Un territoire autochtone – aussi appelé territoire traditionnel – désigne les liens ancestraux et contemporains qui existent entre des Autochtones et une zone géographique. Les territoires peuvent être définis en fonction de liens de parenté, d’occupation des terres, des routes saisonnières qui les traversent, de réseaux d’échanges commerciaux, de la gestion des ressources, et de certaines connexions culturelles et linguistiques avec les lieux.

Les territoires autochtones sont en constante évolution, aussi bien dans le contexte du droit canadien que dans celui des liens de parenté et des relations entre les groupes autochtones. Cet article expose certaines des difficultés inhérentes à la cartographie des territoires autochtones et explore dans quelle mesure il est difficile, sinon impossible, de comprendre la vision autochtone du monde et le concept de territoire ancestral dans le cadre de la géographie coloniale.

Native-Land.ca

Territoires autochtones traditionnel.
(avec la permission de Victor Temprano/Native-Land.ca)

La carte ci-jointe, préparée par Native-Land.ca, est un document qui peut être utilisé pour identifier les différents territoires traditionnels des peuples autochtones du Canada. Elle a été créée à partir de diverses ressources et en se renseignant notamment auprès des communautés autochtones. Cette carte est un projet en cours et elle est constamment révisée. Les utilisateurs sont invités à faire part de leurs commentaires et des corrections qu’ils suggèrent en cliquant sur le lien prévu à cet effet sur la carte.

Définition du terme « territoire »

Le concept autochtone de « territoire » diffère de nombreuses façons des définitions juridiques et politiques canadiennes du terme. L’idée que se font les Autochtones du territoire découle d’une vision du monde complexe et spécifique à leur culture. Elle reflète toute une gamme de liens multiformes et de connexions ancestrales avec les lieux depuis des temps immémoriaux. Les limites territoriales établies autour des ressources ainsi que les protocoles qui accompagnent l’utilisation de celles-ci diffèrent d’une nation autochtone à l’autre et dépendent fortement des liens de parenté entre les protagonistes.

Les liens de parenté peuvent ainsi déterminer qui a droit d’accès ou autorité sur la gestion des ressources ou les sites de récolte dans certaines régions, par exemple grâce à des liens avec des chefs héréditaires, ou encore des liens de sang, familiaux ou claniques. Ces liens étant tissés de différentes façons, les limites entre les territoires peuvent être fluides et complexes. En Colombie-Britannique, par exemple, certaines Premières Nations, telles que les Salish de la côte, ne se réfèrent pas de manière rigide aux liens de parenté pour déterminer les droits d’utilisation et d’occupation des terres à l’intérieur d’un territoire partagé par plusieurs familles, tandis que d’autres Premières Nations, comme les Tsimshian, gèrent ces droits de manière plus stricte en fonction de la descendance et de l’appartenance à différents clans.

La tradition orale transmise d’une génération à l’autre contient également des connaissances traditionnelles concernant les territoires ancestraux. Ces récits offrent des informations sur les territoires d’une nation autochtone, car ils détaillent leurs modes d’utilisation, les écosystèmes qui y ont été observés et les événements qui y ont eu lieu durant les milliers d’années de leur occupation. L’utilisation des ressources et les déplacements saisonniers nécessitent une connaissance approfondie du terrain, acquise par l’intermédiaire de l’histoire orale et des connaissances traditionnelles. Les chasseurs inuits, par exemple, partagent des récits sur leurs expéditions pour informer les autres chasseurs des endroits où se trouvent les villages et la nourriture. Les Inuits utilisent aussi les inukshuks pour matérialiser les sites par lesquels ils sont passés et symboliser leur identité. Ce mode de familiarisation avec les lieux, entièrement basé sur le vécu, se traduit par des limites de territoires très organiques.

La délimitation des territoires telle que pratiquée par les Autochtones est donc généralement plus fluide que celle qui découle de l’interprétation coloniale. Elle dépend des liens qui existent entre les différents groupes autochtones présents dans la région. Le cadre juridique canadien qui permet de définir un territoire est par contre basé sur la reconnaissance de zones géographiques divisées et définies par de grandes unités politiques telles que les provinces et les municipalités. Avant la colonisation du Canada, le concept d’État-nation propre aux sciences politiques du monde occidental n’existait pas chez les Autochtones. Chaque groupe autochtone avait alors sa propre structure politique qui variait en fonction de l’histoire culturelle plus ou moins complexe de la région et du groupe en question. Les colons ont imposé aux communautés autochtones le concept d’État-nation et les différentes notions de territoires qui en découlent.

