Joanne Archibald : C’est un grand plaisir pour nous de vous rencontrer, car nous pensons que beaucoup de gens ignorent la place importante que les Grads d’Edmonton occupent dans l’histoire canadienne et nous voulons faire en sorte que cette facette de notre patrimoine soit bien représentée. C’est pourquoi nous avons décidé de dédier une édition des Minutes du patrimoine aux Grads.

Kay MacBeth : Et bien, je suis très contente d’apprendre qu’on puisse encore penser à nous. Je suis la dernière à avoir rejoint l’équipe… Et je suis aussi la dernière à être encore en vie.

J. A. : Effectivement. Donc vous êtes très spéciale.

K. M. : Pas vraiment. Je n’étais pas le même genre de joueuses qu’elles. J’avais été entraînée différemment, voyez-vous. Elles se comportaient beaucoup plus comme des femmes que moi.

J. A. : Quand avez-vous commencé à jouer au basketball?

K. M. : Alors, je suis née à Saskatoon, en Saskatchewan. Mon père nous a fait déménager à Moose Jaw, puis à Edmonton. Et l’école que je fréquentais, à Edmonton, appliquait le règlement de basketball spécifique aux femmes, mais ça ne m’intéressait pas… Le monsieur qui dirigeait à l’époque toutes les activités sportives à Edmonton était aussi l’entraîneur des Grads, mais je n’arrive pas à me souvenir de son nom…[1]

Quoi qu’il en soit, il avait pris l’habitude de se rendre dans les écoles et d’offrir une heure d’entraînement dans une discipline ou une autre. Donc nous sommes allées au gymnase et il a tracé les cercles sur le plancher. À l’époque, je n’avais encore jamais vu un ballon de basketball. Ou plutôt j’en avais peut-être vu un, mais je n’en avais jamais touché un. Puis il nous a expliqué comment effectuer le double-pas, vous savez, la série de deux pas sans drible. Donc on a d’abord travaillé ça. Puis il nous a donné un ballon et on a refait l’exercice ballon en main. Puis en recevant le ballon qu’il nous lançait dans la foulée, et tout semblait si facile… Je me suis dit « Tiens, c’est pas mal ce jeu! ». Nous avons donc pratiqué comme ça pendant une heure. Une fois la séance terminée, il m’a convaincu de participer à la sélection pour l’équipe junior, une des équipes juniors des Grads… C’était… en 1936, quelque part par là. À l’époque, vous savez, toutes les filles d’Edmonton voulaient faire partie des Grads.

J. A. : Est-ce que vous aviez une technique favorite, un tir que vous préfériez?

K. M. : Je n’étais pas très habile au tir de loin… Sous le panier, je me débrouillais bien. J’étais très bonne pour intercepter, voyez-vous. Je jouais dur… Mais j’étais surtout une meneuse de jeu. C'est le plus souvent moi qui portait le ballon dans le camp adverse lors de nos montées.

J. A. : Faisiez-vous quelque chose de particulier les jours de match? Est-ce que vous suiviez un certain rituel ou autre pour vous préparer au match?

K. M. : Non. Le plus spécial pour nous était d’obtenir un ticket de tramway pour se rendre au gymnase. Vous savez, nous n’avions pas de moyen de transport et tout le reste. Mais nous avions une salle à notre disposition au gymnase. Non, nous entonnions juste un petit couplet juste avant le match. Vous êtes sûrement au courant.

J. A. : Vous vous souvenez de quelques paroles?

K. M. : Ah, et comment que je m’en souviens! Mes pieds ne marchent plus très bien. On se mettait en cercle, en se tenant par la taille. Bon, je vais peut-être me tromper…

Pickles, ketchup, chow, chow, chow.
Eat ‘em up, chew ‘em up, bow, wow, wow.
Cannibal, Hannibal, zis-boom-ba.
Commercial Graduates like to ra, ra, ra!

Et on frappait du pied en même temps.

J. A. : Qu’avez-vous ressenti lorsque l’on vous a sélectionnée pour faire partie des Grads? Avez-vous eu l’impression que votre famille était vraiment contente pour vous?

K. M. : En fait, ma mère est restée très silencieuse à ce sujet. Elle était contente, mais c’est mon père qui était vraiment mon complice en matière de sport.

J. A. : Et aviez-vous l’impression que la ville d’Edmonton soutenait les Grads, qu’elle encourageait les jeunes femmes à se joindre à l’équipe?

K. M. : Oh oui! Nous étions très respectées là-bas, vous savez. Nous avons été invitées à de nombreux dîners et diverses commémorations. On se faisait saluer dans la rue. Les gens ne connaissaient pas toujours notre nom, mais ils savaient qu’on faisait partie des Grads… et nous, on savait du même coup qu’ils allaient assister aux matches.

J. A. : Quelle était l’ambiance sous la direction de Percy Page? Il était très strict, si j’ai bien compris.

K. M. : En fait, il n’était pas strict pour ce qui est du jeu lui-même. Il savait qu’on connaissait notre affaire et donc qu’il n’avait pas besoin de nous conseiller. Si l’une d’entre nous faisait quelque chose de vraiment stupide, il avait un petit aparté avec elle... C’était un homme très calme, voyez-vous. Un vrai gentleman. Bon évidemment, à la mi-temps, s’il avait relevé certaines choses, il nous le disait; comme « jouez un peu plus vite », ou n’importe quoi d’autre... Mais il ne nous disait jamais quoi que ce soit sur les bancs, jamais.

J. A. : Mais M. Page était très strict en dehors du gymnase. Il voulait que vous vous comportiez en « femmes du monde ».

K. M. : C’était ce qu’il espérait de nous. Mais il ne nous aurait jamais ordonné de faire quoi que ce soit. C’était juste implicite dans notre façon générale de communiquer. Lorsque nous étions ensemble et… par exemple lorsqu’une équipe venait jouer de l’extérieur, nous les invitions toujours au restaurant. Nous mettions un point d’honneur à toujours nous habiller élégamment et à nous exprimer correctement, comme des jeunes femmes bien élevées. C’était parfois difficile pour moi.

J. A. : Que pensiez-vous, à l’époque, des filles qui ont dû quitter l’équipe après leur mariage?

K. M. : Ça ne m’a pas touché du tout. Je ne sais pas pourquoi elles sont parties parce que j’ai moi-même continué à jouer après mon mariage… Si vous avez le temps et que vous avez des enfants, prenez soin d’eux. Généralement, les enfants nous suivaient partout à cette époque.

J. A. : Mais la plupart des filles qui faisaient partie des Grads ont abandonné le sport une fois mariées, n’est-ce pas?

K. M. : Oui, c’est vrai, je pense. Pour ma part, j’ai joué jusqu’à l’âge d’environ 33 ans.

J. A. : Les Grads sont une forte source d’inspiration pour les femmes qui participent à des activités sportives. À votre époque, la participation de femmes à un tel niveau n’était pas chose commune. Vous avez vraiment ouvert la voie…

K. M. : Oui, mais je pense qu’à l’époque, il y en avait beaucoup qui pensaient que ces activités n’étaient pas du tout faites pour les femmes. Personnellement, je ne voyais pas du tout où était le problème. La seule chose qu’on nous interdisait de faire était de bousculer l’adversaire. On jouait le jeu sans percuter quiconque, sans jouer des coudes ou je ne sais quoi encore. À mon avis, c’est grâce à ça qu’on a toujours échappé aux critiques.


Note en bas de page

[1] Bill Tait était un entraîneur des Gradettes, une des équipes-écoles des Grads.