance japonaise seraient déportées de la zone s’étendant de la côte Pacifique jusqu’à 100 miles à l’intérieur des terres.

Le décret entraîne l’expulsion de près de 22 000 Canadiens-Japonais de leurs demeures, dont 65 % sont pourtant nés au Canada. Une nouvelle agence gouvernementale, la Commission de la sécurité de la Colombie-Britannique, est créée pour mener à bien les démarches d’expulsion. On ordonne aux hommes canadiens-japonais non handicapés de se présenter aux autorités pour être transportés dans des camps de travail. Les autres hommes, les femmes et les enfants sont envoyés à Vancouver, divisés par sexe, et entassés dans des installations qui servaient autrefois de bâtiments pour les femmes et d’étables, à Hastings Park. L’horreur provoquée par la séparation forcée de toutes ces familles pousse un groupe de Canadiens-Japonais militants à former le Groupe Nisei d’évacuation de masse. Lors d’une série de discours publics et de pétitions, le groupe réclame que les familles soient déportées ensemble dans des centres entretenus et construits par le gouvernement : en somme, ils demandent le même traitement qu’obtiennent les Américains d’origine japonaise. En refusant de se présenter au transport organisé vers les camps de travail (en se cachant à Vancouver), ou encore en se rendant volontairement pour exiger l’internement en tant qu’ennemi étranger, ils obtiennent finalement du gouvernement qu’il cesse de diviser les familles. Ces protestations, toutefois, font en sorte que des centaines d’hommes canadiens japonais sont déclarés fauteurs de troubles et envoyés dans un camp de prisonniers de guerre en Ontario.

Confinement de masse

Vers la fin de l’été 1942, tous les Canadiens d’origine japonaise ont été retirés de la côte ouest ; près de 2150 hommes célibataires sont envoyés dans des camps de travail. Encore 3500 d’entre eux décident de signer des contrats de travail sur des fermes de betterave hors de la Colombie-Britannique, y œuvrant en tant que travailleurs exploités, mais conservant au moins leur « liberté ». Environ 3000 Canadiens-Japonais plus fortunés sont autorisés à quitter la côte en groupe et à élire domicile dans ce que l’on désigne comme des « installations autosuffisantes », à leurs frais. Toutefois, la grande majorité des Canadiens-Japonais, soit environ 12 000 personnes, sont exilés vers la vallée de Slocan, en Colombie-Britannique. Ils y sont confinés dans ce que l’on appelle, par euphémisme, des « centres résidentiels intérieurs », principalement dans des villes minières presque entièrement désertées ou alors à Tashme, un camp bâti sur ordre du gouvernement.

Dans la vallée de Slocan, ils vivent dans des maisons abandonnées retapées à la hâte par le gouvernement, ou encore dans des taudis bâtis à cet effet. Les installations résidentielles sont aménagées rapidement et offrent une protection inadéquate contre la température qui se refroidit. Exception faite de ces abris, les internés ne reçoivent aucune aide financière de la part du gouvernement. Contrairement au gouvernement des États-Unis où les internés des camps reçoivent de la nourriture et des vêtements de base ainsi que de l’enseignement, les autorités canadiennes ne fournissent ni nourriture ni vêtements, et aucune éducation au-delà du niveau primaire. Après un certain temps, des groupes chrétiens fondent des écoles secondaires dans les camps. Le gouvernement engage un certain nombre de Nisei pour la coupe du bois, mais la majorité d’entre eux doivent se débrouiller pour trouver du travail ou dépendre de leurs économies pour subsister.

Dépossession et détention

Pour financer l’internement des Canadiens d’origine japonaise et les décourager de revenir sur la côte ouest, le gouvernement fédéral leur confisque leurs propriétés agricoles et leurs biens personnels. Après avoir modifié les droits du Bureau de séquestre des biens ennemis, le gouvernement fait passer un décret le 23 janvier 1943 autorisant la vente forcée de toute propriété appartenant à un Canadien-Japonais. En mars de la même année, G. W. McPherson, représentant du Bureau de séquestre des biens ennemis de Vancouver, annonce publiquement qu’il a l’intention de se débarrasser de toutes les propriétés canadiennes-japonaises de la ville, qu’il s’agisse de terres ou de biens personnels. Bien que la nouvelle déclenche une vague de protestations, chez les Canadiens-Japonais comme chez d’autres citoyens, en date du 23 juin 1943, 769 propriétés canadiennes-japonaises ainsi que leur revenu locatif, d’une valeur totale de 850 000 $, sont saisies par l’administration foncière des anciens combattants (voir Loi sur les terres destinées aux Anciens combattants). Des transactions de moindre envergure continuent d’avoir lieu au cours des quatre années suivantes ; le Bureau de séquestre vend les biens personnels des internés à des prix dérisoires. Le gouvernement verse l’argent dans des comptes destinés aux résidents des camps sans leur payer le moindre intérêt et limite leurs retraits d’argent à 100 $ par mois. Les Canadiens-Japonais sont forcés d’utiliser ces fonds pour débourser les frais de leur propre internement.

Dispersion et déportation

Après 1942, le gouvernement canadien pousse les Canadiens d’origine japonaise à déménager à l’est des Rocheuses, à leurs frais. Les agences gouvernementales maintiennent toutefois leur emprise sur la vie et les affaires des Canadiens-Japonais, même après que ceux-ci ont quitté la zone restreinte.

