Henri Bourassa, homme politique, journaliste (Montréal, 1er sept. 1868 -- id., 31 août 1952). Il est issu de l'une des familles les plus réputées de la province : son père était un peintre bien connu, et son grand-père, Louis-Joseph Papineau, était un célèbre héros populaire de la Rébellion de 1837. Bourassa entre très jeune en politique, étant élu maire de la ville de Montebello à l'âge de 22 ans. Six ans plus tard, en 1896, il entre en politique fédérale, où il reste jusqu'en 1907. Il quitte son siège au Parlement pour devenir député provincial.

Bourassa est élu à l'Assemblée nationale en 1908, où il siège jusqu'en 1912. Entre-temps, en 1910, il fonde Le devoir, l'un des grands et influents journaux canadiens, dont il est le rédacteur en chef jusqu'en 1932. En 1925, il est de nouveau élu dans son ancienne circonscription fédérale de Labelle et demeure député jusqu'à sa défaite en 1935.

Comme il est sensible aux enjeux fondamentaux chers depuis longtemps à la société canadienne-française, qu'il sait les articuler avec talent et qu'il a le courage de les aborder, Henri Bourassa inspire au Canada français la montée d'un mouvement nationaliste vigoureux qui repose sur trois thèmes principaux : les rapports entre le Canada et la Grande-Bretagne, la situation de la culture française par rapport à la culture anglaise et les valeurs qui devraient guider la vie économique.

La carrière de Bourassa coïncide avec une période où la plupart des Canadiens anglais insistent beaucoup sur le caractère britannique du pays (voir Impérialisme). Faut-il cependant en conclure que le Canada doive automatiquement entrer en guerre quand la Grande-Bretagne se trouve en état de guerre? C'est sur cette question que Bourassa, alors jeune député libéral prometteur, se fait connaître en octobre 1899, lorsqu'il quitte son siège aux Communes pour protester contre la décision du Cabinet libéral, prise sans consulter le Parlement, d'envoyer des troupes canadiennes combattre aux côtés des forces britanniques dans la Guerre des Boers.

En 1900, il est de retour à la Chambre, ayant gagné l'élection partielle par acclamation. Il tente alors d'établir que le Parlement soit la seule autorité pouvant déclarer la guerre au nom du Canada. Sa motion est défaite, mais la question demeurera un enjeu fondamental de la politique canadienne durant les 40 années suivantes.

En 1910, Bourassa s'oppose au projet de loi fédéral sur la marine parce que, mis à part la création d'une marine canadienne, il confère au Cabinet le droit de remettre à l'Amirauté britannique le commandement de la marine sans la permission du Parlement. Aux élections fédérales de 1911, il réussit à organiser autour de cette question une campagne anti-libérale qui s'avère suffisamment efficace pour priver Laurier d'une bonne part de son appui électoral au Québec.

Après avoir hésité, Bourassa en vient à s'opposer à la participation du Canada à la Première Guerre mondiale parce que le gouvernement conservateur de Robert Borden a annoncé l'entrée en guerre du Dominion sans consulter le Parlement. Il redoute qu'un tel geste ne renforce les revendications des impérialistes canadiens et britanniques, pour qui le Canada doit automatiquement participer à toutes les guerres britanniques.

En 1917, Bourassa devient célèbre parce que les deux grands partis se servent de lui à des fins politiques comme symbole d'un nationalisme Canadien-français extrême. Le chef libéral Wilfrid Laurier se refuse à appuyer la conscription, car il craint de livrer le Québec à Bourassa.

Plus tard au cours de sa campagne électorale victorieuse de 1917, le Gouvernement d'Union de Borden prévient que, si les libéraux dirigés par Laurier sont élus, Bourassa en sera le véritable chef et qu'il retirera le Canada de la guerre. Il s'agit toutefois de la dernière fois que Bourassa exerce une telle influence sur la politique canadienne. Mackenzie King, qui succède à Laurier comme chef du Parti libéral en 1919, et qui dominera la scène entre les deux guerres, reprend l'idée de Bourassa selon laquelle seul le Parlement canadien peut déclarer la guerre. Quand la Grande-Bretagne entre en guerre contre l'Allemagne en 1939, le gouvernement fédéral, toujours dirigé par Mackenzie King, tarde sept jours avant d'engager la participation du Canada, réalisant ainsi le programme que Bourassa avait d'abord mis de l'avant au début du siècle.

Un autre aspect du programme nationaliste de Bourassa est son insistance sur l'obligation du Canada de reconnaître sa double nature anglaise et française. La culture française doit résister à l'assimilation et jouir de droits égaux à ceux de la culture anglaise partout au pays. En 1905, il devient publiquement associé à ce qui s'appellera dans les années 60 le biculturalisme, à la suite de la campagne infructueuse qu'il mène en faveur du droit des catholiques de contrôler leurs propres écoles dans les nouvelles provinces de la Saskatchewan et de l'Alberta. Il déclare que l'égalité des cultures est une condition absolue pour que les Canadiens français continuent d'accepter la Confédération.

Plus tard, après l'adoption en Ontario en 1912 du règlement 17, qui limite sérieusement l'usage du français comme langue d'enseignement dans les écoles élémentaires, Bourassa prend position contre la mesure aussi bien devant des auditoires anglophones que francophones (voir Question des Écoles de l'Ontario). Il met fin à sa campagne en septembre 1916, car le pape appelle à la modération dans la lutte pour les droits des Franco-Ontariens. Le règlement décrié ne sera toutefois abrogé qu'à la fin des années 20.

Au début des années 20, la conception qu'a Bourassa d'une nation canadienne, qu'il voit de nature anglo-française, est en butte aux attaques des nationalistes du Québec menés par l'abbé Groulx. En 1922, Groulx lance, de façon hésitante et théorique, l'idée d'un État laurentien distinct comme objectif désirable pour les Québécois d'expression française. Bourassa s'oppose avec véhémence à ce qui n'est qu'un vague idéal d'État distinct, et son prestige est tel qu'il réussit à lui enlever toute respectabilité.

Malgré la portée politique énorme de son programme nationaliste, Bourassa considère que son travail le plus important est d'aider son peuple à devenir le phare du catholicisme en Amérique du Nord. Sa plus grande ambition est d'empêcher l'américanisation du Canada et de refuser de placer l'accumulation des richesses au-dessus de la vénération de Dieu comme valeur dominante de la société canadienne. Bien qu'il accepte la propriété privée comme essentielle à la liberté de l'homme, il estime que le bien public doit prévaloir dans les affaires économiques.

L'arrivée de la grande entreprise le trouble. Il juge que les profits des grandes entreprises sont immoraux, mais qu'ils sont légitimes chez les petites entreprises comptant de 5 à 10 personnes environ. Il a toujours considéré que les petits hommes d'affaires forment la classe sociale qui, par instinct et par intérêt, est la mieux préparée pour préserver les valeurs catholiques. Il semble penser que la croissance des grandes entreprises n'est pas motivée par l'efficacité économique, mais bien par la cupidité. Il croit que l'acceptation des enseignements du catholicisme pourrait interrompre ou renverser cette tendance.

Il rêve à l'occasion de revenir à une société dans laquelle le secteur rural serait d'une importance capitale et l'économie reposerait sur la petite entreprise. Cette perspective explique en grande partie son incapacité d'élaborer un programme réaliste pour réglementer la puissante influence des grandes entreprises.