Aujourd’hui, les Premières Nations reconnues par le gouvernement fédéral agissent en tant que bandes, au sens défini par la Loi sur les Indiens, tout en incorporant certains aspects de leur système traditionnel de gouvernance et de réglementation. Le gouvernement canadien reconnaît également les Inuits comme étant des Autochtones qui gouvernent de manière autonome leur propre territoire. Ce territoire, baptisé Inuit Nunangat, comprend 53 communautés réparties sur quatre régions : l’Inuvialuit (dans les Territoires du Nord-Ouest et le Yukon), le Nunavut, le Nunavik (dans le Nord du Québec) et le Nunatsiavut (au Labrador). L’établissement et la reconnaissance de bandes autochtones autonomes sur les territoires traditionnels ont modifié la physionomie du territoire canadien. La création du Nunavut en 1999, par exemple, a redessiné en profondeur les limites politiques et territoriales du Nord canadien. De nombreuses nations autochtones ont encore aujourd’hui du mal à faire reconnaître leurs territoires traditionnels par les gouvernements, mais les concepts autochtones de territoire et de cartographie sont de plus en plus admis (voir Histoire de la cartographie).

Défis de la cartographie des territoires autochtones

Les cartes coloniales peuvent à la fois servir et desservir les peuples autochtones. Celles dessinées par les explorateurs et les premiers colons constituent les meilleures sources lorsqu’il s’agit de savoir quel groupe vivait ici et là à l’époque des premiers contacts. Ces documents peuvent aider les groupes autochtones à démontrer la validité de leurs revendications territoriales. Ces cartes font cependant ressortir des limites fixes et distinctes et ne reflètent donc pas adéquatement les systèmes d’interaction sociale complexes qui se traduisaient par des territoires partagés ou entrelacés entre les différentes nations autochtones. La cartographie des limites territoriales entre les différents groupes autochtones, qui se poursuit aujourd’hui, peut engendrer des tensions et des conflits entre des groupes apparentés dont les liens traversent ces frontières.

La cartographie des territoires autochtones peut également devenir difficile lorsque le chercheur et le détenteur des connaissances autochtones ne partagent pas la même langue ni la même vision du monde. Les Européens, qui ne connaissent pratiquement pas les langues et les pratiques culturelles des Autochtones, ont publié des cartes coloniales qui ne reflètent que de manière incomplète la réalité sur le terrain. Par exemple, si un explorateur dresse la carte d’une région partagée par plusieurs groupes autochtones en se basant sur les informations recueillies auprès d’un conseiller issu d’un de ces groupes, la carte reflétera la conception que se font cette personne et son groupe de la région, mais pas celle des autres groupes. Une telle carte, utilisée aujourd’hui, pourrait donc favoriser les revendications territoriales d’un groupe particulier, au détriment des autres groupes, puisqu’un seul groupe a été consulté alors que plusieurs partageaient le territoire concerné lorsque la carte a été préparée.

Les personnes qui travaillent aujourd’hui avec ces cartes coloniales doivent donc garder à l’esprit cet aspect lorsqu’ils les interprètent et comprendre qu’aucune carte ne pourra jamais refléter complètement et précisément ce qui se passait réellement dans une région lorsque les Européens sont arrivés. Certaines frontières ne sont pas tracées correctement à cause de distorsions présentes sur les cartes coloniales. Par exemple, le territoire traditionnel algonquin, dans le bassin de la rivière Ottawa, en Ontario, n’apparaît pas sur les cartes après le tracé de la frontière entre le Haut et le Bas-Canada en 1791. Certaines nations autochtones, notamment les Algonquins, qui ont lancé des projets visant à dresser de nouvelles cartes pour leurs territoires, ont constaté que les anciennes cartes n’avaient pas été dessinées avec précision. Cette nouvelle cartographie des territoires par les Autochtones est également connue sous le nom de « contre-cartographie ». Cet effort est important, car les cartes coloniales sont encore utilisées de nos jours pour déterminer les limites politiques.

Territoire traditionnel algonquin.
(avec la permission de Victor Temprano/Native-Land.ca)

Les terres autochtones dans le droit canadien

Depuis que les Européens ont commencé à cartographier les territoires traditionnels, les peuples autochtones et les gouvernements provinciaux et fédéral n’ont cessé de se disputer au sujet des frontières délimitant les territoires traditionnels et des droits de propriété, de gouvernance et d’utilisation des ressources présentes sur ces territoires.

Traités, revendications territoriales et réserves

Au cours du XIXe siècle, les peuples autochtones ont été déplacés de leurs territoires vers des réserves qui ne représentaient qu’une portion de leur territoire initial. Ces réserves leur ont été allouées par la signature de traités et par l’intermédiaire de la Commission des réserves indiennes. Aujourd’hui, les Premières Nations reconnues par le gouvernement fédéral vivent sur des réserves où elles sont libres de faire fonctionner leur propre gouvernement. Les Premières Nations possèdent cependant des territoires traditionnels situés en dehors des réserves. Dans le cas des Premières Nations qui ont signé des traités, le gouvernement délimite ces territoires en fonction des frontières stipulées dans les traités. Pour les Premières Nations qui n’ont pas signé de traités, la délimitation des territoires traditionnels peut découler des processus de négociation de traités en cours ou d’autres interactions avec le gouvernement et le système juridique canadiens (voir Revendications territoriales). Au Canada, il existe aussi des groupes autochtones qui ne sont pas reconnus par le gouvernement fédéral, mais qui possèdent des territoires traditionnels. La Première Nation mi’kmaqdes Qalipu, par exemple, habite un territoire à Terre-Neuve, mais n’est pas liée à une réserve. Elle n’est reconnue comme étant une bande en vertu de la Loi sur les Indiens qu’en 2011. Il y a aussi les Métis et les Indiens non inscrits présents dans tout le Canada, qui sont liés à divers territoires traditionnels. Dans une décision prise en 2016, la Cour suprême reconnaît que les Métis et les Indiens non inscrits relèvent de la compétence du gouvernement fédéral. Cette décision a des conséquences concernant la reconnaissance de leurs droits liés aux territoires traditionnels.