En 1945, alors même que les Américains d’origine japonaise quittent les camps du gouvernement et retournent en grand nombre s’installer sur leur côte ouest, le premier ministre King fait passer un nouveau décret. Les Canadiens-Japonais ont désormais deux options : se réinstaller hors de la Colombie-Britannique en profitant d’une aide modeste du gouvernement, ou se soumettre à un « rapatriement volontaire » vers le Japon lorsque la guerre prendra fin ; dans ce dernier cas, ils peuvent, en attendant, demeurer là où ils sont et recevoir de l’aide financière. Bien qu’officiellement « neutre », cette politique fédérale est conçue pour pousser les Canadiens-Japonais à renoncer à leur citoyenneté et à quitter le pays.

La plupart des Canadiens d’origine japonaise acceptent de se relocaliser à l’est des Rocheuses, où ils sont pourtant encore aux prises avec des restrictions légales. Toutefois, lorsque la guerre prend fin en août 1945, Ottawa ordonne la déportation des 10 000 personnes qui, en refusant de déménager, sont considérées comme ayant accepté leur « rapatriement volontaire ». Les Canadiens-Japonais et leurs alliés, parmi lesquels le groupe de coordination torontois Comité coopératif sur les Canadiens-Japonais (CCJC), se mobilisent pour stopper toute déportation forcée. L’affaire se rend jusqu’à la Cour suprême du Canada, puis jusqu’au Conseil privé britannique, qui soutient la constitutionnalité de la déportation involontaire. Même si King cède à l’opposition du public et finit par supprimer cette politique, près de 4000 personnes sont renvoyées au Japon ; plusieurs d’entre eux doivent attendre des années avant de pouvoir revenir. Entre-temps, le gouvernement maintient les mesures prises en temps de guerre à l’endroit des Canadiens-Japonais, qui ne sont autorisés à revenir sur la côte ouest que le 1er avril 1949.

Campagnes visant le dédommagement

Pendant les années de l’après-guerre, nombre de Canadiens d’origine japonaise et leurs alliés entament une lutte visant à obtenir une forme de dédommagement pour le traitement subi pendant la guerre. Pendant l’année 1946, le Comité canadien-japonais pour la démocratie effectue un sondage parmi les Canadiens-Japonais installés à Toronto, qui révèle que des propriétés estimées à 1 400 395,66 $ avaient été vendues pour 351 334,86 $. Cédant aux pressions du public, le gouvernement annonce le décret P.C. 1810 le 18 juillet 1947, qui met sur pied une commission d’enquête menée par Henry Bird, de la Cour suprême de Colombie-Britannique, sur les fraudes et la mauvaise gestion dont s’est rendu coupable le Bureau de séquestre des biens ennemis. Au printemps de l’année 1950, la commission Bird publie son rapport, qui indique clairement que les montants versés aux Canadiens-Japonais pour la vente de leurs propriétés étaient bien en deçà de leur véritable valeur sur le marché. Au total, le rapport recommande de verser la somme de 1 222 929,26 $ pour couvrir les pertes rapportées par près de 2400 plaintes. En fin de compte, toutefois, les Canadiens Japonais ne seront généralement compensés qu’en très petite partie pour leurs pertes.

Le traitement des Canadiens d’origine japonaise en temps de guerre demeure un sujet tabou pendant les années qui suivent. Lors d’une entrevue télévisée datant de 1961, l’ancien premier ministre Louis St-Laurent défend la décision d’une déportation basée sur l’ethnicité, citant le célèbre proverbe « Blood is thicker than water » (Le sang est plus lourd que l’eau). En 1964, toutefois, le premier ministre Lester B. Pearson fait référence au confinement comme à une « tache noire » dans l’histoire de la nation.

Au cours des années 1970, les Canadiens-Japonais, à l’instar des Américains d’origine japonaise, se mettent à organiser des campagnes de commémoration et de sensibilisation. L’Association nationale des Canadiens-Japonais (NAJC), ainsi que d’autres groupes, met sur pied une campagne visant à obtenir réparation. Toutefois, ce mouvement autoproclamé de « redressement des torts » se heurte à une résistance officielle. Les anciens combattants canadiens ayant été confinés dans des camps de prisonniers de guerre au Japon pendant la guerre s’opposent au dédommagement des Canadiens-Japonais. Même Pierre Elliot Trudeau, qui avait pourtant exprimé des regrets publics à l’endroit des traitements subis en temps de guerre, demeure assez fermé à l’idée de la réparation.

Le gouvernement conservateur de Brian Mulroney, lui, se montre ouvert aux exigences des Canadiens-Japonais et entame les négociations vers le milieu des années 1980. Toutefois, il hésite à fixer un montant précis, et les militants se demandent s’ils doivent lutter pour des paiements individuels ou pour un dédommagement collectif. Au milieu de l’année 1988, Mulroney confie à Lucien Bouchard, alors secrétaire d’État, la responsabilité de trouver un accord. En septembre 1988, environ six semaines après qu’une loi similaire est créée à Washington, le gouvernement et les Canadiens-Japonais concluent un accord : en plus d’excuses publiques, l’entente prévoit un dédommagement de 21 000 $ par survivant ayant été touché par les mesures de guerre et un fonds de 12 millions de dollars destiné à la Fondation canadienne des relations raciales pour financer des projets en lien avec les droits de la personne.