Contexte historique

Après la fin des années 1800, le ministère des Affaires indiennes fournit peu de ressources financières aux missionnaireschrétiens chargés de la gestion des hôpitaux pavillonnaires modestes souvent affiliés aux pensionnats indiens, d’où ils tirent la majorité de leurs patients. Les missionnaires et le gouvernement essaient de réprimer les interventions des guérisseurs autochtones et des sages-femmes, les obligeant à travailler dans l’ombre. Il n’est pas rare de voir les communautés se faire soigner par leurs guérisseurs traditionnels et utiliser leurs propres remèdes, et laisser à la biomédecine le traitement des maladies emmenées avec les colons. Les patients des Premières Nations sont rarement acceptés dans les établissements de santé des sociétés colonisées de l’Ouest, mais certains hôpitaux leur offrent des soins minimaux dans des sections ségréguées, tels « l’aile indienne » ou « le pavillon indien ».

La critique populaire croissante découlant de la mise en garde des dirigeants de sanatoriums provinciaux, qui disent que la tuberculose risque de se propager des réserves aux villes, incite le gouvernement à changer sa pratique consistant à laisser sur les réserves des maladies non traitées, notamment la tuberculose. Dans les deux hôpitaux indiens ouverts dans les années 1930, celui de Fort Qu’Appelle en Saskatchewan et l’hôpital Dynevor au Manitoba, le gouvernement remarque que les coûts d’exploitation sont deux fois moindres que ceux des hôpitaux communautaires, ce qui l’encourage à développer massivement le réseau d’hôpitaux indiens après la Deuxième Guerre mondiale. Même si elles ne sont pas consultées lors de cette décision, un grand nombre de communautés autochtones vivant depuis des années dans la pauvreté et dans des logements surpeuplés qui favorisent la propagation de maladies sont soulagées d’entendre une promesse de meilleurs soins hospitaliers et de santé semblables à ceux dont bénéficient les sociétés colonisées. Mais les hôpitaux indiens ne ressemblent en rien aux hôpitaux destinés aux non-Autochtones.

Médicaments : la responsabilité fédérale

Nombre de communautés des Premières Nations considèrent également que l’arrivée des hôpitaux indiens signifie que l’État reconnaît enfin les soins de santé comme une de ses responsabilités légales et de traité. Les signataires des onze traités numérotés estiment que les soins de santé et les médicaments sont compris dans les termes des traités. Ces promesses sont débattues pendant plusieurs séances de négociations, mais rien n’est consigné par écrit. La seule exception concerne le Traité no 6 (1876), qui promet des médicaments aux signataires et à leur peuple. À chaque versement d’annuités de traité, des vaccins et d’autres soins de santé confirment le lien entre la santé et le traité. Toutefois, le gouvernement n’adopte pas cette interprétation et clame plutôt que c’est par obligation morale ou humanitaire qu’il offre des soins hospitaliers et de santé aux peuples autochtones, principalement afin de protéger le reste de la population des maladies.

Création des hôpitaux indiens

La majorité des hôpitaux indiens sont mis en place dans des bâtiments appartenant déjà à l’État, tels les pensionnats indiens ou les installations des forces armées. Grands et à aires ouvertes, les pavillons militaires sont appropriés pour le traitement des hommes, mais lorsque se joignent des femmes et des enfants, ils deviennent problématiques. Les hôpitaux indiens sont originalement destinés à isoler les cas de tuberculose, mais ils sont administrés comme des hôpitaux généraux et admettent indifféremment les patients autochtones atteints de la tuberculose et les autres. Les établissements sont souvent surpeuplés et les incendies sont une préoccupation constante. Peu de financement est attribué par le gouvernement pour effectuer les rénovations nécessaires à la non-prolifération des maladies, en partie parce que les soins de santé destinés aux Autochtones ne sont pas une priorité. Avec le réseau d’hôpitaux indiens d’après-guerre, les coûts d’exploitation demeurent deux fois moindres que ceux des hôpitaux communautaires, ce qui a des conséquences désastreuses chez les patients autochtones.

Expansion d’après-guerre du réseau d’hôpitaux indiens

En 1945, le Service de santé des Indiens est intégré au nouveau ministère de la Santé nationale et du Bien-être social. C’est une branche de cette bureaucratie qui mène à l’implantation éventuelle d’un filet de sécurité sociale, qui inclut des modifications aux assurances liées à la santé et aux services sociaux, telle l’assurance-maladie (voir Politique sur la santé). Comme point de départ, elle verse en 1948 des subventions annuelles publiques égales à la somme versée à des projets de santé provinciaux tels la lutte contre la maladie, l’enseignement médical et la construction d’hôpitaux. Des centaines de nouveaux hôpitaux offrent ainsi aux communautés colonisées un système de santé moderne et une multitude de perspectives d’avenir pour les infirmières et les médecins. De son côté, le Service de santé des Indiens peine à trouver des professionnels de la santé désireux d’aller travailler dans ses établissements surpeuplés et mal équipés pour un maigre salaire de fonctionnaire. Dans plusieurs communautés, les hôpitaux indiens et les hôpitaux locaux sont littéralement un à côté de l’autre. Les hôpitaux indiens reflètent donc les inégalités raciales et les renforcent en banalisant l’image selon laquelle les hôpitaux modernes sont pour les « Blancs » et que les Autochtones, d’une certaine manière, sont moins dignes de soins.

Traitement des patients autochtones

Le traitement de la tuberculose dans les années 1940 et 1950 passe du repos forcé durant des mois et des années à des interventions chirurgicales pulmonaires pour finalement aboutir à l’administration d’une médication antimicrobienne efficace. Avec les traitements ambulatoires qui deviennent la norme, les sanatoriums provinciaux commencent à se vider. Toutefois, les patients autochtones ne bénéficient pas du même traitement.