Qu’une Première Nation ait signé un traité ou non, l’idée qu’elle se fait de son territoire traditionnel sera de toute façon plus détaillée et spécifique que tout ce que le gouvernement canadien pourra définir. Les gouvernements des Premières Nations et leurs bureaux de gestion des terres définissent leurs territoires traditionnels en fonction des connaissances et des récits transmis par les anciens et les membres de la communauté. La communauté est la meilleure source d’information pour tout ce qui concerne son propre territoire (voir Autonomie gouvernementale des Autochtones).

Titre autochtone

Au Canada, le titre autochtone (ou titre ancestral) désigne le titre foncier des Autochtones qui découle d’une utilisation des terres depuis très longtemps et d’une occupation contemporaine par des Autochtones et leurs aïeuls, en tant que premiers habitants du Canada. En droit canadien, le titre autochtone est reconnu comme étant sui generis, ce qui signifie qu’il est l’unique droit collectif à utiliser des territoires ancestraux et à exercer une souveraineté sur ces territoires. Ce titre est distinct du droit de propriété accessible aux citoyens canadiens non autochtones dans le cadre de la common law.

La définition actuelle du titre autochtone résulte des décisions émises à l’issue de plusieurs procès. En 2014, la Cour suprême du Canada affirme pour la première fois l’existence du titre autochtone lors du procès Chilcotins c. Colombie-Britannique, une affaire établissant un précédent qui a permis de définir le concept de titre autochtone au Canada. Dans sa décision, la Cour accorde à la nation Tsilhqot’in un titre de propriété portant sur approximativement 1 800 km2 de terres situées en dehors d’une réserve.

Parmi les autres affaires jugées qui ont établi d’autres précédents, on peut citer : l’affaire Delgamuukw c. Colombie-Britannique (1997), qui a établi un précédent concernant l’utilisation de l’histoire orale pour prouver l’utilisation de terres et qui a permis d’affiner la définition de droits ancestraux et du titre autochtone, l’affaire R. c. Sparrow (1990), qui a permis de mieux définir la portée des droits ancestraux et l’affaire Mikisew Cree First Nation c. Canada (2005), qui a défini plus en détail le devoir de consulter les communautés autochtones et de répondre à leurs besoins pour tout ce qui concerne l’appropriation et l’utilisation des terres (voir Droits ancestraux).

De récentes avancées dans le domaine du droit autochtone ont montré que les études sur l’utilisation traditionnelle des terres étaient des outils essentiels pour les évaluations environnementales, les processus de réglementation et le règlement des contentieux liés aux titres et aux droits des Autochtones. Ces études permettent de créer des biographies cartographiques des connaissances et des utilisations d’un territoire en rassemblant les informations concernant les sites de pêche, de chasse et de rassemblement, les sentiers et les zones culturelles. Elles traduisent les preuves historiques, sociales et géographiques de l’utilisation et de l’occupation d’un territoire en utilisant une terminologie connue des Canadiens non autochtones et en capturant les données spatiales liées aux expériences vécues.

Résurgence des toponymes autochtones

Dès leur arrivée en Amérique du Nord, les explorateurs européens baptisent les lieux qu’ils traversent et cette habitude s’est transmise aux colons qui les ont suivis sur l’ensemble du continent. Or les Autochtones qui vivent dans ces lieux avaient déjà des noms pour les désigner dans leur propre langue. Mais ces noms ont rarement été enregistrés par les explorateurs et les colons, et n’ont presque jamais été utilisés comme noms officiels. Par conséquent, les toponymes autochtones ont été largement éliminés du paysage, car ils n’apparaissaient pas sur les cartes.

Les cultures autochtones utilisant l’histoire orale pour améliorer et transmettre les connaissances, ces noms de lieux ont cependant été préservés par la tradition orale au sein des communautés. De nombreuses personnes les utilisent encore aujourd’hui pour désigner des lieux qui portent pourtant des noms coloniaux sur les cartes. Au cours des dernières années, on a assisté à une résurgence des toponymes autochtones au Canada, les groupes autochtones travaillant avec les gouvernements locaux pour restaurer ces noms de lieux en les inscrivant officiellement sur les cartes et les panneaux publics.