Le Service de santé des Indiens envoie les Premières Nations et, plus spécifiquement, les Inuits dans les sanatoriums du sud, loin de leur domicile nordique, souvent pour plusieurs années. Parce qu’ils sont considérés comme incapables de gérer leur condition à la maison comme les autres patients, les patients autochtones subissent des interventions chirurgicales thoraciques effractives et des traitements médicamentés sur place. Les survivants se rappellent s’être sentis seuls et vulnérables aux mains d’un personnel médical en constant changement. Les hôpitaux indiens offrent également la possibilité de faire de la recherche clinique sur les patients, souvent sans leur accord. À Fort Qu’Appelle, on teste sur des bébés le vaccin BCG contre la tuberculose; en 1956, à Camsell, à Edmonton, on teste différentes préparations de sels para-amino-salicyliques (P.A.S.), un antibiotique antituberculeux répandu, et on fait l’essai clinique de la thyréostimuline pour une étude portant sur l’hypothyroïdie chez les « races indigènes ». Les enfants au tempérament fougueux sont souvent attachés à leur lit ou se font installer des plâtres sur les deux jambes. Il arrive souvent que les patients se retrouvant dans des hôpitaux loin de chez eux ne comprennent pas la langue courante et qu’ils peinent à comprendre leur traitement, si tant est qu’il leur soit expliqué (voir Langues autochtones au Canada). Les soignants, souvent surchargés et sous-payés, se défoulent sur les patients; les enfants dont la famille est éloignée sont particulièrement vulnérables.

Nombre de patients n’ont d’autre choix que de rester dans les hôpitaux indiens malgré le traitement qu’ils reçoivent. La Loi sur les Indiens est amendée en 1953 pour y introduire le Règlement sur la santé des Indiens, qui rend illégal pour tout Autochtone de refuser de voir un médecin, de refuser d’aller à l’hôpital et de quitter l’hôpital avant d’en être renvoyé. La GRC arrête les patients et les renvoie dans les hôpitaux ou les envoie en prison. Par contre, le gouvernement ne ramène pas aux communautés les corps de ceux qui décèdent dans les hôpitaux indiens, à moins que la famille en couvre les frais. Plusieurs sont enterrés dans le cimetière le plus près dans une tombe sans nom, sans possibilité d’être retrouvés par leur famille.

Fermeture des hôpitaux indiens

Au tournant des années 1960, le gouvernement planifie de fermer les hôpitaux indiens et de financer plutôt le développement des hôpitaux communautaires pour accueillir les patients des Premières Nations. Les organismes locaux, plus particulièrement (mais pas exclusivement) ceux situés sur le territoire du Traité no 6, s’opposent à la fermeture des établissements. Évidemment, les nombreux problèmes présents dans les hôpitaux indiens sous-financés et mal équipés ne sont pas étrangers aux communautés autochtones, mais les établissements sont devenus des institutions importantes, surtout ceux situés près des réserves. Ils offrent des possibilités d’emplois rémunérés dont les communautés ont besoin, même si ce sont des postes de soutien peu payants, tels que ceux de domestique, d’aide-soignant et de concierge. Les membres des Premières Nations travaillant dans les hôpitaux font office de traducteurs et de négociateurs, et rendent les patients plus à l’aise en leur parlant dans leur langue.

Toutefois, les activistes avancent que les fonds destinés à leurs soins de santé devraient être utilisés pour améliorer les hôpitaux indiens sous-financés au lieu d’être attribués aux hôpitaux des communautés colonisées. Dans les années 1960, les organisateurs des Premières Nations à l’hôpital indien de North Battleford en Saskatchewan refusent de payer les taxes provinciales hospitalières et de santé, selon l’argument que la clause du traité sur la santé et les médicaments garantit un accès aux soins de santé. Ils n’agissent pas pour une question d’argent, mais plutôt pour le grand principe du respect des droits garantis par les traités. Le gouvernement les poursuit en justice, et le magistrat confirme que les droits des traités s’appliquent à tous les Indiens soumis à la Loi sur les Indiens. Le gouvernement porte le verdict en appel, et la cour déclare que la clause sur la santé et les médicaments peut être ignorée. En 1979, après des décennies d’objections de la part des Premières Nations, le gouvernement reconnaît finalement ses responsabilités constitutionnelles et de traité par rapport aux soins de santé, qu’il inclut dans sa Politique sur la santé des Indiens.

La majorité des hôpitaux indiens ferment leurs portes et certains sont convertis en cliniques de soins de santé primaires. L’opposition à leur fermeture représente un effort général d’autodétermination visant à résoudre les problèmes de pauvreté, de surpopulation, de contamination de l’eau et d’infrastructures inadéquates à l’origine de nombreuses maladies.

Conclusion

Pour les peuples autochtones, les hôpitaux indiens sont une promesse de la fin de la négligence et des mauvais soins de santé. Pour cette raison, ils sont bien reçus, mais les mauvaises conditions de vie à l’origine de nombreuses maladies perdurent. Pour le gouvernement, les hôpitaux indiens sont une occasion d’isoler et de ségréguer les Autochtones pour protéger la population canadienne. Les hôpitaux indiens manquent de personnel et de fonds parce que les fonds publics sont destinés à construire et à équiper en matériel et en main-d’œuvre les hôpitaux modernes des communautés non autochtones. Cela mène à la création de programmes nationaux d’assurance‑hospitalisation (1957) et d’assurance-maladie (1968). L’opposition des Premières Nations n’a pas comme objectif de conserver les hôpitaux indiens inadéquats, mais de pousser le gouvernement à reconnaître ses engagements de traité et à s’occuper des inégalités en matière de soins de santé dont plusieurs d’entre eux sont victimes.